‹ Les emotions de Polydore MarasquinChapitre 7 sur 9 · LUS ÉMOTIONS · texte numérisé non relu

LUS ÉMOTIONS

Puisqu’il en était ainsi, puisqu’il fallait ou périr ou régner, comme on dit, je crois, dans les. tragédies, je me résignai à régner, quoique mon peuple me parût bien laid. Mais je n’avais pas choisi.

Cette résolution étant prise , je tendis noblement la patte ii mon prédécesseur, à Karabouffl, que j’élevai, par ce mouvement de grandeur facile à interpréter, au rang suprême de mon premier ministre.

Ce premier acte d’autorité de ma part étonna prodigieusement autour de moi ; mais je m’aperçus qu’au fond il était du goût de la généralité. Mon bon sens ne m’avait donc pas trompé. Je m’étais toujours dit, et cela bien avant que la nation des singes m’eût placé le sceptre dans les mains, qu’il était d’une mauvaise politique à un ministre de tourmenter, d’abaisser, de punir. Car, s’il agit ainsi, s’il écoute les inspirations de la haine ou les conseils effarés de la peur, il se crée à coup sûr des ennemis souterrains, implacables, des critiques acharnés à blâmer toutes ses actions, des antipathies d’autant plus à craindre qu’elles entretiennent chez le peupîedes mécontents, les deux sentiments à l’aide desquels on agit à coup sûr , â un moment donné, sur son cœur et sur son esprit : le regret de ce qu’il n’a plus, l’espoir de ce qu’il peut avoir encore.

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Et combien ne rend-on pas difficile, presque impossible, le retour de ceux dont on a accepté la succession, en les laissant où ils sont tombés, en ne les rehaussant pas parle mirage de l’éloignement et le coloris de la persécution, en les amoindrissant, au contraire, par une tolérance ouverte !

Je n’exerçai donc aucune sévérité contre Karabouffi, qui, après tout, avait eu la générosité, m’ayant tenu plusieurs fois en sa puissance, de ne pas me faire écorcher tout vif de la tôle aux pieds.

Cependant, quel que fût mon respect pour la déchéance de Karabouffi, je ne pus lui éviter une contrariété des plus pénibles pour son amour-propre et pour ses passions. Mais, à côté de la prudence que je venais de montrer, il m’importait au même degré de montrer de l’énergie et de l’équité. D’ailleurs, dans ce que je me proposais d’exécuter, je ne faisais qu’étendre le principe au nom duquel j’avais épargné Karabouffi lui-même. Tous les sajous, tous les anciens partisans du mandrill dont j’occupais la place, furent relevés de l’exil et de la disgrâce. Quelques vieux orangs-outangs, quelques babouins du règne tombé, quelques-unes de ces vieilles moustaches coiffées de ccs hauts chapeaux à grands plumets volés à la sta-

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lion navale du vice-amiral Campbell, murmurèrent derrière leurs barbes. Je n’en lins nul compte. L’exemple fut bon. 11 entraîna. On est toujours fort quand on est dans le bien. A l’instant môme les grands dignitaires de l’espèce, ceux qui tenaient le j*ang de juges, de généraux, des grands officiers du palais sourirent à la proposition, et reçurent à bras ouverts les proscrits. Sajous et babouins s’embrassèrent en pleurant. La réconciliation était-elle sincère? Peut-être bien. Ceux qui ont intérêt à tenir les partis divisés soutiendront toujours qu’il est périlleux pour la société de les mettre en présence; mais... mais je passe; les réflexions m’éloufTent.

Voici l’épreuve plus cruelle à laquelle je fus obligé de soumettre personnellement mon prédécesseur, malgré mon humanité bien connue. Suivi de tous mes sujets et de toute ma cour, ayant mon premier ministre Karabouffi à ma droite, je me dirigeai en grande pompe vers la prison de l’infortuné Mococo. Le cortège était imposant. Nous parvînmes à l’horrible cage de fer au fond de laquelle il languissait de tristesse et d’amour. Saïmira, qui le consolait en ce moment derrière les barreaux, fut effrayée de la présence de cette foule. Elle crut qu’on venait chercher

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son amant pour le conduire à l’échafaud. Comment la détromper sans me trahir? L’événement se chargea de la rassurer. Je délivrai d’abord Mococo ; mettant ensuite sa main émue dans celle de la gentille Saïmira, je fis comprendre aux deux chers amants, en les tenant pendant quelques minutes enchaînés par cette douce pression,' que je les unissais à la face du ciel, qui a vu des unions infiniment moins bien assorties parmi les Jiommes. A ce spectacle de bonheur, Karaboufii déchira l’air d’un cri de désespoir et de rage. J’eus pitié de sa position. Afin de lui épargner le poison lent de voir chaque jour un si heureux ménage, j’éloignai pendant quelque temps le couple chimpanzé. Ils allèrent l’un et l’autre, sous ma protection, épuiser le doux miel de leur lune dans un endroit isolé que je leur désignai dans un coin de l’ile, au milieu des eaux blanches et endormies, des lianes jaunes et roses, et des fleurs mystérieuses qui s’ouvrent la nuit pour que le soleil ne boive pas leurs parfums. Les

guenons parurent extrêmement satisfaites de ma con-

duite. Quoique la plupart d’entre elles ne fussent pas, ainsi qu’on l’a vu, des chefs-d’œuvre de régularité, elles m’approuvèrent beaucoup. Ce qui est honnête a cela d’absolu en soi qu’il force Thommage même du

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