L*ES ÉMOTIONS
Mais quel spectacle inattendu frappa ma vue par les meurtrières de ce clocheton qui va devenir une redoute dans l’intervalle de quelques secondes ! J’avais laissé deux ou trois mille singes le jour où j’en étais descendu avec l’intention de n’y plus remonter. Aujourd’hui, ils sont vingt mille au moins. Qui les compterait ? Comptez les insectes noyés dans l’océan de l’air, un soir d'été, sous la ligne ! Ils n’avaient auprès d’eux, il y a un mois, que d’insignifiants monceaux de pierres ; ces monceaux ont grandi : ce sont des tas énormes, ce sont des collines de projectiles, et si rapprochées les unes des autres, qu’elles ont fait monter le champ de bataille, le camp des assiégeants, au-dessus du point le plus élevé de la vérandah. Le clocheton qui dominait la place est dominé maintenant. C’est lui qui est dans la plaine.
N’importe 1 j’ouvre le feu ; il est ouvert ! Je tire en pleine matière vivante; six balles dans chaque fusil. J’abats un orang-outang, un mandrill, un babouin, que sais-je? L’essentiel est que je tue, et je tue. Je saisis avec la même frénésie un autre fusil ; même coup, même adresse, même résultat ; je fais des trouées de morts de vingt-quatre pieds d’étendue. Mais au moment où, ivre de mes assassinats héroïques, je vais Ut-
cher mon troisième coup de fusil, une mitraillade de pierres arrive sur les flancs, sur la face, sur les côtés delà véranduh. Quel bruit! Le fracas de cette pluie de pierres mêlée de poignées de sable et des sifflements ricaneurs de ces bouches pleines d’injures, n’est pas possible à rendre avec des mots ; il faudrait des instruments, il faudrait des limes d’acier grinçant sur des angles de granit. Mes fusils ne s’entendent plus; ils sont devenus sourds. Tout ce que je sais, tout ce que je distingue, c’est que je tue toujours; je tue par vingtaine, par centaine ; mais ces vingt, ces cent qui crient et tombent, sont immédiatement remplacés, et le moment arrive enfin où je suis obligé de m’arrêter pour recharger mes armes. Eux ne s’arrêtent pas ! Ils redoublent d’ardeur. Alors je reconnus que ce grand art de la guerre n’était pas moins familier aux animaux qu’à l’homme, qu’ils en possédaient même les plus subtiles ruses. Car ce fut à ce moment où je parus faiblir, que Karabouffi, jusque-là caché derrière le rideau, parut, et vint donner un nouvel élan à ses troupes. Condé accourait jeter son bâton de maréchal dans les lignes de Senef. Karabouffi lança son bâton ! Senef, c’était moi.
Je faillis avoir un dessous fatal. Le bâton du ba-
bouin fut si bien dirigé, qu’il entra en flèche dans la lanterne du clocheton, m’atteignit et me lit rouler jusqu’à la dernière marche. Ma rage déborda.
Quoique étourdi par ma chute, je remontai aussi' vite que j’étais descendu. Mais dès cet instant, tous les projectiles tombèrent sur la lanterne, qui fut bientôt décapitée. Les quatre côtés allaient s’abattre. Il était temps de reprendre vigoureusement l’offensive. Ce que je fais. Je la reprends, je recommence à tuer, bien que j’eusse le front déchiré, plusieurs dents cassées, les doigts écorchés, la poitrine en sang. Vous n’avez pas oublié que j’étais nu. Vingt fois avant la nuit, qui ne m’avait jamais paru si lente à venir, je rechargeai mes trente fusils. Quel travail ! Mais la plupart commençaient à ne plus pouvoir servir; ils avaient besoin
Heureusement la nuit s’abattit enfin sur cette scène de carnage sans exemple, je crois, dans l’histoire du monde. Les animaux, quoiqu’ils soient plus méchants que nous, ne se battent pas la nuit. Ceux-ci cessèrent le feu, je cessai pareillement le mien. La victoire resta indécise.
A vrai dire, c’est eux qui l’avaient déjà gagnée ; car un ennemi qui se renouvelle sans cesse, fût-il vingt
fois, cent fois moins habile et moins brave que son adversaire, doit finir par le vaincre. La victoire n’est donc que le nombre? Sans doute, et c’est là encore ce qui prouve combien la guerre est un art mystérieux. Mais je descendis dans mon caveau , et j’y descendis plus malade que jamais : l’exaltation s’était mêlée à la fièvre et la fièvre au désespoir. Le frisson me gagna, mes dents claquaient. L’air s’était refroidi comme les jours précédents. Je serais mort de froid cette nuit-là sans une trouvaille des plus miraculeuses. En fouillant dans un coffre de lord Campbell, où j étais allé chercher de nouvelles munitions pour le combat du lendemain, je mis la main sur une épaisse fourrure d’un poil doux comme de la soie. En l’examinant, en considérant ses prodigieuses dimensions, je reconnus que cette belle fourrure était précisément la peau du gigantesque mandrill tué à la chasse par lord Campbell, ce même mandrill dont le squelette, pendu à un mimosa, m’avait frappé de surprise et d’épouvante à la lueur blafarde de la lune. '
Je m’enveloppai avec béatitude dans cette bonne fourrure d’un noir superbe, aussi chaude que celle d’un ours. Je fis mieux : je mis mes jambes dans celles de l’animal, mes bras dans ses bras, c’est-à-dire que
j’appliquai les endroits de la peau indiquant ces parties, à mes bras et à mes jambes. Puis je fixai le tout à l'aidede plusieurs coutures longitudinales pratiquées avec de la ficelle, afin que la chaleur ne se perdît par aucune ouverture. Enfin, pouvant avoir un bonnet avec la même fourrure qui m’avait fourni un pantalon et un habit, j’appliquai la peau du front du mandrill à mon propre front. Je me regardai dans une glace ; je reculai de saisissement !
Avec mon teint brûlé, mes joues maigres, ma bouche tirée, qui laissait voir mes dents; avec mes pommettes saillantes, mes cheveux tombant sur les épaules ; avec nia barbe de deux mois, confondue avec la masse de mes cheveux; avec mes yeux rendus mobiles et mélancoliques par la fièvre dont j’étais miné, je me pris pour le mandrill lui-même. Non! il n’est pas possible de réaliser une ressemblance plus émouvante. J’en fus troublé, troublé au point que je me mis à bondir et h gambader sur les bancs et sur les tables pour bien m’assurer par mes gaucheries que je n’avais pas perdu ma dignité d’homme. Hélas! faut-il le dire? si je ne l’avais pas entièrement perdue, elle me sembla singulièrement compromise. Je me trouvai sous cette peau d’une élasticité, d’une flexibilité alarmantes.
A peine le jour revenu, il fallut remonter au clocheton, et y remonter bien vite. Cette fois, ce n’est pas moi qui commençais le feu, c’étaient les autres. J’avais donné l’exemple la veille, ils le suivaient le lendemain. Cette reprise des hostilités tourna mal pour moi, trèsmal. Au bout de cinq minutes d’assaut, le mur de face de la vérandah, faible comme tous les murs de ces sortes de constructions, s’écailla, se fendit sous le choc des pierres, et bientôt les légères charpentes furent mises à nu. Le clocheton que soutenait en partie ce mur principal, trembla sur sa base. J’étais perdu, l’instant suprême approchait ; je n’en étais plus séparé que par quelques secondes. Tout s’éboulait autour de moi. Il me restait à choisir de me faire écraser sous les débris de la vérandah ou de me précipiter au milieu de ces êtres furieux, exaspérés, ivres du délire de la vengeance et de celui d’une victoire qu'ils sentaient bien ne pas pouvoir leur échapper. Je me décidai à mourir en homme. Je pris un poignard malais dans une main, un revolver dans l’autre, et je sautai à pieds joints au centre de la fournaise.
Je tombai sur la terre, quand j’avais cru disparaître sous un réseau de griffes : un vide de trois cents pas s’était fait instantanément autour de moi. Toute
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l'année u\ail reculé, reculé avec respect, avec une terreur solennelle, le regard en dessous, l’âme foudroyée.
J’étais pétrifié. Mais poursuivons l’histoire de cette péripétie étourdissante pour moi comme les lumières et les fanfares d’une résurrection.
Rampant sur le ventre â la façon des serpents, ces nouveaux reptiles revinrent à plat ventre vers moi. Karaboufli rampait à leur tète. Écrasé par la peur, par une peur formidable, son front énorme avait disparu entre ses épaules crispées de terreur; son souffle aminci rasait la terre ; son corps, trois fois plus considérable dans son état naturel que celui d'un homme de haute taille, n’était plus qu’une peau laminée et frissonnante plaquée contre le sol. Quant il fut à mes pieds, il les lécha pendant plus d’un quart d’heure; et, cet acte d’abaissement achevé, il s’écarta un peu pour faire place aux autres. Ceux-ci, à leur tour, se mirent à me lécher pareillement les pieds. Aucun d’eux ne fut assez hardi pour élever ce genre de vénération jusqu’à la hauteur de mes mains. Cette cérémonie me confondait d’étonnement. J’avais l’air de ce pieux personnage que les saintes légendes nous représentent entouré de l'hommage des bêles fauves dans la fosse aux lions.
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Mais que signifiait donc?... car enfin, il fallait qu’une explication...
Cela signifiait, ma situation extraordinaire me le révéla, qu’avec ma peau de mandrill, ma tête de mandrill, ma poitrine velue de mandrill, mes mainset mes jambes de mandrill, j’étais pris, vous le devinez maintenant, pour le colossal mandrill dans lequel le viceamiral lord Campbell avait soupçonné, et non sans raison, on le voit, un ancien souverain de Kouparou. Oui, j’étais pris pour le môme grand mandrill qui aurait éventré Karaboufli si lord Campbell n’avait abattu le mandrill d’une balle au front.
Cette vénération fanatique, au lieu de se démentir, ne fit que s’accroître. Cela devenait une prière universelle. Un dieu de l’Inde n’est pas plus adoré de ses superstitieux serviteurs. J’aurais marché, trépigné sur ce tapis vivant, que pas un poil ne se fût hérissé, n’eût osé remuer,
J’étais donc sauvé? Sans doute, mais j’étais passé singe aussi. Mieux que cela! j’étais manifestement reconnu roi des singes par tous les singes de Kouparou. Et que m’avait-il fallu pour cela? tirer quelques coups de fusil, perdre la tète et fourrer sur mon dos une peau illustre.