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vice, et c’est là peut-être son plus beau triomphe.
Ces débuts d’un règne en apparence si facile ne nie laissèrent pas tout à fait sans inquiétude, quoique, au fond, je me hâte de le déclarer après expérience faite, rien ne soit plus facile que de gouverner et de bien gouverner. Est-ce que Dieu aurait jamais voulu mettre à si haut prix l’art de diriger les hommes que d’en , faire le privilège de certaines familles et de certains hommes extraordinaires? Il m’a été souvent plus difïi-. cile de vendre une perruche quand j’étais marchand d’oiseaux, que d’étre maître de la volonté de cent mille sujets de l’espèce pourtant assez peu maniable qui m’était départie.
Mais je dois dire quelle grave inquiétude me préoccupait dès les premiers jours de mon auguste règne. Comment aurais-je été parfaitement tranquille tant que le squelette du mandrill restait accroché à l’arbre de la forêt des mimosas? Le premier venu parmi mes nouveaux sujets qui l’aurait aperçu n’eût pas manqué de divulguer le fait aux autres ; et alors qu’est-ce que je devenais ? Comment pouvais-je être à la fois vivant et mort; pendu et régnant? Grand et profond souci pour un souverain d’avoir contre lui son squelette.
Il fallait donc songer au plus vite à sortir de cet
affreux embarras. Le plus simple, pensera-t-on, était de faire disparaître le maudit squelette ; le plus simple... pas pour moi, que des milliers de courtisans entouraient toujours. Pourtant, par une de ces nuits d’orage, comme on en voit peu dans les autres contrées du monde, mieux assises sur leurs bases, par une de ces nuits de soufre et d’électricité qui endorment les tigres et les éléphants sur leurs genoux comme s’ils étaient de pierre, tant l’air est lourd à leurs yeux et à leurs cerveaux, je sortis. Mes gardes du corps, mes chambellans, mes valets de chambre dormaient à ne pas entendre la trompette du jugement dernier. Le vent était d’une telle impétuosité en chassant les nuages au ciel, que la lune paraissait se décrocher de son cadre et tomber de tout le poids de son disque à l’horizon, pour remonter aussi vite à son zénith. Des arbres de cent quarante pieds de haut étaient brisés comme des allumettes, et, après avoir été couchés et soulevés par la tempête, ils passaient à mes côtés comme des tourbillons de paille; une seule feuille sèche de ces arbres qui m’eût pris au revers, quelquesunes, il est vrai, ont un demi-mètre de largeur, m’eût coupé en deux avec la netteté d’Un rasoir. Je vi^ cette bourrasque faucher en trois minutes des parties de
forêt cl laisser le terrain nu jusqu’à la roche. On ne «
comprendrait pas comment je ne fus pas emporté comme un atome, si l’on ignorait que ces ouragans procèdent par courants dont la largeur varie peu. Ce sont des bandes, des espèces de lignes tirées avec la régularité d’une règle. A deux pas de la tempête on peut la voir passer sans en être atteint. Telle fut la nuit que je choisis pour mon expédition funèbre.
On ne me vit donc pas sortir de la vérandah. Je m’esquivai dans l’ombre et je gagnai, caché dans les plis de la tempête, le grand bois des mimosas où je savais être accroché. Je dis moi, car désormais je me supposais en tout, pour tout et partout le mandrill, le mandrill découvert par lord Campbell. Je parvins à l’arbre patibulaire, et là, après avoir Creusé une fosse de sept pieds de longueur, je m’enterrai avec toutes les précautions possibles. Je me couvris d’abord de terre végétale, puis de sable, puis de gravier, ensuite d’une nappe de feuilles sèches. En ce moment bizarre et solennel, je me crus plus extraordinaire que Charles-Quint lui-même. Il n’assista, au couvent de Saint- Yust, qu’à son propre convoi funèbre, tandis que moi, Polydore Marasquin, j’étais à la fois mon propre convoi, mon propre fossoyeur et mon propre mort. A coup
DE POLYDOKE MARASQUIN. VJl
sur, j’étais, on en conviendra, le premier exemple d’un souverain et d’un homme qui s’inliume de ses propres mains. Une fois tranquille sur mon inhumation, je ne pensai plus, en attendant mon entière délivrance, qu’à profiter de l’erreur à laquelle j’en devais déjà une partie, c’est-à-dire à bien régner. Rien n’est plus facile ; j’ai exprimé mon opinion à cet égard. Les sujets se chargent ordinairement de vous rendre cette besogne encore plus aisée. Ils veulent à tout prix trouver le successeur infiniment meilleur en toutes choses que le prédécesseur. Quoi qu’il fasse, il est toujours plus intelligent, plus énergique, plus généreux. Premier moyen de popularité forcée. Néron et Louis XI n’y ont pas échappé. Le second moyen de popularité offert à un nouveau souverain, et il n’est pas moins infaillible qu’il est banal , est celui-ci : c’est de faire exactement le contraire de son prédécesseur, d’étre le contraire de ce qu’il a été. 11 parlait beaucoup, soyez silencieux ; il était silencieux, parlez beaucoup ; il allait à pied, n’allez qu’à cheval ; il allait à cheval, n’allez qu’à pied; il était familier, soyez fier; il était fier, soyez familier; il était pacifique, soyez batailleur; il était batailleur, soyez pacifique; il aimait les arts, mépriSez-les ; il les méprisait, faites
semblant de les aimer; il adorait la famille, restez célibataire; il pratiquait le célibat, mariez-vous; il jetait l’or par les croisées, soyez économe; il était avare, jetez l’or par les croisées. J’en ai assez dit pour qu’on ait saisi la valeur de ma théorie. Passons maintenant, en ce qui me concerne, à l’application de cette théorie.
Il va sans dire que n’avant pas absolument à gouverner des hommes, mais des êtres très-inférieurs à l’homme, quoiqu’ils aient une effrayante ressemblance avec lui, je n’eus pas l’occasion d’appliquer ma théorie dans toute sa rigueur. Je m’attachai seulement à bien connaître ce que je devais en détourner pour mener h mon but des esprits inconstants, légers, frivoles, passionnés, imitateurs surtout.
Mon prédécesseur Karabouffi ayant fait détruire par ses sujets, devenus les miens, ma gracieuse vérandah, je ne crus rien imaginer de plus agréable pour eux que de les obliger à la reconstruire. Je pris quelques moellons détachés par le choc de leurs projectiles, et, en leur présence, je les posai les uns sur lçs autres dans l’ordre symétrique qu’ils occupaient avant leur déplacement. Aussitôt, et comme par l’ordre de la fée, tous les moellons furent disposés d’une manière
DE POLYDORE MARASQUIN, admirable. Je brûlai ensuite des pierres que je délayai dans de l’eau pour en obtenir de la chaux vive; à l’instant même tous mes sujets, saisis de la rage de la maçonnerie, broyèrent des calcaires, cassèrent du grès, apportèrent de l’eau, délayèrent, remuèrent, et me procurèrent de la chaux en assez grande quantité pour rebâtir la tour de Babel. Ils étaient beaux à voir, blancs de plâtre jusqu’aux moustaches, jusqu’aux coudes et jusqu’aux genoux.
Karaboufïi avait l’air de penser, en voyant le parti que je tirais de scs anciens sujets, qu’il n’aurait tenu qu’à lui de suivre le môme chemin que moi et d’arriver au même but. Il avait raison, maisil ne l’avait pas fait.
Du reste, mûri par l’expérience, s’il reprenait jamais son sceptre, il n’avait, pour se rendre populaire, qu’à démolir mon ouvrage.
La vérandah relevée de ses ruines, je fis tracer, à travers les forêts environnantes, quatre superbes allées de plusieurs lieues qui allaient jusqu’à la mer. Cette magnifique percée fut ouverte en quelques jours et par un moyen aussi simple que celui auquel j’avais eu recours pour faire reconstruire mon palais. Je commençai par arracher trois arbres à droite, trois arbres
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à gauche, des quatre lignes représentant les quatre routes à ouvrir dans l’épaisseur du fiois. Aussitôt les mains et les haches s’abattirent sur les arbres. Je crus voir se renouveler l’ouragan dont je fus assailli dans la nuit de mes funérailles. Mon but, en ouvrant ces quatre routes, était de voir d’aussi loin que possible si quelque vaisseau ne viendrait pas visiter cette île et me délivrer.
On devine sans effort qu’une fois que j’eus la liberté de mes mouvements, je ne restai pas sans m’occuper de savoir si quelques vestiges épars dans l’île ou sur ses bords ne me diraient pas quel avait pu être le sort, à coup sur funeste, des braves marins de la station navale. Mes investigations eurent le résultat que je vais dire. Au fond de la baie échancrée dans les terres, où le journal de lord Campbell indiquait le mouillage de 17 lalcion, je fus frappé d’une particularité qui prouvait clairement que cette magnifique frégate n’avait pas quitté la baie d’une façon naturelle. Si elle eût appareillé selon les règles ordinaires de la navigation, elle eût enlevé, avant de partir, ses ancres et les bouées qui marquaient l’endroit où elles avaient été descendues. Eh bien ! les bouées étaient à leur place, et je n’eus qu’à glisser ma main sous l’une
d’elles pour m’assurer que les ancres n’avaient pas bougé. Dans leur précipitation de voleurs, les pirates avaient coupé les câbles à la hauteur des bouées, cl ils avaient ensuite remorqué au large la frégate pour l’entraîner, Dieu sait où.
Je fus donc irrévocablement fixé sur son sort; mes premières inductions ne m’avaient pas trompé. Toute la station navale était devenue la proie des écumeurs malais de l’archipel de Soulou.
En parlant de cette expédition tentée par moi au mouillage de YHalcion, je ne dois pas omettre de dire que je fus accompagné des grands dignitaires de ma maison royale. Leur zèle alla jusqu’à se jeter à l’eau avec moi quand je me portai en nageant à l’endroit où flottaient les bouées, faute d’une barque ou d’une pirogue quelconque pour m’y conduire. On voit que si l’affection de mes premiers courtisans était grande, ma marine n’était pas encore dans un état fort . brillant.
Je rentrai dans mes États, après cette courte absence, aux acclamations de mes sujets dont je faisais de plus en plus le ravissement. Dirai-je ici que la chose qui me popularisa par-dessus tout parmi eux, la chose qui vint merveilleusement prouver l’efficacité
de ma théorie gouvernementale, celle dont j’ai parlé un peu plus haut, c’est qu’au contraire de mon prédécesseur, qui avait eu l’habitude, jusqu’à sa déchéance si peu méritée, de s’habiller ridiculement, moi j’allais tout nu. On ne saurait croire combien le relief de ce contraste me mettait en faveur. Quelle simplicité! murmuraient élogieusement toutes les lèvres; quel naturel charmant! mon Dieu! il montre son dos comme nous et nous sommes aussi laids que lui.
Il n’est donc pas indispensable de se coiffer toujours d’un chapeau théâtral pour être accepté comme un grand roi. «
Mais, je dois l’avouer avec la franchise que j’ai apportée jusqu’ici dans le récit de mes aventures, ce fut ce môme avantage de régner tout nu, qui me causa le plus amer chagrin qu’on puisse imaginer, et qui me fit courir le plus sérieux des dangers dans la position exceptionnelle où je me trouvais. Quand j’y pense, le frisson court sous ma peau, mes cheveux se dressent, mon cœur blêmit comme si j’étais sur le point de tomber en défaillance.
Avant de raconter ce dernier événement de ma captivité dans l’ile de Kouparou, je dois dire l’effort que je tentai pour introduire dans l’âme obscure de ces
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pauvres êtres, légers comme l’enfance et mobiles comme la folie, quelques notions bien simples de morale. Ne vous pressez pas de vous récrier sur le péril de cette nouveauté hardie. Qui sait si Dieu ne nous a pas chargés, dans certaine mesure délicate, de cette mission? Quoi qu’il en soit, puisque j’ai pu, me dis-je un jour, un jour de mon bizarre règne : puisque j’ai pu faire mettre à genoux un éléphant et le dresser à saluer avec sa trompe les pères jésuites de Macao, qui venaient parfois visiter ma ménagerie ; si j’ai pu apprendre l’oraison dominicale à un perroquet que je vendis mille francs à l’archevêque de Goa, touché d’une aussi belle éducation, pourquoi n’inculquerailon pas quelques sentiments de moralité dans l’esprit bien plus délié des singes? Ils ont l’instinct du mal, donnons-leur celui du bien. »
Ils avaient été bien irréguliers sans doute jusqu’au moment où j’allais essayer d’épurer leurs mœurs. C’était au point que leur dépravation, passée dans leur sang, incrustée dans leurs traits, se lisait sur leurs visages et leur donnait quelque chose qui les élevait par le vice à la ressemblance avec certains hommes d’une notoriété universelle. Celui-ci avait les yeux infernaux et les rides spirituelles de Voltaire ; celui-là, avec
sa perruque vénérable et ses lèvres grosses et cyniques, l’air grave et impie de M. Diderot ; l’autre étalait, large et pantelante, la face tuberculeuse et bourgeonnée de ce magnifique truand appelé, je crois, M. de Mirabeau. Tous, enfin, ressemblaient par quelques grimaces, par quelques attitudes, tant ils étaient corrompus, à ces philosophes français dont mon grand-père, Nicolas Marasquin, avait dans sa bibliothèque la vie et les portraits. Sans doute, je le répète, tout ceci était fort irrégulier, fort difficile à modifier. C’était presque entreprendre de retoucher la création ; mais saint Jean me servait d’exemple et d’autorité. On sait qu’il prêcha dans les sables du désert à des animaux terribles qu’il sut rendre attentifs.
Je me taillai une chaire dans le tronc d’un gros arbi;e, * et je commençai mon œuvre de moralisation. Pas de paroles, mais des mouvements de l’âme rendus par des gestes expressifs. Je parus être compris. Je levais les yeux au ciel, mon auditoire aussitôt les levait; je croisais les bras, il croisait les bras; je murmurais d’honnêtes paroles, il agitait rapidement les lèvres. Oui, dociles ü. reproduire tous mes élans, les babouins, les callitriches, les doues, les talapoins, les bonnets-chinois, les singes nocturnes, les magots, les
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plus vieux mandrills, avaient les yeux humides et se frappaient la poitrine.
Je vis bien alors que rien n’est plus aisé comme de faire d’un peuple de singes un peuple de dévots; c’est l’affaire d’un tour de main et de quelques procédés. L’embarras est de savoir combien doit durer cette impulsion. La réponse est difficile, puisque le temps seul, que rien ne supplée, a mission de la faire. J’ai nommé l’écueil où je courais me briser; écueil, il est vrai, contre lequel viennent périr des souverains bien autrement puissants que moi. J’ai nommé le temps ! On ne sait pas le rôle qu’il joue dans leur vie et le désordre funeste qu’il allait apporter dans la mienne. Parlons d’eux, puis je parlerai de moi. Ont-ils le temps d’attendre, d’être assez vieux d’origine pour se faire respecter comme race ; auront-ils même le temps, à défaut de la race qui précède, de se créer celle qui suit? Auront-ils le temps?
Voici en quoi le temps me trahit comme souverain de Kouparou.
Un jour de grande revue militaire, un jour que je
me livrais devant mon peuple h des cabrioles sérieuses
en manière de salut, la peau du mandrill dont j’étais
toujours revêtu, craqua !... elle craqua à une place où
mon corps avait toujours éprouvé quelque difficulté à trouver son entier développement. Elle se fendit à l’endroit un peu usé où le mandrill avait, durant sa vie, l’habitude de s’asseoir. Je voulus douter.... une fraîcheur inusitée suivit ce déchirement déplorable. C’est le masque qui tombe au milieu d’un bal. J’étais perdu : l’homme était reconnu. Mon règne, ma grandeur, ma vie allaient s’évader honteusement par cette brèche.
Ah ! je n’avais pas prévu combien les peaux, même les plus illustres, durent peu! Quelle imprudence! quelle imprudence ! ou plutôt quel malheur ! mes sujets s’aperçurent-ils de l’accident? Qu’en pensèrent-ils s’ils s’en aperçurent? Grave, très-grave préoccupation. Je n’osai plus me permettre un seul mouvement pendant cette revue, qui me parut éternelle tant je souffrais d’anxiété et de crainte. On n’imagine pas les ruses auxquelles j’eus recours pour passer devant le rang de mes troupes sans les mettre dans la confidence d’un événement qui eût entraîné immédiatement ma perte. Enfin je cachai mon désastre comme je pus, je m’esquivai comme je pus, et je gagnai comme je pus la vérandah, où je parvins plus mort
Je passai une nuit horrible ; je la passai aussi à raccommoder ma culotte avec les soins les plus ingénieux. Oh ! comme je m'appliquai ! c’est que c’était mon règne que je rapiéçais. Je réussis à rapprocher les deux bords de la blessure d’une façon assez satisfaisante, mais je sentais bien que la réparation ne résisterait pas aux moindres efforts que j’allais être nécessairement obligé de faire soit pour marcher, soit pour m’asseoir ; car enfin je ne pouvais me tenir toujours debout pendant la durée entière de mon règne. Misère de l’homme, et de l’homme même monté en quelque sorte au sommet des dignités humaines ! Un gouvernement, un État, un règne, dépendre, dans une circonstance donnée, de la solidité d’un fond de culotte !
Enfin la nuit s’écoula; au jour, mes sujets, qui m’avaient cru indisposé pendant la revue de la veille, se pressèrent sous le balcon de la vérandah pour avoir de mes nouvelles. Il me fallut paraître au balcon; j’y parus, mais plus de saluts à me disloquer les membres dans le but de les pénétrer de la vivacité de mes affections, plus de sauts de carpe à les ravir d’admiration ; ‘ la plus sévère circonspection m’était recommandée. Je fus pourtant obligé pour répondre à
l’enthousiasme de mes sujets, de descendre au milieu d’eux par une corde placée à cet effet entre le balcon et le sol. Avec quelle prudence j’opérai cette descente qui paraîtra si peu royale à bien des gens ! comme je me gardai de la moindre tension des muscles ! comme j’attendis d’étre presqu’à terre pour m’élancer au milieu de mon peuple!
Tout se passa assez bien, Dieu merci! quoique certains sapajous trop zélés levassent de temps en temps la tête et leur museau pointu comme pour s’assurer qu’ils avaient mal vu la veille... Périlleuse inspection!...'
Enfin, échappant aux tendresses de mes sujets, je remerciai le ciel du succès de ma couture, mais je n’en demeurai pas moins convaincu que mon règne était fatalement lié à cette culotte de peau ; que la durée de celui-ci était limitée à la durée de celle-là ; et que cette culotte, symbole de ma destinée, s’amincissait de jour en jour et devait tôt ou lard entraîner ma ruine.
La sagesse des nations a dit : « Il n’y a pas de bonheur parfait dans ce monde ! » J’eusse été aussi heureux qu’un homme a droit de l’être dans une position aussi étrange que la mienne, sans la menace inces-
santé de cette peau toujours sur le point de se déchirer. Et, comme si la destinée eût pris plaisir à mêler l’ironie au châtiment, plus ce vêtement fragile marchait vers un cataclysme imminent, plus mon existence s’embellissait. Tranquille dans ma souveraineté respectée, j’éprouvais le plaisir d’un captif délivré à me rapprocher de la nature primitive pour laquelle nous sommes faits , et dans le milieu attractif de laquelle hommes et nations ont toujours une tendance à se replonger pour se rajeunir.
La vie civilisée , dont nous exaltons avec plus d’orgueil que de réflexion les contestables avantages, n’est pas un progrès, mais un écart. Cet air pur et ferme que je respirais, cet air jamais vicié par l’haleine dissolvante des passions, en touchant mes organes, me donna d’autres goûts. Mes désirs se raréfièrent. Ces fruits faciles et beaux, ces eaux limpides suffisaient à mon appétit, dégagé de l’irritation d’un travail immodéré.
Peu à peu j’en vins à prendre en horreur l’affreuse habitude de se nourrir de la chair des animaux , et étendant, par la pensée, à l’humanité entière la révolution produite en moi, je prédis pour les générations
futures l’époque certaine où manger un chevreuil ou
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un oiseau leur paraîtra aussi criminel que de manger un homme. La civilisation seule a soulevé ees appétits abominables qui déchirent la chair des animaux pour se satisfaire. Si l’anthropophage mange son ennemi, c’est par vengeance, et non par sensualité. Si nous ne mangeons pas de l’homme, nous, ce n’est pas par respect pour l’homme, mais par dégoût pour sa chair, et surtout à cause de la crainte où nous sommes d’une réciprocité forcée : nous ne mangeons pas notre semblable, de peur que notre semblable ne nous mange. Ainsi le sauvage n’est que fou en dévorant son ennemi ; mais le véritable anthropophage, c’est nous, cannibales de fantaisie, qui égorgeons et mangeons un lièvre, parce que nous préférons tout simplement sa chair à celle de l’homme.
Il n’est pas jusqu’à cette enveloppe de mandrill, sous laquelle, les premiers jours, je me faisais honte, qui n’avait fini par me paraître mille fois préférable à ces odieuses carapaces d’étoffes et de drap, tour à tour adoptées et rejetées par l'idiotisme de la mode, et dont la cuirasse ne répond à aucune de nos articulations. Sous cette peau élastique et douce, souple, fine et chaude à la fois, il m’était aussi agréable que facile de me plier, de me mouvoir, de m’élancer de branche
en branche, de me laisser tomber sur le gazon, de rebondir, de courir, de me glisser à travers les taillis, de me balancer à la tige des bambous, de quitter la terre pour plonger dans l’eau, de sortir de l’eau pour suivre la crête d’un rocher et m’asseoir au sommet d’un pic.
Malheureusement il ne m’était pas permis de parcourir toute cette gamme de mouvements avec une entière liberté d’esprit. Vous savez ce qui m’en empêchait, vous savez quel obstacle... Or, un jour, cet obstacle , par l’effet d’un dernier accident, prit des proportions si redoutables, qu’il n’y avait au monde ni aiguilles, ni tailleurs capables, cette fois-là, de me sauver.
Voici ce terrible et suprême accident :
Je couchais d’habitude avec ma peau de mandrill; car la quitter, même pendant le sommeil , eût été une grave imprudence. Une nuit, j’eus un grand rêve; dans ce rêve, inspiré par un instinct d’ambition dont je ne m’étais pas bien rendu compte, je me faisais sacrer roi de Kouparou par l’archevêque de Goa. Moi me faire sacrer ! quelle aberration ! moi, après tout, qui ne régnais qu’en vertu d’un mensonge, que parce que des créatures faibles d’intelligence croyaient voir
en moi un ancien dieu de Kouparou dont je m’étais appliqué habilement la peau ! Mais ce n’élait qu’un rêve jusque-là... jusque-là !... J’achève de le raconter :
Entouré de son magnifique clergé, le plus riche en diamants, monseigneur de Goa, après toutes les cérémonies pratiquées au sacre des souverains , prenait une couronne d’or et d’émeraudes sur l’autel tout rayonnant de lumières, et marchait solennellement vers moi pour la poser sur ma léte. Ce fut le moment de la catastrophe. Comme l’archevêque, placé sur une des marches de l’autel, me dominait de toute sa hauteur, je fus obligé, pour recevoir la couronne qu’il me présentait, d’élever excessivement les deux bras. Il paraît que j’étais si préoccupé de l’action de mon couronnement, dans mon rêve, que je répétais, comme si j’eusse été éveillé, toutes mes paroles et tous mes gestes. Or, en m’élançant vers l’archevêque de Goa pour l’aider à me placer la couronne sur la tête, je tendis beaucoup trop, je présume, la peau du mandrill. Il y eut déchirement subit, et cette fois le déchirement fatal s’opéra de la nuque jusqu’au bas du dos sans solution de continuité. Le bruit de cet écart foudroyant fut si fort, qu’il m’éveilla.
Quel réveil ! L’habit n’était plus qu’une tunique fiot-
tante, ouverte par derrière au lieu de Vôtre par devant, comme il est d’usage. Je me levai effrayé, épouvanté,
désespéré. Je voulus douter mon malheur n’était
que trop réel ; malheur très-grand, malheur irréparable , malheur sans remède ; car il eût fallu des instruments et des moyens que je n’avais pas à ma disposition pour réunir cette fois les deux lambeaux de ma pourpre royale. Mon règne était fini ; ma vie suivrait de près mon règne, et le tout au sujet de cette déchirure ! Ah ! l’homme est bien misérable! Dépendre ainsi de la peau d’un mandrill ! Je demebrai si parfaitement persuadé, en présence de cet évènement ironique et cruel, de la certitude de ma perte que je me barricadai à l’instant môme, et me fortifiai immédiatement derrière les murs de la vérandah comme la première fois que je fus forcé de transformer en forteresse ce joli pavillon de lord Campbell.
Le lendemain, quand mes sujets ne me virent pas sortir, ils se rassemblèrent sous mes croisées, et j’éprouvai la douleur d’être témoin de leur inquiétude vraiment touchante, sans oser me montrer pour les rassurer. Le jour suivant ils se réunirent encore en plus grand nombre; le troisième jour, la population entière de l’île se pressa autour de la vérandah.
Alors l’affection de ces sujets si dévoués, qui ne s’était traduite jusque-là que par des expressions contenues, se manifesta par des plaintes bruyantes, des éclats assourdissants de sympathie, des hurlements de tendresse. Les oreilles m’en saignaient autant que le cœur. Ils me demandaient, ils m’appelaient, ils me voulaient à tout prix.
En ce moment, je vis combien les animaux , même les plus bas placés dans l'ordre hiérarchique de la valeur morale, ont plus de reconnaissance que beaucoup d’êtres intelligents pour leur souverain. Ils n’oublient pas en un jour le bien qu’il leur a prodigué, l’exacte justice qu’il s’est plu à répandre sur eux, l’ordre et le bonheur dont il les a entourés, souvent aux dépens de son propre bonheur, pour se précipitcrstupidement aux pieds d’un nouveau maître dont ils n’ont éprouvé ni l'intelligence ni le cœur, lâches esclaves de la nouveauté, enfants frivoles , pressés de traiter le chef auguste de la société comme les enfants traitent leurs jouets, pensant toujours que le dernier est le plus joli et que le précédent ne mérite que d’être brisé violemment contre le mur.
La vérité veut que j’ajoute que cet amour de mes sujets prit, au bout de cinq jours d’attente sans résul-
tat, un caractère étrange. Prétendant à toute force parvenir jusqu’à moi puisque je n’arrivais pas jusqu’à eux, ils recommencèrent Je siège de la vérandah et avec les mêmes moyens d’attaque, c’est-à-dire à l’aide de bâtons et de pierres, armes si décisives entre leurs mains. Et cette fois un sentiment noble les dirigeant, ils se montrèrent incomparablement plus acharnés dans leur détermination de renverser les murs derrière lesquels je me dérobais à leur amour.
Comment rester insensible à ces marques d’intérêt? Pourtant j’eusse désiré, je ne le cache pas, voir cet immense intérêt se produire sous des formes moins redoutables. Quoi qu’il en soit, j’auraisrougi commed’un crime de les repousser cette fois à coups de fusil et de mousquet. Je n’opposai aucune résistance. Bien au contraire ! je pleurais de joie et d’orgueil d’entendre les murs, les toits, les croisées, les balcons extérieurs, les portes, toutes les charpentes de la vérandah , craquer sous le poids des énormes pierres qu’ils lançaient et dont quelques-unes ne pesaient pas moins de trente livres. Où donc les avaient-ils prises ? Ah ! combien leur tendresse devait-elle être ingénieuse pour en avoir recueilli de cette grosseur dans une île presque uniquement formée de débris végétaux et de sables fins?
J’étais ému de ce dévouement dont le dernier terme était infailliblement ma mort, car quelle déception ne les attendait pas dans peu d’instants ! Ils comptaient se trouver en présence d’un mandrill derrière ces murs renversés par eux, et ils ne mettraient la main que sur un homme blond, quoique Portugais, et parfaitement identique, pour son malheur, à ce qu’il y a de mieux conformé et de plus agréable en homme.
Je n’avais plus que quelques minutes à soutenir ce siège conduit par le plus pur dévouement pour arriver au plus certain des meurtres; tout s’effondrait et s’abîmait autour de moi... Trois coups de canon retentissent au loin. Ai-je bien entendu ?...
J’écoute... Trois autres coups suiventeeux qui ont si vivement surpris mon attention. v
Mon attention redouble.
Je ne suis pas seul à avoir entendu... on écoute aussi parmi les assiégeants.
L’île entière est attentive.
Une troisième fois, trois autres coups de canon... mais c’est un vaisseau alors ! un vaisseau qui arrive dans ces parages ! un vaisseau qui aborde dans l’ile ! un vaisseau ! un vaisseau I
Les coups de canon continuent à résonner.
Décidément, décontenancés, inquiets, les assiégeants se sont arrêtés au bruit de ces détonations répétées, répétées plusieurs fois par les* échos de File deKouparou.
Leurs pierres à la main, le museau au vent, le cou tendu, le poil magnétiquement hérissé, l’oreille au guet, ils cherchent à s’expliquer... ce que j’aurais voulu m’expliquer moi-même.
Qu’arrivait-il? Venait-on me délivrer?... Mais tous ces coups de canon pour 1 moi seul?... Non!... Un navire en danger appelait-il à son aide? Ou bien était-ce encore des pirates qui descendaient dans l’île? Mais que viendraient-ils y voler? Ils ont déjà tout pris. Était-ce un combat?...
Ah ! mes anxiétés étaient infinies!
Une demi-heure après toutes ces détonations, qui n’avaient pas laissé d’intervalle entre elles, j’entendis des tambours, des instruments de cuivre, des fanfares militaires. C’était un débarquement! une conquête! l’air parlait de victoire.
Mes bons et hostiles sujets me paraissaient de plus en plus étonnés. Chez beaucoup cet étonnement prenait le caractère de la frayeur; quelques-uns cherchaient déjà de leurs regards furtifs des percées favorables à une fuite prochaine.
A toutes ces clameurs de poudre et de clairons, se mêlèrent bientôt des cris d’enthousiasme et des ordres de commandement. Des troupes s'avançaient ; venaient-elles de mon côté? A coup sûr elles venaient de mon côté, car je ne tardai pas à voir briller dans l’air, au fond d’une de ces belles allées que j’avais fait ouvrir par mes sujets, des canons de fusil, des baïonnettes, des pommeaux dorés d’épée et des uniformes. Ces uniformes, qui se détachaient avec un grand relief sur les bandes de l'horizon, me parurent ceux de l’armée et de la marine anglaises.
Qu’on imagine si ma vue et mon âme s’attachaient aux moindres mouvements de cette masse d’hommes qui s’avançait avec tant de rapidité et tant d’ordre vers l’endroit d’où je la dévorais des yeux.
A un coup de sifflet, sorti, je n’en doutai pas, de la poitrine métallique de Karabouffi, mon premier ministre, et je crois un peu mon successeur, dans sa pensée, depuis que je m’étais dérobé à l’amour de mon peuple; tous les singes, les forts, les rusés, les plus audacieux, les plus lents, les plus vifs, les plus subtils, es plus tenaces, disparurent dans tous les sens; ils s’évanouirent comme l’air par toutes les issues ; plus un seul 1 Un gaz ne s’échappe pas plus vite.
Le vaste terrain étendu devant la vérandah se trouva vide en un clin d’œil.
Un instant après, les troupes occupaient cet espace laissé si rapidement libre par les singes.
Un officier supérieur se plaça au milieu de cette petite armée, qui se rangea circulairement et sur un développement considérable. Quelle joyeuse et inexprimable surprise pour moi ! dans cet officier supérieur je reconnus le brave vice-amiral, l’excellent lord Campbell lui-même. Je poussai un cri... mais j’étais trop loin pour être entendu.
Lord Campbell fit signe qu’il allait parler. On écouta, et il dit :
« Messieurs,
» Vous savez tous par quel piège indigne et criminel nous fûmes enlevés de cette lie, il y a cinq mois.
» Vous savez le châtiment que nos braves compatriotes d’une escadre arrivée miraculeusement dans les mers des Indes six mois plus tôt qu’elle n’était attendue, ont infligé au sultan de Soulou. Sa capitale a été incendiée ; l'Halcion&ètè reprise sur les pirates malais qui avaient osé traîtreusement l’enlever; cent cinquante d’entre eux ont subi la peine réservée aux pi-
rates. Ils ont été pendus aux vergues de leurs jonques et de leurs champans. Des indemnités ont été payées aux familles des braves marins qui ont succombé dans cet attentat commis au mépris du droit des gens.
» Un dernier acte de'réparation nous était dû.
» Aujourd’hui je viens avec votre aide, messieurs, reprendre possession de cette île au nom de notre gracieuse Majesté. »
Des bourras s’élevèrent et interrompirent le viceamiral, qui reprit ainsi:
« Je plante ici le noble pavillon de l’Angleterre, et je vous invite, messieurs, à le saluer selon les usages militaires. »
Des décharges simultanées répondirent à cet appel du lord amiral, et le drapeau anglais se déploya dans toute la majesté de ses glorieuses couleurs devant la vérandah.
La cérémonie de la reprise de possession touchait à sa fin.
C’est à ce moment que je sortis des ruines de la vérandah, recouvert de mapeau déchirée, délabrée, usée, mais pas assez cependant pour n’ôtre pas pris pour un mandrill par tous les Anglais présents à ma grotesque apparition.
Ils restèrent frappés d’étonnement en voyant un singe delà grande espèce venir ainsi se jeter au milieu d’une réunion solennelle. Leur surprise tourna en fou rire, qui fut partagé par tout le détachement, quand ils m’entendirent parler anglais à lord Campbell, à qui je m’adressai le premier, tenant un drapeau blanc à la main. Un mandrill parlementaire!
« Qui êtes-vous? me demanda l’amiral, singulièrement intrigué par la nature du personnage moitié homme moitié bête qui lui parlait.
— Un chrétien, lui répondis-je, qui a vécu pendant trois mois parmi les singes.
— En seriez-vous un?
— Non, milord. Cette peau n’est pas la mienne.
— Nous en sommes parfaitement convaincus, parfaitement sûrs, dit assez haut pour être entendu un jeune lieutenant irlandais placé derrière moi.
— Mais d’où vient que vous en ôtes revêtu ? D’où vient que vous êtes ici , vous que nous avons laissé marchand d’oiseaux a Macao, car je crois vous reconnaître?...
— Milord, c’est une histoire bien longue, et que je n’oserais jamais vous raconter, tant elle est longue, si elle ne se rattachait intimement à la vôtre.
— A la mienne!
— Oui, milord amiral, à la vôtre. »
On se regarda, et les rires recommencèrent autour de moi.
« Je prendrai la liberté de vous la raconter, milord, quand je serai dans un état plus convenable d’esprit et de corps. Je n’en dirai qu’un seul mot à Votre Seigneurie afin de lui faire pressentir qu’elle est digne de son attention.
— Quel est ce mot?
— Milord, je suis le dernier roi de cette île. »
Cette réponse n’était pas faite pour arrêter la moqueuse gaieté de mes auditeurs, fort jeunes la plupart, et par conséquent fort peu portés à l’indulgence. Il faut convenir aussi que ce roi demi-nu, sous une peau de singe en guenilles, justifiait assez bien l’accueil qui salua mes paroles royales.
Lord Campbell me demanda en riant, après avoir entendu ma réponse, si je n’apportais, puisque j’en étais roi, aucune opposition à la prise de possession par lui de l’île de Kouparou.
Je le priai de ne pas se railler d’un malheureux qui avait tout perdu par son naufrage.
Lord Campbell, en me tendant la main, me dit alors :
« Monsieur Marasquin, vous n’aurez rien perdu; l'Angleterre, je vous le jure, vous indemnisera. »
L’Angleterre a rempli les promesses du noble marin qui daigna écouter, peu de jours après son retour dans l’île de Kouparou, les nombreux et très-sincères récits de mes émotions au milieu des singes. Il prit un si vif intérêt à mes vicissitudes de toutes sortes, qu’il m’engagea à les publier dans la forme sans prétention que je leur donne aujourd’hui ; et je les publie moins par orgueil d’auteur, on peut m’en croire, que pour m’offrir en exemple aux infortunés qui seraient tentés de se laisser aller au découragement et au désespoir s’ils faisaient comme moi naufrage dans une île peuplée de singes.
Du reste, je n’attends gloire et profit que de ma profession naturelle.
Grâce à la bonté de lord Campbell qui me fit quelques avances de fonds, et à celle de ses officiers, dont la clientèle me fut plus que jamais acquise, je continue dans d’excellentes conditions, à Macao, mon commerce de bêtes féroces et privées.
Mettant le comble à ses bontés pour moi, lord Campbell a voulu qu’une des nombreuses îles de l’archipel de Soulou portât sur les dernières cartes géo-
224 LES ÉMOTIONS DE POLYDORE MARASQUIN, graphiques de cette partie de l’Inde : Ile Polydore Marasquin.
J’ai donc aujourd’hui argent, prospérité, honneur ; j’ajouterai même que j’ai trois enfants d’une femme qui m’adore.
Eh bien ! le croirait-on ? je me surprends parfois murmurant entre deux soupirs : « Ah ! quand j’étais singe! »
LA VILLE
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LA VILLE
Je ne sais plus le nom — si jamais je l’ai su — de la petite rivière qui baigne, en Allemagne, deux villes bâties en face l’une de l’autre ; la première , c’est-à-dire celle qui est sur la rive droite, est appelée, je crois, Edelstadt, ou cité noble ; la seconde , celle de la rive gauche, se nomme Schonberg, appellation gracieuse tirée sans doute du voisinage d’une jolie montagne.
Edelstadt est üère comme son titre; elle a des tours bâties dans l’eau , des remparts, double rempart même , des murs avec des meurtrières , des portes d’entrée chargées d’écussons, lesquels laissent voir en saillie des ours , des aigles , des léopards à la queue
LA VILLE
flambante; elle possède aussi, dit-on, des soldats armés comme au moyen âge , porlant des casques , des cottes de maille et d’interminables hallebardes fantastiquement découpées. Personne n’oserait lui contester les nombreux privilèges que les empereurs d’Allemagne se plaisent à lui reconnaître ; privilèges nombreux, exemption d’impôts, droit de' paraître à la cour avec des éperons, faculté de ne point contribuer aux levées d’hommes pendant la guerre, et une foule d’autres avantages qui font d’Edelstadt la ville germanique la plus bardée, la plus sauvage, la plus vaniteuse qui soit au monde, sans excepter Vienne, Madrid , ni même le faubourg Saint-Germain , la capitale de l’orgueil humain. Ceci n’est que le profil du visage ; nous le colorerons, nous l’animerons plus loin.
La ville opposée n’a ni murs, ni remparts, ni tourelles; elle s’étale sans façon sur une plaine immense, comme un bourgeois qui vient, par un beau dimanche, déjeuner sur l’herbe avec sa famille. Il n’est pas nécessaire d’appartenir à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres pour comprendre , à la première vue , que Schonberg fut d’abord un hameau de pêcheurs et de bateliers , plus tard un gros bourg relevant de la ville voisine , plus tard une cité active,
laborieuse : transitions qui l’ont faite entin ce qu’elle est au commencement de cette histoire, l’opulente, la belle, l’agréable ville de Schonberg. Du matin au soir elle se remue en tout sens. Ses quais sont encombrés de marchandises qu’on embarque ou qu’on débarque ; ses toits sont couverts de tuyaux de cheminées jetant dans l’air IIP fumée de trois cents manufactures ; douze roules attachées comme autant de rubans d’un bout aux limites de la ville, de l’autre on ne sait où, au delà des montagnes , amènent et remportent des produits industriels de toute espèce. Une route sert de passage aux fers qui viennent en barres; une autre route facilite le retour des mêmes fers façonnés en pincettes, en instruments aratoires, en objets de fantaisie. On fabrique aussi à Schonberg des pipes , des armes de luxe, de la coutellerie fine ; et, à vrai dire, cependant, Schonberg est plutôt un bazar considérable qu’un atelier , comme on le croirait d’abord. L’échange y tient plus de place que la main-d’œuvre, le brocantage en grand que le commerce nettement qualifié. A la figure des habitants, on juge que la préoccupation de l’aventurier l’emporte en général, à Schonberg, sur la méditation calme du négociant. Les magasins y ont un air de dépôt après un pillage ; c’est
LA VILLE
assez, du reste, le caractère des villes trop petites pour leur féconde industrie. Tyr avait parfois, assurent les historiens , l’aspect de cette abondance irrégulière ; les rues de Schonberg sont de longues rangées de maisons pleines de toutes sortes de choses, de la cave au grenier. A la cave il y a du grain , au rez-dechaussée de la toilerie de Hollande, à Yentresol des armes, au premier étage des fruits secs , au second des changeurs d’argent, et au troisième et dernier étage de la bijouterie fine. Une maison est l’image de toutes les maisons. Les oisifs sont peu nombreux. Est oisif qui veut, pourtant. Car si Schonberg n’est pas une cité à privilèges comme Edelstadt , elle n’en est pas moins libre, elle l’est davantage ; avec son or elle ne sent presque pas le poids des impôts, ce qui la rend l’égale d’Edelstadt; avec son or elle se procure toutes les douceurs que n’a pas Edelstadt, ville horriblement pauvre dans son orgueilleuse paresse.
On s’amuse à Schonberg comme dans toutes les cités commerçantes ; on y boit du vin du Rhin, on y fume du tabac qui vient de la Havane par Dantzick, on y danse un peu lourdement, mais on y danse beaucoup. Les femmes y sont brunes et blondes comme partout, et jolies comme des Saxonnes avant d’étre
mariées. Il y a un proverbe du pays qui dit : Celui qui reste un jour à Schonberg voudrait y passer un mois, celui qui y passe un mois voudrait ne plus la quitter. En allemand, ce proverbe est charmant. Bref, Schonberg est un paradis , si toutefois on fume au paradis, aurait dit Hoffmann, et s’il eût connu Schonberg, où il est adoré.
Un soir que les deux villes dormaient sous le brouillard ténébreux de l’automne , deux jeunes gens de Schonberg se dépouillaient de leurs habits et regardaient avec mystère autour d’eux pour s’assurer qu’ils n’avaient pas été suivis. Ils étaient au bord môme de la rivière. L’eau était grosse , elle était froide ; dans ses vagues verdâtres elle roulait des algues tranchantes, et au-dessus de l’écume de son rapide courant criaient des nuées de grues , messagères sinistres de l’hiver. Du bout de leurs pieds nus , ils éprouvèrent la fraîcheur de la rivière, et ils allèrent ensuite cacher derrière une roche les vêtements qu’ils avaient quittés. Simplement couverts d’un caleçon élégant , et sur le vernis duquel l’eau glissait comme sur un acier poli, ils s’élancèrent dans la rivière, d’un endroit placé beaucoup plus haut sur la grève que la ville d’Edelstadt sur la berge opposée. Ces jeunes gens
232 LA VILLE
étaient des ambitieux, des voleurs ou des amoureux.
L’acte courageux de nos deux habitants de Schonberg par une nuit sombre et glacée , dit assez qu’Edelstadt et Schonberg n’étaient pas unies par un pont. Pourquoi n’en avaient-elles pas ? Parce que la cité noble n’en voulait pas. Dans un esprit de justice et d’utilité commune, Schonberg avait proposé d’abord à Edelstadt de construire un pont de bois à frais partagés ; Edelstadt s’y était refusée sous prétexte que la dépense serait encore trop forte pour elle ; Schonberg fit une autre proposition : elle offrit d’établir le pont jusqu’à la dernière arche , ne laissant à la charge de la cité peu riche que la construction de cette dernière arche. Nouveau refus. Enfin Schonberg s’engagea à faire jeter d’un côté de la rive à l’autre ce pont si utile et si cher. Tout semblait conclu : nullement. Edelstadt répondit : Si nous ne sommes pas aussi riches que vous , gens de Schonberg, nous sommes plus dignes cent fois. Ce pont serait une occasion naturelle pour les habitants des deux villes de se voir, de se fréquenter, par conséquent de se confondre. Ce mélange altérerait le caractère antique, respectable et beau de la population d’Edelstadt, malheur et honte à la fois. Schonberg est un gros sou , Edelstadt est
une médaille, pas d’union possible; pas de pont, jamais de pont.
A la rigueur, les deux jeunes gens auraient pu traverser la rivière en bateau , ils savaient ramer aussi bien qu’ils nageaient, et diriger une voile avec toute l’adresse voulue ; mais à qui apprendra-t-on le danger d’avoir recours à un bateau pourun coup de main, et surtout pour des entreprises mystérieuses souvent renouvelées? Que de mouvements bruyants exige l’armement d’un bateau! décrocher la chaîne qui le lie à l’anneau de fer de la berge, placer un mât si on emploie la voile, enfoncer des chevilles si I on se sert des avirons, faire grincer un croc de marinier le long des dalles si l’on est obligé de remonter la côte à contre-courant; tenons compte ensuite de la facilité qu’a d’ôtre aperçu de fort loin le volume d’un bateau quelque petit qu’il soit. Quand Dietrich et Rüdiger s’étaient exposés à traverser le fleuve à la nage, c’est qu’ils n’avaient pas d’autre moyen que leurs bras pour arriver à leur but.
Les deux frères parvinrent enfin au pied d’une tour, et s’assirent sur les marches laissées à fleur d’eau ; ils relevèrent la tôle en dirigeant leur regard vers deux petites lucarnes percées au tiers de la hauteur de celle
LA VILLE
masse qui les couvrait d’ombre. Deux lumières y brillaient.
— Nous sommes arrivés trop tôt, dit Diétrich en passant sa main sur ses cheveux noirs ruisselant de son front à sa bouche, et en les écartant ensuite pour regarder de nouveau les lucarnes de la tour.
— Trop tôt ! répondit Rüdiger ; en effet, nous aurions dû nous amuser à chasser aux grues ou à pêcher des truites au milieu de la rivière, afin d’allonger le temps et d’arriver à l’heure. Ne vois-tu pas que Carolina et Dorothea font une plus longue lecture ce soir à leur vieux père, qui ne sait pas probablement que nous sommes ici à attendre que le sommeil le gagne. Il nous fera ses excuses.
— Tu plaisantes toujours, Rüdiger ; l’air pourtant n’est pas trop gai.
— Eh quoi ! toi qui es poète, tu te plains, frère?
— Poète ! poète ! je n’en suis pas moins transi pour cela.
— Léandre, ton modèle, a-t-il jamais songé à faire des reproches au ciel de ce qu’il était trop froid ou trop orageux?
— D’abord Léandre n’a jamais existé — cette lumière ne disparaîtra donc pas ! — Ensuite il n’est pas
dit que Léandre traversait l’Hellespont à l’entrée de l’hiver. — Cet infernal président n’ira donc pas se coucher ! — Et enfin Léandre, ton modèle aussi bien que le mien , s’est noyé une belle fois en roule. Tu comprends la différence. Souffle-moi dans les mains, je ne me les sens pas.
— Ajoute que la charmante Iléro n’avait pas un père qui couchait dans la chambre voisine. Tu trembles comme un grelot. Il me vient une idée, une idée fatale.
— Dis-la vile, et puisses-tu n’avoir pas le temps de l’exprimer ! Ces lumières maudites, quand donc s’éteindront-elles !
— Mon idée, la voici. Je ne trouve pas naturel que le président, toujours couché à huit heures comme sa bonne ville d’Edelstadt, soit encore sur pied à minuit. J’ai des craintes fort graves.
— Des craintes pour qui?
— Et pour nous!
— Tu veux dire pour Carolina et Dorothea.
— N’est-ce pas la même chose ?
— Mais explique-toi donc, Rüdiger.
— L’autre nuit...
Mais tout à coup les deux trous enflammés de la
230 ‘ LÀ VILLE
tour s’éteignirent et passèrent à un noir sombre, qui
fit battre de joie le cœur de Rüdiger et de Diétrich.
Une petite pierre siffla doucement sur leur tête, frappa l’eau, et disparut au milieu d’un cercle d’écume.
— Elles nous attendent : montons !
Comme toutes les vieilles villes imprenables, Edelsladt offrait mille moyens d’être escaladée ; scs murs étaient fendus de façon à laisser passer un cheval et son cavalier; ses tours étaient si rongées de place en place, qu’elles permettaient aux pieds les moins adroits et aux mains les plus timorées de se faire un escalier de chaque pierre prétendue inaccessible.
Rüdiger grimpa le premier, Diétrich le suivit; au bout d’une minute, ils s’appuyaient déjà sur le bord de l’étroite croisée de la tour.
Deux gracieuses jeunes lilles les reçurent d’abord dans leurs bras, et ensuite sur le canapé de velours cerise que venait de quitter le vieux président.
— Quel temps affreux, pauvres et chers amis !
— Chauffez-vous, disait Dorothea.
— Enveloppez-vous de ce manteau, disait Carolina.
— Embrassez-nous, répondait Rüdiger en riant.
— Parlons plus bas : notre père , M. le président , vient à peine de rentrer dans sa chambre.
— Nous ne le savons que trop, mesdemoiselles.
— Le froid est si vif, dit Carolina à Diétrich , et tout en rallumant la lampe, que quelque boisson chaude vous ranimerait.
— Si mademoiselle Dorothea me faisait la même proposition , nous serions deux à l’accepter , mon frère et moi.
— Ma sœur, dit aussitôt Dorothea, mets de l’eau dans cette cafetière, et approche-la du feu.
— Je voudrais savoir , dit Rüdiger en manière de réflexion , ce que Léandre buvait quand il était dans la tour avec Héro.
— On lui versait de l’huile parfumée sur la tête , répondit maladroitement Diétrich.
— Rüdiger fit la grimace, et avec son bon sens carré il reprit :
— Il n’y a pas de meilleure odeur que de n’en pas avoir quand on est jeune.
— Vous avez raison , monsieur Rüdiger , dit Dorothea en posant sa main sur les cheveux encore humides de son ami, qui avait trop bien répondu pour ne pas gâter sa réponse.
LA VILLE
— Puisque , jeune et beau , il n’était pas parfumé , conclut-il, il ne devait recevoir des mains de son amie qu’un verre de vin vieux.
— Servi dans du cristal de roche r s’empressa d’ajouter le poêle Diétrich , craignant que son frère n’eût blessé le caractère fier et délicat de ces demoiselles.
— Soit, dans du cristal de roche, je ne m’y oppose pas, Diétrich.
— Quand l’eau sera chaude, Carolina, tu iras chercher du sucre, et nous le ferons dissoudre dans de l’eau.
-*• Oui , ma sœur.
— Comme ce sera agréable versé par vos mains ! C’est grec.
„ — Qu’est-ce que tu dis là, Diétrich? du sucre dans
de l’eau , c’est de l’eau sucrée. Croyez-vous , reprit-il plus haut , en baisant les mains blancheset glissantes de Dorothea, croyez-vous, ma bonne amie, que les Grecs connussent l’eau sucrée ? Je vous demande cela pour savoir si Léandre n’y mêlait pas quelque substance végétale qui en relevait la fadeur naturelle.
A son tour, Carolina dit à Dorothea : — Ma sœur, allez chercher deux citrons dans le tiroir de mon prie-
dieu ; nous mettrons du zeste dans l’eau ; cela plaira peut-être à ces messieurs.
— Mais vous nous préparez là de l’hydromel sous des noms empruntés, mesdemoiselles, c’est enivrant !
— Pas trop enivrant, mon bon Diétrich ; sous un nom emprunté, c’est un grog bâtard.
Quand Carolina fut de retour , et qu’elle eut mêlé l’écorce du citron à l’eau en ébullition, Rüdiger lui dit, avec un accent de reconnaissance : — Je vous remercie de la peine que vous prenez pour nous. Maintenant la boisson sera parfaite ; nous avons l’eau qui réchauffe, le sucre qui restaure , et le citron qui parfume ; nous n’ajouterons à ce bienfait que le tonique d’une gratitude profondément sentie. Cela vautbien du rhum.
— Il ose demander du rhum ! pensa Diétrich avec une certaine indignation.
D’un commun mouvement, les deux sœurs se levèrent en riant, et coururent dans la pièce voisine : elles revinrent en portant, sur un plateau, de l’eau-devie vieille de Dantzick et du rhum de la Jamaïque.
— Ma foi ! s’écria Diétrich , ce n’est ni plus ni moins que de l’hydromel.
— Dis plutôt, murmura Rüdiger, que ce n’est ni plus ni moins que du punch.
» escroqueries de l’année ont eu lieu au moment où la » France s’emparait de Constantine, l’Angleterre du » Passage et la Russie de la frontière de la Circassie.
» La Providence protège les États européens.
» Je me félicite avèc vous, messieurs et chers mem- » bres, de l’accueil fait partout à nos fausses mon- » naies. Nous avons acquis une véritable perfection en » ce genre. Nos pièces de vingt francs sont des chefs- » d’œuvre des beaux-arts schonbourgeois. Peut-être y » a-t-il un peu trop d’or, et par conséquent pas assez » de cuivre, contre l’axiome de nos pères : plus il y a » de l’or dans la fausse monnaie que nous fabriquons, » plus nous sommes volés.
d L’éducation publique est en progrès; notre jeunesse » promet de belles moissons ; elle a une main magni- » üque pour contrefaire les bank-notes et les billets » de banque. Quel avenir pour nous !
» De ces hautes considérations politiques , si nous » descendons aux mœurs privées, nous avons la conso- » lation de voir que nos femmes, nos pères et nos filles » facilitent l’écoulement des tissus volés , tant à Paris » qu’à Berlin. Le vol au cachemire n’est plus une » question. On vole l’or ; le cachemire se vole de lui- » même.
LA VILLE
» Je ne quitterai pas ce fauteuil sans vous donner » l’heureuse nouvelle, messieurs et chers membres, » que nous sommes dans une intimité parfaite avec les » contrebandiers espagnols , les corsaires mexicains , » les pirates grecs , les voleurs anglais , les filous » français , et en général avec toutes les puissances du » continent.
» Depuis quarante ans , messieurs, j’occupe ce fau- » teuîl, où votre confiance m’a placé. C’est à Vous à » dire si je m’ensuis rendu digne. Je ne vous demande » plus que la faveur d’en descendre pour me retirer au » milieu de mes enfants et de mes petits-enfants. » J’espère que le souvenir des voleurs de bien m’y » suivra.»
Si l’on eût inauguré la statue de Minerve , le Parthénon n’eût pas été agité par plus d’applaudissements qu’il en entendit sous ses voûtes , après ce discours du président schonbourgeois. Il se forma sur-le-champ une commission pour répondre séance tenante à son allocution, et elle le fit en ces termes :
« Monsieur le président ,
» L’état de notre ville est prospère. Les vols en nature
» ne laissent rien à désirer. Nous avons dérobé du foin » sans effusion de sang ; les pillages de grains ont ali— » monté nos boulangeries ; oui , il v est urgent qu’à » l’entrée de l’hiver les pauvres voleur^ne manquent » pas de pain. La bière est bonne et abdïidante. Si les » bestiaux ont peu donné , la viande n’a pas été plus » chère. Louons-nous de la promptitude avec laquelle » nos magistrats ont sévi contre les débitants qui ven- » daient à faux poids. Les vols en bijouterie ont ôté » plus hardis que lucratifs, mais l’école marche. Notre » trésor s’est enrichi des dépouilles sacrées de Cologne » et de Strasbourg sans aucun sacrilège. Heureuse » coïncidence ! nos plus grandes escroqueries ont eu » lieu au moment où la France s’emparait de Cons- » tantine, et l’Angleterre du Passage. Nous nous féli- » citons de l’accueil fait à nos fausses monnaies ; peut- » être, contre l’axiome de nos pères, contiennent-elles » trop d’or. Notre jeunesse promet de belles moissons. » Quel avenir pour nous dans l’admirable contrefaçon » des billets de banque! On vole l’or, mais de nos » jours , le cachemire se vole de lui-môme. Soyons » heureux d’étre dans une parfaite intimité avec les » corsaires de tous les pays. Vous ne descendrez pas » de ce fauteuil , si bien occupé depuis quarante ans ,
LA VILLE
» sans recevoir nos remerciments et nos éloges. Retirez-
» vous au milieu de vos enfants et petits-enfants , et
» dans cette retraite, les souvenirs de tous les voleurs
» de bien vous suivront.»
Quand le président eut écouté , avec autant de noblesse que de gratitude la réponse faite à son discours, il prit de nouveau la parole, pour porter à la connaissance de l’assemblée la seconde communication qu’il avait annoncée.
« Jusqu’ici, dit-il, nous n’avons éveillé aucun » soupçon ; notre ville a augmenté ses richesses sans » être inquiétée par l’autorité, qui n’a jamais pu » supposer que tous les habitants dont elle se com- » pose fussent livrés à la même profession, de père en » fils, depuis des siècles. Quel génie ne faudrait-il » pas, et ce génie lui a toujours manqué, pour croire » à une société de voleurs telle que la nôtre , où le » juge et l’administré, où le chef et le sujet, où le » mari et la femme, où le fort et le faible, où le grand » et le petit volent tous sans exception, sans jamais » se voler entre eux , se respectant au contraire , » payant l’impôt au roi , la dîme au seigneur, se
» conduisant, dans les murs de leur ville, avec di- » gnitô , régularité et obéissance aux lois. Cela est » pourtant. Une seule fois un traître s’est trouvé; il » vit encore ; il vit près de nous ; la largeur de la » rivière seule nous en sépare. Il a notre secret;
» nous n’avons pas voulu de sa vie, parce qu’un as- » sassinat eût fait pénétrer la justice dans l’intérieur » de notre ville, et mis en lumière des choses qui » veulent toujours être cachées. Il est vrai que sa » bouche ne s’est jamais ouverte pour dévoiler l’exis- » tence de notre association. Le sort qui l’attendrait,
» s’il parlait, lui est assez connu. La peur le retient,
» comme elle nous empêche ; elle lui coud les lèvres » de même qu’elle nous lie le bras. Tous les grands » États reposent sur une base minée. Acceptons ce » danger, avec lequel il nous faut vivre, mais ayons » les yeux ouverts jour et nuit sur ceux qui seraient . » tentés de multiplier les chances de notre ruine, en » suivant un exemple que nous n’avons pu détruire. »
— Quels sont ceux-là? demanda l’assemblée en masse; dites-les, nommez-les.
— Je vous remercie, reprit le président, de votre beau mouvement. Oui, celui qui ne dort jamais pour veiller sur vous, celui qui plane du haut de sa tour
LA VILLE
pour inspecter la ville, la campagne et la rivière, voit tous les soirs deux jeunes gens de Schonberg sortir au milieu de la nuit , et aller de mur en mur , d’ombre en ombre, jusqu’à la grève; arrivés là, ils se déshabillent, entrent dans la rivière et la traversent. Ils vont à Edelstadt, et ils n’en reviennent qu’au point du jour. Ces jeunes gens-là ne nous trahissent-ils pas ? dites.
— Ils nous trahissent ! oui! La mort! la mort pour eux ! Leurs noms?
— Diétrich et Rüdiger !
— Diétrich et Rüdiger ! répétèrent trois ou quatre mille voix d’hommes qui ressaisissaient l’esprit, le tempérament , la résolution , la vivacité , la témérité forcenée de leur profession, à cette révélation qui sonnait à leurs oreilles cent mille fois plus fort que la mousqueterie de la gendarmerie. Ce n’était plus un morceau de glace que leur corps épais et leur visage lourd, ou plutôt c’était la glace qui se rompt au moment d’un dégel subit, et roule, fendue par immenses quartiers et tout d’une pièce , tremblante , animée, hurlante, jusqu’aux piles des ponts, et les secoue à les faire crier. A ces moments suprêmes d’un danger commun, chacun redevient ce qu’il est, et jette son carac-
tère par ses yeux ou par sa bouche. L’un porte la main à la place où il met son poignard, l’autre courbe son doigt comme s’il avait l’arme ù feu dont il a besoin.
Les voleurs de Sehonberg étaient remontés à leur surface bouillonnante, et ils n’étaient plus que voleurs , mais voleurs rendus sublimes et poétiques par l’exaspération ; beaux comme les pompiers le sont à travers la flamme, et les marins pendant la tempête.
Rien qu’à lancer un coup d’œil horizontal sur cette mer onduleuse, on reconnaissait le caractère distinct et profondément mis en saillie de chacun de ces hommes. Le voleur fin, qui n’a pas deux yeux comme tout le monde, mais qui en a autant que le paon a de cercles sur la queue ; qui y voit par les coudes, par le bout des doigts, par la pointe des cheveux; le voleur qui entend si une montre est d’or ou d’argent au mouvement du balancier, et celui qui sent en se plissant le front, en ouvrant les narines, si une maison est ou non habitée, rien qu’en mettant les pieds sur le pas de la porte, et le voleur roux et lymphatique, qui cause avec la victime comme avec un ami, et l’accompagne ' pour ainsi dire jusque sur l’échafaud où il doit l’exécuter ; et le voleur bilieux, qui se met en colère contre ceux qui n’ont sur eux que la peur; et le voleur d’or-
LA VILLE
nemcnts d’église, hypocrite, l’œil baissé, les mains longues, les lèvres plissées , le front caché sous une pluie de cheveux fins, aux oreilles plates ; et le voleur sardonique, dont le nez est retroussé? le teint semé de rousseurs et le menton pointu ; moitié Shinderhanes et moitié Polichinelle ; dansant sur l’impériale avant d’enfoncer les caissons; sans parler d’une nuée de voleurs sans caractère ou qui les ont tous, effacés comme les chiens des races croisées, voleurs de toiles , de ciseaux, de comestibles, de livres, de menues monnaies ; voleurs sans style , contrefacteurs, imitateurs ou traducteurs dans l’ordre littéraire; voleurs méprisables à tous les titres.
Un voleur colossal se leva parmi ces voleurs.
— Frères, dit-il, ce coup de lance sous l’œil droit m’a été donné par un lancier prussien le jour que je volai, moi tout seul, la caisse pleine d’argent qu’il escortait avec trois des siens ; cette cicatrice (pie j’ai au front provient de la chute d’une table de chêne que des domestiques me précipitèrent sur la tête du haut d’une croisée : pendant l’absence des invités, j’avais emporté tous les couverts. — Vous oubliez la table, me crièrent les domestiques, qui ne pouvaient m’arrêter, et ils m’écrasèrent de son poids. Je leur échap-
pai. Et l’absence de ce doigt, vous le savez tous, est le souvenir d’un acte qui ne m’honore pas moins. Plu- * sieurs de vous m’accompagnaient à cette grande affaire où nous enlevâmes cinq cent mille écus chez un banquier de Francfort. Resté le dernier de la bande pour la protéger, j’eus le doigt pris dans la porte que je fermais sur moi, tandis que la garde arrivait. Ouvrir, c’était vous livrer à la garde. Je me coupai le doigt et vous suivis.
— Bravo, Claus !
— Vive Claus !
Eh bien ! s’il est vrai que Diétrich et Rüdiger conspirent contre nous avec Edelstadt, je vous apporterai leurs têtes dans un panier : les deux têtes de mes deux fils. **
LA VILLE
Le lendemain du jour de celte orageuse séance, Claus s’assit soucieusement au fond d’une barque, et ordonna à quatre rameurs de le conduire au pied de la tour d’Alstein. Il avait endossé une veste bleue de marin, aux larges manches. La moitié de son visage * avait disparu dans les amples circonvolutions d’une cravate en tricot rouge, dont les bouts flottaient sur sa poitrine. Le reste de son costume n’avait pas moins d’abandon. Son vaste pantalon laissait voir des souliers plus ronds de la pointe que la proue d’une tyjjte hollandaise. Cette négligence était riche pourtant. Le drap de la veste et du pantalon était de la finesse la plus exquise ; les boucles de sa massive chaussure étaient formées de deux rosettes en diamants. Claus avait moins l’air d’un matelot que d’un pirate enrichi. Peutêtre avait-il l’intention de provoquer cette ressemblance en descendant à Edelstadl, la ville épinglée, gaufrée et orgueilleuse. Quoique le trajet fût trèscourt, son impatience lui faisait regarder avec inquié-
tude la distance qu’il avait à parcourir. Enfin, après avoir rasé la tour d’Alstein , il toucha aux bords et prit terre sur les dernières marches du palais de ce nom.
Le président étant à la messe, Claus fut prié de l’attendre dans le salon de généalogie ; c’est-à-dire, dans la sj^e, toujours spacieuse, où sont les portraits en pied des ancêtres, toujours illustres, du maître de la maison. — Dans toute autre circonstance, il se fût peut-être contenté d’envoyer du coin de son œil et du bord de son épaule dédaigneuse, un regard de pitié sur ces images nébuleuses ; mais chez le président d’Alstein, l’ironie fut plus longue et plus réfléchie. Après s’être débarrassé de sa cravate de tricot et avoir croisé ses bras derrière lui, Claus commença un examen en règle de tous les aïeux de son hôte.
Le premier portrait était celui d’un baron couvert de son épaisse armure, et suivi d’un ours, emblème favori des puissants feudataires de la couronne germanique. C’était avant Charlemagne.
Claus sourit et passa au second portrait.
Il offrait la glorieuse image d’un chevalier, toujours issu des Alstein, recevant à genoux le baptême de la main même de saint Jean-Baptiste. Le précurseur
LA VILLE
avait l’air de lui demander pardon de le tenir si longtemps dans cette attitude humiliante.
Claus fit le signe de la croix, et passa au troisième tableau.
Celui-ci représentait un Alstein sous les habits d’un templier qui va en Palestine. Rien ne manquait au portrait : ni la croix rouge, ni la sandale, ni l’épée.
— Il lui manque pourtant quelque chose, dit Claus, et c’est dommage; mais voyons le quatrième aïeul de l’excellent président.
Le quatrième posait sur la tête de Maximilien I er la pesante couronne d’Allemagne, et semblait murmurer ce vieux et superbe dicton : Qui vous la donne peut vous l’ôter.
— Très-bien, dit Claus, je vois que les Alstein sont de fiers hommes ; il ne serait pas impossible qu’un Alstein eût créé le monde. Un tableau qui représenterait un Alstein en travail delà création, avec ces paroles de Dieu le père ; Combien vous dois-je pour votre peine? compléterait cette galerie.
Craignant sans doute de n’avoir pas la faculté de se souvenir de ses réflexions, Claus écorna un angle du mur, et à l’aide d’un morceau de plâtre, il dessina grossièrement sur la tête de l’ours placé dans le pre-
mier tableau à la suite du baron, le shako d’un de ces soldats chargés en tout temps de poursuivre les voleurs. C’était un ours en landwhcr.
Sur le second tableau représentant un Alstein baptisé par saint Jean-Baptiste, il fit que la main du chevalier chrétien tirât par le bas, comme pour vouloir le voler, le manteau du précurseur.
Le troisième cadre était celui du templier. Claus lit partir d’ui\coin de la bouche du vénérable chevalier du temple, une double ligne au milieu de laquelle il écrivit un juron allemand, très-familier à la littérature des Shindcrhanes et des Schubry.
Claus n’eut pas le loisir de se permettre d’autres plaisanteries. On annonça M. le président.
Deux hommes qui auraient vécu pendant vingt ans dans l’obscurité d’un, cachot et qui ne se connaîtraient que de la voix, ne seraient pas plus étonnés, en se voyant à la lumière, que le furent le président et Claus, quand ils furent face à face. Le seigneur d’ Alstein devint plus jaune que sa cravate; Claus redressa lentement la tête, et parut plus formidable, au milieu de la salle où il se tenait debout sur ses deux larges pieds, que le baron dans son cadre d’or, que le templier et tous les aïeux du président. Celui-ci , maigre comme
LA VILLE
le vent , glissa devant Claus , et , d’un geste effrayé, congédiant ses domestiques , il ouvrit avec sa main droite, toute tremblante, la porte de son cabinet. Elle se referma sur ces deux hommes.
Ils s’assirent à distance l’un de l’autre devant la cheminée, et Claus dit le premier :
— Vous êtes singulièrement étonné de me voir ici , M. le président Alstein ?
— Je ne m’attendais pas , il est vrai, M. Claus , à l'honneur de votre visite.
— Passons s’il vous plaît sur l’honneur de l’événe-
ment , et causons de l’objet qui m’amène dans votre ville et chez vous. 4* v ■
— Voilà bientôt dix-huit ans que nous ne nous sommes vus, M. Claus.
— Et vous espériez ne me revoir jamais : votre mémoire est aussi sûre que votre espérance était fausse.
— Monsieur Claus, pourquoi avez-vous cette pensée désobligeante ?
— Parce que je l’ai. Au reste, la date que vous me rappelez si à propos doit vous faire souvenir que vous avez deux filles.
Le président fit semblant d’avoir entendu une remarque indifférente ; il ne répondit pas.
Ces deux filles , poursuivit Claus , sont belles toutes deux , et fort bien élevées , à ce qu’on assure. Je vous en fais mon compliment.
Un sourire qui commença comme une politesse
muette et finit par une grimace affreuse, accueillit cette flatterie brève de Claus.
— Je fais plus que vous en féliciter, je vous en remercie, M. le président.
Trente mille épingles piquèrent de leurs pointes les jambes du père de Carolina et de Dorothea. Jamais il n’avait été moins orgueilleux de sa paternité.
— Elles sont d’àge, continua Claus, à être mariées.
— Peut-être, M. Claus.
— J’en suis sûr, M. le président.
— Qui vous l’assure en dehors de ma volonté ? reprit le président, en essayant de grossir le souffle de vitalité agissante que ne lui avait pas enlevé son interlocuteur qui , sans le regarder, seulement par sa présence, par l’effet de son voisinage, le fascinait, le tourmentait, et et lui grillait le cœur, plus que le feu de la cheminée ne lui chauffait les pieds; oui, qui vous l’assure?
— Mes deux fils, Diétrich et Rüdiger; voilà qui me l’assure.
— Qu’ont de commun , demanda le président , avec
LA VILLE
une impertinence qui allait bien à la faiblesse de sa voix décroissante, mes filles et vos fils ?
— Ils n’ont rien de commun avec elles , si ce n’est qu’ils s’aiment tous quatre assez passionnément.
— Cela est faux, M. Clans.
— Ceci serait faux, M. le président, si Diétrich et Rüdiger n’étaient pas les deux plus beaux garçons de Schonberg, s’ils ne savaient pas traversera la nage une rivière d’une demi-lieue de largeur, si votre tour ne descendait pas dans cette rivière ; et si celte tour n’était pas plus facile à être escaladée que les marches de votre palais.
— Ceci est du roman, M. Claus.
— Il ne tient qu’à vous que ceci ne soit plus que de l’hisloirc. Marions vos filles etmes fils. Jeviens vous demander pour eux Dorothea l’aînée et Carolina la cadette.
Estimant qu’une semblable proposition ne méritait pas même la résistance d’un refus, le président se leva et tourna le dos à Claus. Du bout du doigt, et comme on ramène une toupie qui sort trop de son centre de rotation , Claus fit faire au président un demi-tour sur lui-même , et , à son doigt de fer en ajoutant quatre autres , il pesa sur l’épaule de l’impoli seigneur et l’affaissa dans son fauteuil.
— Continuons à causer, président.
— M. Claus, vous vous oubliez.
— En quoi, je vous prie ?
— Je suis seigneur ici, je suis président, je suis maître, je suis puissant, je puis, je vais vous faire arrêter.
— Toi ! tu n’es que le voleur Staff.
— Et mon palais !
— Ton palais est celui d’un voleur.
■ — Et mes aïeux !
— Tu les a volés comme le reste.
— Si je ne suis qu’un voleur, qui êtes-vous, vous qui m’interrogez, qui m’accusez ?
— Je ne suis qu’un voleur comme toi ; mais voleur resté fidèle à la grande, forte et silencieuse association de Schonberg ; tandis que toi, tu nous as reniés pour être seigneur d’Alstein, cousin de Charlemagne et de je ne sais qui. Mais il ne s’agit pas de cela. Veux-tu donner tes filles à mes fils ?
— Non; et si tu me fais violence, Claus, je te dénoncerai; oui, je dénoncerai toute la ville; je ne retiendrai plus ce secret qui n’est pas sorti de ma bouche : je dirai que Schonberg est une ville de voleurs, que tout le monde y est voleur, le juge, le marchand,
LA VILLE
l’ouvrier, les vieillards, les femmes, les enfants ; et, dans un jour, enfants, femmes, vieillards, l’ouvrier, le marchand, le juge, tout le monde après cette révélation sera pendu ou aura la tête tranchée. Ah ! tu veux mes filles ! Et moi, je veux alors la tête de toute la ville.
— Mais la tienne, StalT, tombera aussi, car je dirai que pendant vingt ans et plus tu fus un des nôtres, un voleur, rien qu’un voleur; cela, oui. Que tu ne devins noble qu’après avoir enlevé, sur un grand chemin, une grande duchesse à qui tu plus. Cette femme partagea avec toi son nom d’Alstein et te fit venir à Edelstadt. Voleur anobli, voleur fait duc, voleur fait président, tu n’es qu’un voleur pour moi. As-tu entendu? Ta tête tombera ! elle aura une couronne de duc, voilà tout.
— Alors, dit le président, c’est tête pour tête ; et c’est à décider.
— Soit.
— Je te demande un mois pour réfléchir.
— Pas un jour.
— Un jour au moins.
— Pas une heure. Mes fils sont en jugement ; ce soir je porterai leurs têtes au tribunal de Schonberg, où je dirai en face de tous : Mes fils, mes deux fils,
Diétrich et Rüdiger, n’allaient la nuit à Edelstadt que pour courtiser les filles du président d’Alstein.
— Dis-leur cela.
— Et puis?
— C’est tout.
— Cela ne suffit pas, Staff. On prendrait avec raison le prétexte en mépris. Il faut que je dise : La preuve de ce que j’avance, la voici ; et que je montre l'es deux femmes de mes fils. — Tes deux filles, Carolina et Dorothea.
— Non, je n’y consentirai jamais. Que dirait Edelstadt? Je n’y pourrais plus rester; on m’en chasserait. A filles nobles, nobles hommes !
— Tu refuses donc I s’écria amèrement Claus.
— Je refuse.
— Alors tu veux la mort de mes fils. — Adieu.
— Mais ces deux enfants sont les miens, Claus. — On ne les tuera pas I
— A la fin tu as parlé ! Je t’attendais là. Oui, Diétrich et Rüdiger sont tes fils, tes vrais fils ! Staff, ils sont à toi, comme Dorothea et Carolina sont mes filles. Les veux-tu morts ou vivants? Dis !
— Fatal échange !
— Il t’a sauvé la vie et tu l’appelles fatal I Quand
LA VILLE
la duchesse t’épousa, as-tu donc oublié qu'Edelstadt savait vaguement que tu avais deux fils de ta première femme? As-tu donc oublié que pour mieux tromper les habitants d’Edelstadt, qui ne te reconnurent pas sous les traits et le costume que ta profonde habileté te conseilla d’adopter, et que tu n’as plus quitté depuis ; — as-tu donc oublié qu’au lieu de ces deux fils tu pris mes deux filles et les fis passer comme nées de la seconde femme en pays étranger pendant les deux premières années de ton mariage ? Moi, ton ami, ton compagnon, je consentis à cet échange, préférant à deux filles inutiles, deux gârçons qui promettaient d’avoir la vigueur si nécessaire à notre profession, et qui d’ailleurs, en devenant vieux, ne seraient ni princes, ni présidents. Or, mes fils sont les tiens : arrangetoi. Veux-tu qu’ils ne soient pas les maris de mes deux filles? Je leur donne pourtant mes filles, moi; ce sont mes filles, qu’as-lu à dire? .Te ne suis pas si fier; je trouve ces jeunes gens fort dignes d’elles. Elles sont peut-être difficiles, précieuses, élevées comme des demoiselles de cour; elles aiment la toilette, la dépense, le luxe; on verra de leur conserver leurs habitudes. On est riche aussi à Schonberg; je m’exécuterai en bon père. Leur dot répond au surplus de ma générosité.
Leur dot, c’est tout ce que tu peux imaginer, Staff : des diamants? elles en auront ; de l’or? quelques plats pleins jusqu’aux bords ; des terres ? deux ou trois seigneuries sur le Danube. Ma foi ! avec cela on va longtemps et on va bien. Je suis fâché de ne pouvoir pas faire davantage, ami Staff, la bonne volonté n’aura pas manqué toujours.
Alstein souriait, soupirait, approuvait; il était tiraillé, non pas par quatre chevaux, mais par mille. Le duc était coulé à fond, le président mis à nu, dépouillé jusqu’à la peau ; il ne restait donc de lui que le voleur et le père ; et l’un, le voleur, ne se rattachait à la pensée de son ancien métier que de la môme façon que certains forçats libérés retournent aux bagnes, c’est-à-dire moins par goût que par la raison qu’ils y sont allés ; et l’autre, le père , voyait tout à coup ce qu’il avait mis dans son sein et couvé dans son orgueil, devenu une seconde paternité, se métamorphoser, changer de plumage et de chants. Il avait fécondé deux alouettes et il ne trouvait plus que deux aigles.
— D’autre part, poursuivit Claus, s’il faut tout dire, tes deux fils, Staff, ne sont pas sans quelques ombres : l’un, Rüdiger, aime mieux le plaisir que le travail, et le boudoir que le grand chemin; l’autre, Diétrich, tient
LA VILLE
mieux la plume que le stylet. Il est un peu poêle, c’est-à-dire très-grand paresseux. Ce ne seront jamais deux voleurs comme toi et moi. Les principes ne sont pas héréditaires, et c’est un grand malheur ; mais encore une fois, je les accepte pour gendres. Ainsi, touchons là. Je consens au mariage.
Staff laissa tomber lentement dans la main massive de Claus sa main livide. Dans ce moment de concentration haineuse, où tbus les éléments de rage, de colère et de désespoir s’étaient, par une ébullition puissante, réduits en lui en une goutte de poison, Staff ressemblait à ces superbes émirs de l’orient qui, après avoir résisté à une invasion européenne, après avoir été dépossédés, battus et insultés partout, signent un traité de paix au nom de Dieu miséricordieux et puissant. Comme eux, Staff n’avait peut-être accepté pas à pas, une chose délestée, qu’afin tout à la fois de mieux faire croire à la fidélité de son engagement, et d’avoir le temps de réfléchir sur les moyens les plus propres à rompre les mailles de ce pacte de fer. Derrière ces paupières à demi fermées, et dont les cils se croisaient comme des roseaux sur une eau dormante, derrière ce visage calme, derrière cette bouche où la colère et l’emportement avaient été hachés comme de
la paille, se cachait peut-être une profonde trahison.
Claus ne sembla rien voir. — Je te remercie, dit-il, 1
•fret je te reconnais encore, Sta'lï. Ta défection est à demi
lavée. Fais une bonne mort maintenant, et tout sera dit. Nous serons vieux bientôt; tu l’es déjà, toi.
A quoi bon nous laisser tant tourmenter, moi par la soif de l’or, toi par celle des honneurs? As-tu peur d’être blâmé dans ta ville pour Ce mariage ? Quitte Edelstadt ; suis ta famille. Établissons-nous avec elle dans quelques-unes de mes seigneuries; achetons-en une sur le Rhin. Le Johanisberg te rendra ta jeunesse et ta gaieté. Tu étais gai autrefois, sur les grands chemins. On ne sait pas, on peut y faire encore quelques traits de jeunesse.
Ni gai ni triste, ni vivant ni pprt, le voleur Staff ou le président Alstein écoutait tous ces discours comme la statue du commandeur écoute don Juan quand il débite ses impiétés.
— Je consens à tout, répondit-il en se levant, ce que, cette fois, Claus ne l’empêcha pas de faire. Je consens à tout, mais à une condition, à une seule : je veux que ce mariage soit le résultat d’un acte de violence. Tes fils, ou plutôt les miens, enlèveront mes filles, les tiennes, veux-je dire ; et par ce moyen per-
LA VILLE
sonne dans Edelstadt ne me reprochera d’avoir donné mon consentement. Comme je ne prétends plus rester ici, approuvant en tous points ton projet d’aller vivre dans une propriété , sur les bords du Rhin , je résisterai à l’enlèvement de Dorothea et de Carolina, et l’on m’enlèvera aussi.
— Cela est possible , facile , et même raisonnable , répondit Claus; j’adlère aux conditions. A quand l’enlèvement ?
— A demain.
— A demain, donc.
— StalT , tu redeviens pour moi , jusqu’à demain , M. le président Alstein ; honneur à votre excellence, M. le président ! honneur à vous !
— Adieu, M. Claus.
Claus rentra dansSchonberg complètement satisfait. S’il lui restait au fond du cœur quelque amertume, c’était moins contre le président Alstein que contre luimême, pour avoir peu ménagé un ancien ami, un vieux compagnon, coupable, mais généreusement amendé. Il se reprocha sa dureté ironique dans une circonstance où enfin il avait broyé la vanité du grand seigneur avec la sensibilité du père. Les hommes supérieurs ne manquent jamais d’éprouver ces sortes de remords,
de baronne. A neuf heures, M. le président, notre père, précédé de quatre valets portant des flambeaux , est entré ici , s’est assis dans ce fauteuil à ses armes , et après avoir congédié d’un signe les domestiques , il nous a dit qu’il nous permettait de nous asseoir. La sévérité de son visage était renforcée par le costume d’apparat qu’il avait choisi. Il avait son manteau violet, sa culotte rouge, son gilet bleu brodé de larges feuilles d’argent , parures d’autant plus respectables qu’elles sont limées à un tel point que le poli de la vétusté leur a rendu l’éclat du neuf. Maintenant on peut dire qu’elles ne peuvent plus périr ; elles ont l’immortalité de la résurrection. Sa cravate jaune baignait d’un reflet de soleil d’hiver sa main droite , perdue à demi dans une ouverture de son gilet ; son autre main était en feu , de la teinte pourpre qu’elle recevait de sa culotte, où elle s’appuyait, maigre et avare. Ses jambes et ses pieds était cachés par le vaste amas de plis de son manteau violet, dont le collet montait droit derrière sa tête comme la chemise d’une tour. Sa barbe pointue et grisonnante, ses moustaches constamment tendues en ligne droite par deux génies invisibles, qui doivent prendre un point d’appui, pour être plus forts , dans la résistance de son menton , achevaient de caracté-
LA VILLE
riser sa physionomie ducale et paternelle. Il n’avait pas encore ouvert la bouche pour nous parler de l’objet de sa visite, que les lumières et le feu avaient perdu, on l’eût dit du moins, de leur éclat et leur chaleur. Il rayonnait le froid par tous les pores.
— Mesdemoiselles, nous a-t-il dit sans changer d’attitude, si la richesse se mesurait toujours à la naissance, à la valeur, au mérite personnel, vous seriez, grâce à moi qui vous ai donné le jour, les plus opulentes héritières de l’Allemagne et du monde ; vous auriez une dot égale à celle de la fille de notre glorieux empereur, car nous sommes d’aussi antique origine que lui. Malheureusement il n’en est pas ainsi ; nous possédons tant de titres de gloire, que le sort ne nous accorde aucun droit à la fortune, comme pour nous faire sentir par là que nous devons nous contenter de notre supériorité qui les vaut toutes. J’ose croire que votre lot est assez beau. Vous n’avez pas besoin d’ailleurs de tendre des pièges aux jeunes gens riches pour vous en faire des maris. Vous les honoreriez tous, aucun ne vous honorerait. Comme les filles de rois, votre choix est limité. Ce que vous avez à considérer en vous mariant, c’est le rang de celui qui ose aspirer à votre main. Soigneux de la renommée de
notre maison d’Alstein, j’ai moi-môme, mesdemoiselles mes filles, cherché parmi nos seigneurs, barons et princes d’Édelstadtles deux plus élevés par leur noblesse, et j’avoue que je n’en ai pas découvert un-seul qui fût digne de vous être offert, pas un dont la race remonte au delà d’Attila. Ce sont gens d’hier : ils viennent de naître. Ils parlent de mille ans ! Ma douleur a été grande ; elle eût été mortelle pour mon âge si, par une illumination venue du ciel, je n’eusse tout à coup songé, dans ma fière sollicitude pour vous, à deux frères aussi beaux l’un que l’autre, aussi jeunes l’un que l’autre, aussi immensément illustres par leur naissance l’un que l’autre. J’en ai frémi de joie pour moi et pour vous, mesdemoiselles mes filles. Remerciez donc celui qui veille si généreusement sur la conservation et l’inaltérable perpétuité de votre race de m’avoir conduit vers le palais où sont les deux maris que je vous destine. La parole de leur père m’est donnée.
— Et vous avez consenti à ce mariage, Carolina? cria Diétrich désespéré.
— Ce mariage ne se conclura pas, dit sèchement Rüdiger en regardant Dorothea.
— Je me vengerai, ajouta Diétrich.
2 Ith ' LA VILLE
— Je le tuerai, reprit Rüdiger avec son sang-froid.
Et les deux blondes sœurs se prirent à rire avec si
peu de retenue, avec tant d’accord, que les deux frères tombèrent tout à coup de la colère dans l’étonnement, et se regardèrent sans pouvoir dégourdir une parole derrière leurs lèvres glacées. Plus cette pétrification les gagnait, plus Carolina et Dorothea faisaient craquer dans leur hilarité immodérée le corsage de satin de leur robe. Le rire enflait leur cou délicat comme le rossignol soulève ses plumes au moment où il va chanter. Elles se rengorgeaient, se prenaient les mains, se penchaient l’une sur l’autre, et s’épuisaient dans cette joie énigmatique pour Diétrich et pour Rüdiger.
— Les tuer !
— Oui, les tuer, mesdemoiselles.
— A l’épée, sans doute ;
— A l’épée ou au sabre.
Le rire recommençait sur une autre gamme, et se continuait avec la même ténacité.
— Mais nous expliquerez-vous du moins la cause de cette subite explosion de moquerie joyeuse, mesdemoiselles ?
— Ne vous fâchez pas, monsieur Diétrich. Attendez
que nous ayons fini de vous raconter l’entrevue avec M. le président notre père.
— Il vous reste donc quelque chose à nous apprendre?
Dorothea riait trop pour continuer le récit qu’elle avait commencé ; ce fut Carolina qui l’acheva, non sans s’interrompre pour étouffer les bouffées de gaieté qui lui montaient de la poitrine au milieu de chaque phrase.
— Ces deux maris, continua M. le président, vous seront présentés dès que leur père et moi, le vôtre, nous le jugerons convenable. — Il serait pourtant nécessaire que vous nous dissiez d’avance, repartis-je, si nous connaissons ces deux jeunes gens, si nous les avons rencontrés quelquefois au service divin ou à la promenade ; vous ne voudriez pas qu’à la première vue, surprises d’une laideur ou d’une étrangeté comme il s’en trouve parfois, nous manquassions de la dignité qu’exigent ces sortes de cérémonies.
— Ces deux seigneurs sont jeunes, répondit notre père, je vous l’ai déjà dit. Mais vous ne les avez vus nulle part, puisqu’ils ne sont pas encore sortis de chez eux. Leur âge est le même : ce sont deux jumeaux. Ils ont trois mois et cinq jours.
na
LA VILLE
— Trois mois et cinq jours I
Ici Diétrich, Rüdiger, Dorotheaet Carolina mirent si peu de ménagements dans leur folle expansion de rire qu’ils crurent un instant avoir éveillé le président Alstein. Ils se rapprochèrent coude à coude autour du bol de punch, se turent autant qu’ils en eurent la force, et ils écoutèrent, en allongeant leur cou du côté du gros mur de la tour, si le bruit dont ils avaient tant de peur se renouvellerait. Dans ce silence de quelques minutes, ils n’entendirent que le grave murmure de la rivière au bas de la tour, et le cri des grues sur les vieux toits pointus d’Edelstadt.
— Vous serez fiancées à ces deux princes, acheva notre père le président, le plus tôt que nous pourrons, et dans vingt ans vous deviendrez leurs femmes. — Dans vingt ans ! nous écriâmes-nous, ma sœur et moi. Mais dans vingt ans nous en aurons toutes les deux à peu près quarante. — Ce délai, je le conçois, est un peu long pour votre impatience ; mais songez, mes filles, que ce retard sera couronné par une belle récompense. Apprenez que ces deux jeunes gens ont le même nom que vous : ce sont les fils du frère de votre mère ; ce sont deux Alstein. Ainsi notre nom ne périra pas ; il ne s’éteindra jamais. Qu’ajouterais-je de plus
pour vous faire supporter avec contentement ce délai de vingt ans ?
Sans attendre notre réponse, M. le président, notre père, se leva aussi majestueusement qu’il s’était assis, nous salua, et se dirigea vers la porte, qui s’ouvrit devant lui à deux battants. Au bruit de ses pas, les quatre domestiques avaient prévu sa sortie, et s’étaient rangés, leurs flambeaux à la main, sur son passage, pour l’accompagner jusqu’à son appartement.
— Cette menace de mariage est si ridicule, dit Rüdiger, que si on la mettait dans un livre, elle aurait l’air d’une fantaisie de romancier.
— Dans vingt ans, ajouta Diétrich, il aura passé de l’eau entre Schonberg et Édelstadt. Qui peut nous assurer que nous serons tous vivants d’ici là? Il est si difficile de vivre quand on est aussi jeune que ces deux enfants ; si difficile de ne pas mourir lorsqu’on a l’âge de votre père, que le plus raisonnable est de rire de la comédie lugubre qu’il vous a donnée.
— Je propose un toast à la santé de nos rivaux, les puissants et excellents princes d’Alstein, âgés de trois mois et cinq jours.
— Nous avons, il est vrai, d’autres raisons pour
nous attrister.
248 LA VILLE
— Quelles raisons, Dorothea?
— Ma sœur Carolina a oublié de vous dire qu’avant de nous quitter, M. le président a ajouté qu’afin d’être dignes de ses deux neveux, nous irions habiter Vienne, où l’on se forme 'aux belles manières de cour. Nous quitterons Édelstadt dans un mois.
— Et nous vous suivrons ! s’écria Diétrich. N’est-ce pas, Rüdiger? Nous ferons le voyage à pied s’il le faut. L’hiver ne nous arrêtera pas. Nous irions au bout du monde.
Les femmes sont toujours flattées de ces sortes de sacrifices ; d’autant mieux qu’en réalité on les accomplit rarement. Carolina et Dorothea pleuraient sur la poitrine de Rüdiger et de Diétrich, ayant déjà oublié qu’elles étaient gaies comme des oiseaux il n’y avait que quelques instants. Ces deux têtes brunes et ces deux têtes blondes n’en formaient qu’une, et bien habile eût été celui qui eût dit à quel corps appartenait le bras arrondi sous une taille, et la main attachée tout émue à une épaule. Celte affliction avait son charme ; et je ne sais lequel des quatre eût essayé d’en secouer le poids, si l’antique horloge de la tour n’eût tout à coup sonné trois heures.
— Ne nous décourageons pas, dit Rüdiger, en re-
jetant le manteau qu’il avait sur lui pour se disposer à quitter la tour ; il y a un moyen de vous empêcher d’aller à Vienne.
— Lequel? demandèrent à. la fois Dorothea, Carolina et Diétrich.
— Vous le saurez dans trois jours. Partons, Diétrich.
— Adieu, Carolina !
— Adieu, Dorothea!
— Adieu, Rüdiger!
♦Le bruit du vent et de l’eau emporta dans l’espace les dernières paroles de celles qui parlaient du haut de la tour, et de ceux qui leur répondaient du milieu de la rivière.
Il était nuit, mais la ville de Schonberg ne dormait pas comme sa paresseuse voisine Edelstadt. Précédé d’un valet qui portait un falot, chaque habitant se rendait au principal hôtel de la ville, espèce de maison commune affectée à plusieurs destinations. Lieu des délibérations municipales quand les affaires l’exigeaient, l’établissement devenait, pendant les temps ordinaires, un théâtre, une salle de concerts ou de bal. Nous n’apprendrons à personne que les villes de province ont un art merveilleux pour tirer parti de
pecté comme un dieu. Un Saturne honnête homme.
« Messieurs, dit-il aux membres qui l’écoutaient,
» je vous ai réunis pour vous faire deux communica- » tions de la plus haute importance. La première est » le tableau de nos richesses acquises pendant l’an- » née qui vient de s’écouler. La seconde sera -la dé- » nonciation d’un fait qui touche à la conservation » môme de notre constitution locale, mise en péril. »
Les Schonbourgeois se sentirent vivement intéressés dès ces premiers mots de leur président, qui continua ainsi :
« Messieurs et chers membres,
« L’état de notre ville est prospère. Les vols en na- » ture ne laissent rien à désirer. Nous avons dérobé, » sans effusion de sang, grâce au ciel, aux campagnes » voisines, du foin et de l’avoine autant que nos che- » vaux en ont eu besoin. Nos greniers regorgent. J’en » dirai autant pour nos provisions de froment. Les » pillages nocturnes de grain ont alimenté nos bou- » langeries au delà de toute prévision. La récolte a » été bénie. Et vous savez, messieurs et chers mem- » bres, combien il est urgent, à l’entrée de l’hiver, » que les pauvres voleurs ne manquent pas dè pain,
quelque réflexion qu’ils aient faiteavantl’exécutiond’un projet, quand ils ont trop réussi dans leur vengeance. Je réparerai cela, dit Claus, en se frottant les mains. Ma générosité ira plus loin que ma colère n’est allée. Le lendemain, il appela Diétrich et Rüdiger.
— A quelle heure, leur demanda-t-il, avez-vous l’habitude de vous rendre chez les filles du président Alstein ?
— Vers neuf heures, notre père.
— Ce soir, à neuf heures, nous irons chez ces demoiselles.
— Vous aussi?
— Moi, et douze de nos amis. Mon bateau est assez grand pour nous contenir tous.
— Votre projet jusqu’ici, dit Rüdiger, l’aîné des
deux frères, est assez original. C’est aller à un ren-
dez-vous d’amour avec quatre fois plus de témoins qu’on n’en réunit pour un duel.
— Vous ne redoutez pas plus les uns que les autres, j’espère, mes enfants.
— Pas plus les uns que les autres, répondit Diétrich avec son joli sourire.
• — Donc, tenez-vous prêts pour neuf heures, votre heure accoutumée.
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— Cependant, riposta Rüdiger avec assez de vivacité, il ne serait pas mal que vous nous dissiez pourquoi nous nous rendrons chez des personnes que nous respectons accompagnés d’un corps d’armée.
— C’est bien un corps d’armée ; tu as dit le mot, Rüdiger. '
— Cela, notre père, ressemble, jusqu’à plus amples explications, à une équipée de carnaval.
— L’expédition ne sera guère plus sérieuse; cependant chacun de nous sera armé d’un sabfe et d’un poignard. Écoutez-raoi, mes enfants ; voici de quoi il s’agit.
Claus raconta alors à Diétrich et à Rüdiger son entrevue avec le président Alstein, le traité qu’il avait conclu avec lui, et la parole qu’il en avait obtenue. — Vous vous marierez avec'ses deux filles, ajouta Claus, pourvu que vous les enleviez, et personne n’y apportera de sérieux obstacles. Il y aura une résistance simulée, après laquelle, restés vainqueurs, nous emmènerons avec nous le vieux président et ses deux charmantes filles. M’approuvez-vous ?
Les deux jeunes gens sautèrent au cou de Claus, et allèrent se préparer ensuite pour la conquête de la tour d’ Alstein.
— Je n’avais pas d’autre projet, s’écria Rüdiger, en plaçant un poignard à sa ceinture; seulement, je ne comptais pas associer notre père à cet enlèvement.
— Ni notre beau-père, ajouta Diétrich.
Au coup de neuf heures, la barque montée la veille par Claus s’éloigna de Schonberg, et courut, sous les efforts mesurés de six rameurs, vers Edelstadt, dans la direction de la tour d’Alstein.
Les douze amis de Claus, lui et ses deux fils, abordèrent, et après avoir attaché la barque à un rocher, ils se mirent en mesure de seconder Diétrich et Rüdiger, qui grimpèrent à la tour. Ils étaient attendus.
Aussitôt entrés dans l’appartement, les deux frères passèrent une forte ceinture sous les bras des deux sœurs, et leur expliquèrent en peu de mots ce qu’ils attendaient d’elles. En filles bien nées, elles se permirent quelques hésitations, tentèrent quelques refus ; mais enfin, une larme à l’œil, un baiser sur les lèvres, elles passèrent par la croisée, et franchirent sans accident, sinon sans effroi, la faible hauteur du mur de la tour.
A peine étaient-elles reçues dans les bras de Claus et de ses amis, que le président s’élança sur l’étroite plate-forme où se passait le premier acte du rapt, et,
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l’épée nue à la main, cria : — A moi ! on m’enlève mes filles. A moi ! à moi !
Jusqu’ici tout allait bien : tout avait été prévu par le programme. Mais le duc était suivi d’une cinquantaine de personnes qui, tombant sur les gens de Claus, dépassèrent toutes les bornes de la fiction. Le sang coule sous une épée ; un Schonbourgeois roule dans l’eau, frappé d’une balle au cœur. Claus comprit alors, mais bien tard, que le président V avait joué. Bien tard en effet ! les balles sifflaient ; des luttes acharnées précipitaient tantôt l’un, tantôt l’autre dans le gouffre de la rivière, et au milieu d’une obscurité à peine entrecoupée des lueurs de quelques lanternes et du reflet métallique des vagues.
— Finissons la plaisanterie, mes enfants, s’écria Claus en saisissant Alstein par la poitrine, et en le jetant au fond de la barque.
Scs deux filles y étaient déjà. Trente coups de pistolet pétillèrent autour de la barque, qui s’éloigna avec trois cadavres. Claus, debout, avait le pied sur la poitrine de Staff, et deux jeunes gens suivaient à la nage ce funeste et triomphant cortège.
On imagine aisément l’exaspération des habitants de Schonberg, quand ils apprirent de quelle manière
leurs concitoyens avaient été traités par les seigneurs d’Edelstadt, à la suite d’un guet-apens odieux, tramé avec perfidie. Jamais la vengeance n’aurait été plus légitime. Celle que ce dernier crime avait provoquée ne pouvait s’égarer ; Alstein et ses deux filles appar- *tenaicnt aux vainqueurs de celte lutte. Dans une ville régie par des lois, gouvernée par des magistrats réguliers, ayant trois tribunaux pour réformer réciproquement leurs arrêts, le président Alstein eût été condamné à mort, et on ne sait trop ce qu’on aurait réservé à ses deux filles, quoique innocentes au fond. La ville des voleurs né mit pas seulement le coupable en jugement, et Dorothea et Carolina devinrent un sujet d’intérôt général ; chaque famille de Schonberg voulut les fêter à son tour, voyant déjà en elles les compagnes des deux jeunes gens aimés du pays.
Il était difficile de montrer plus de clémence. Pour couronner leur conduite, les habitants de Schonberg laissèrent retourner Alstein dans son château, même avant le mariage des quatre jeunes gens. Il est vrai qu’à beaucoup d’égards, le président était un personnage fort embarrassant pour eux. La prudence, à défaut de la générosité, leur aurait conseillé de ne pas
agir différemment qu’ils l’avaient fait, malgré lajus-
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tice de leur cause. Cet homme tenait le sort de la ville dans sa main ; il n’avait qu’à l’ouvrir. Il rentra donc avec ses filles dans le château d’Alstein, où il fut reçu par tous les seigneurs, ses parents ou ses amis, gens vivement intéressés à l’événement qui l’avait tenu éloigné d’eux pendant quelques jours. Sa cause était la leur ; son affront leur affront. Le président les pria de se modérer, leur disant qu’il ne fallait pas, pour une querelle particulière, et dont le résultat n’avait pas été aussi déshonorant pour son nom qu’on s’imaginait, puisqu’il n’avait pas été séparé de ses deux filles, rompre les rapports établis entre deux villes, appeler peut-être la guerre civile sans s’attirer la moindre gloire, la guerre avec des bourgeois ne pouvant que salir les mains, selon le beau proverbe allemand.
Mais nous ne nous battrons pas avec eux, répondirent les amis du président, nous les battrons, ou plutôt nous les ferons battre par la justice, qui comprendra ce que des serfs doivent de respect et de vénération à des hommes comme nous.
Quand le président vit que la modération lui réussissait si bien, il continua à en faire et il en étala tant, que le lendemain la justice descendait à Schonberg, et
au nom du prince, modèle de la justice divine sur la terre, opérait l’arrestation de Diétrich et de Rüdiger, atteints et convaincus de plusieurs crimes ; entre autres, il va sans dire, de ceux d’escalade nocturne, d’assassinat à main armée et de rapt.
Toutes ces accusations étaient vraies au point de vue de la justice des tribunaux ; mais, pour Claus et pour Alstein, seuls juges, au fond de leur conscience, des faits incriminés au réquisitoire, elles étaient de la plus insigne fausseté.
La salle du tribunal où fut portée l’affaire fut trop petite pour contenir les gens d’Edelstadt et de Schonberg, qui laissaient lire, les uns et les autres, sur leurs visages, les sentiments particuliers de haine et d’espoir dont ils étaient animés. Edelstadt avait les plus belles places, les premières au bas de l’estrade où siégeait la justice. Les princes, barons, ducs, formaient un collier d’épaulettes , de nœuds , d’insignes et de décorations. Schonberg venait derrière sur les arrièrebancs. C’étaient des bourgeois, des marins, des ouvriers, vêtus proprement, se tenant avec décence, et ne répondant pas aux œillades ironiques de la noblesse d’Edelstadt.
Dès que les juges se furent assis, le rapporteur lut
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le réquisitoire, et il n’omit rien ; il n’oublia ni les blessures faites, comme toujours, avec un instrument contondant, ni les cris des malheureuses victimes. Et toutes ces phrases étaient cruellement à charge à Diétrich et Rüdiger, présents aux débats, ainsi que Claus et Alstein. La môme voix éloquente ajouta que le corps si honorable de la noblesse allemande ayant été outragé dans la personne de l’excellent président Alstein, père de hautes demoiselles Dorotheaet Caroliha, une réparation solennelle lui était due, qui apprendrait au peuple, toujours travaillé par le besoin de secouer le joug heureux de ses maîtres, à ne jamais porter une main téméraire sur l’arche sainte de l’aristocratie germanique, la première, la plus antique du monde. Sans prendre haleine, il conclut enfin que : Diétrich et Rüdiger, ayant, par escalade, enlevé les deux filles du président, blessé dans ce rapt les gens dudit président, et violé par là toutes les lois divines et humaines, devaient être condamnés à être pendus et à payer les frais du procès.
Claus se leva, se croisa les bras, et dit avec beaucoup de respect, en s’inclinant :
Messieurs,
Je suis fâché que nos lois ne permettait pas aux deux tilles de M. le président d'assister à ce procès, qu’elles ont suscité. Je suis sur qu’elles ne démentiraient pas ce que j’ai à dire et que voici : Ces demoiselles aimaient mes deux fils ; elles les aimaient tant qu’elles leur permettaient d’aller les voir tous les soirs chez elles. Cet amour existe depuis un an. Si , pour aller chez elles ces jeunes gens escaladaient la tour au lieu de passer par la porte, c’est que, jusqu’ici, nobles ou roturiers, les pères n’ont pas cru devoir ouvrir, la nuit, la porte de leurs maisons aux amants de leurs filles. 11 y a eu enlèvement, c’est vrai ; mais dans un but si honorable, que vraiment le fait n’appelle pas la colère des tribunaux. Tout était prêt pour le ma-
riage. Si enfin il y eut combat et sang répandu, que le tribunal n’oublie pas que les morts sont du côté de Schonberg. Edelstadt n’a pas perdu un seul homme. Je demande donc que les juges ne soient pas aussi sévères queM. le rapporteur.
Il était impossible d’étre plus bref, plus simple et en même temps plus adroit dans une défense aussi
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gênée que celle de Claus. Tous ses concitoyens l’applaudirent.
La noblesse rugit. Elle poussa Alstein à répondre sur-le-champ à ce misérable, qui parlait d’une alliance entre Schonberg et Edelstadt comme d’une chose naturelle.
Jamais mes filles, répondit Alstein forcé de parler, n’ont pu descendre à favoriser les prétentions humiliantes des deux habitants de Schonberg. Ceci est un mensonge.
Alstein puisait de l’encouragement dans les yeux de ses amis.
— C’est un mensonge et une infamie.
Claus souriait.
— Oui, une infamie 1 répétèrent tous les seigneurs.
— Et de quel côté mettez-vous l’infamie ? demanda ^llaus avec pitié.
— Condamnez ! condamnez! criaient les amis du président Alstein.
— Misérable, dit Claus en se penchant vers Alstein, ce sont tes fils qu’ils vont condamner. Faut-il donc que ce soit le voleur qui n’est pas leur père qui les défende contre le seigneur, leur père véritable? Cela te perdra, je t’en avertis, Staff, — voleur de grand chemin!
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Alstein était pâle comme un parchemin passé au chlorure ; on aurait dessiné une autre figure sur la sienne.
Les juges se retirèrent ; et, pendant ce temps, Claus, serrant contre lui Diétrich et Rüdiger, les encouragea à subir leur sentence avec courage et la tète haute, comme des hommes de la grande, forte et silencieuse association de Schonberg.
Voici les paroles des juges :
Condamne à avoir la tête tranchée Diétrich et Rüdiger, pour avoir enlevé à main armée hautes demoiselles Carolina et Dorothea, filles de très-puissant et excellent président Alstein.
— Toi, excellent et puissant ! dit Claus en collant ses dix griffes sur la poitrine d’ Alstein; toi, excellent! Ce seigneur excellent, messieurs les nobles, a deux filles qui ne sont pas à lui, mais à moi; cet excellent seigneur, messieurs les barons, vient de laisser condamner ses fils à mort, sans pâlir, sans souffler, sans y prendre garde.
— Tais-tor, voleur, répondit Alstein dans le délire.
— Moi, voleur I qu’es-tu, toi? pour être parricide, n’es-tu pas voleur? cherchez dans vos poches , messieurs les princes, voyez s’il n’y manque pas quelque
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tabatière en diamants, volée il y a quelque vingt ans, par le fameux Staff. Staff, le voilà, c’est lui, je vous le livre!
Mis en lambeaux par Claus, qui, par distraction, l’avait déchiqueté, brisé d’effroi, plein de honte, bouffi de vengeance, démasqué, attéré, Staff s’écria : Oui ! je suis le voleur Staff, membre de la grande, forte et silencieuse association' de Schonberg, la ville des voleurs.
La ville de Schonberg n’existe plus.