‹ Les émotions et la volontéChapitre 10 sur 194 · CHAPITRE II LA THÉORIE DE L'ÉVOLUTION APPLIQUÉE A L'ESPRIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE II LA THÉORIE DE L'ÉVOLUTION APPLIQUÉE A L'ESPRIT

1 . — On a fait appel à la théorie de l'évolution pour rendre compte des instincts des animaux et des hommes ; et l'on a établi que toutes ces aptitudes que l'on appelle instinctives sont des aptitudes acquises puis devenues héréditaires. La faculté de la marche que montre un quadrupède dès sa naissance, a été graduellement atteinte comme une particularité acquise par l'éducation, par les ancêtres éloignés de l'animal ; et les dispositions nerveuses nécessitées par l'acte sont si bien devenues fixes qu'elles se sont ajoutées aux autres particularités transmises de l'espèce. Cette hypothèse renferme au moins une des conditions d'une explication satisfaisante ; elle réduit deux faits que l'on supposait jusqu'ici comme entièrement indépendants, sous la même loi.

2. — Tous les arguments que l'on peut émettre en faveur de l'évolution en général seront en laveur de son application au cas présent. Nous ne pouvons pas oublier le rôle d'un organe aussi important que le cerveau ; et avec le développement du cerveau arrive, pari 2jassu, le développement de l'esprit. A mesure que le cerveau augmente en volume et en complication, il y a progrès, non-seulement dans les fonctions inférieures qu'on appelle réflexes ou automatiques, mais encore dans les fonctions plus élevées qu'on appelle l'intelligence, l'émotion et la volonté.

La probabilité de cette théorie générale demande un examen complet de ses rapports avec l'esprit. Les faits qui constituent les preuves de l'évolution mentale peuvent être rangés sous deux chefs : premièrement, la forte ressemblance

l8 LA THÉORIE DE L ÉVOLUTION APPLIQUEE A L ESPRIT

entre les instincts et les aptitudes acquises (acquisitions) ; deuxièmement, la transmission actuelle des particularités mentales et reconnues comme acquises. Le premier est tout à fait en faveur de l'évolution, mais l'évidence du second n'est pas ce qu'on pourrait désirer.

3. — Premièrement. Sans noter en détail tous les instincts variés animaux et humains, nous pouvons cependant montrer leur grande similarité avec des facultés acquises comme habitudes. La vieille définition de l'instinct, celle de Dugald- Stewart par exemple, en fait l'accomplissement d'actions utiles à l'animal, et dont la force est augmentée par l'expérience et l'éducation. L'enfant commence à téter par instinct ; nous portons notre nourriture à la bouche et nous mastiquons par habitude ou par aptitude acquise. L'amour maternel est un instinct continué dans l'éducation et cependant parfaitement homogène.

La difficulté de dire où finit l'instinct et où commence la faculté acquise montre bien leur similarité. Beaucoup de nos facultés instinctives ont besoin de passer par la pratique pour devenir parfaites. La locomotion, même chez les animaux les mieux doués est imparfaite pendant les premiers essais. L'appropriation des mouvements au parcours d'une certaine distance est dans quelques animaux très avancée à leur naissance ; et cependant il leur faut un certain nombre d'essais et d'erreurs avant d'avoir confiance en eux-mêmes ; et nous ne pouvons pas exactement déterminer ce qui est dû à l'instinct primitif ou bien à l'expérience.

C'est ainsi que la dispute sur l'origine instinctive ou acquise de certaines aptitudes semble montrer qu'on peut les considérer sous les deux points de vue. L'imitation, la perception de la distance, la connaissance de l'espace, de la cause et de l'effet, le sentiment moral, sont regardés par les uns comme instinctifs, par les autres comme acquis ; un troisième parti serait d'admettre qu'ils sont l'un et l'autre.

C'est seulement après avoir considéré tous les instincts variés de l'homme comme des particularités acquises et transmises que nous pouvons sentir tout le poids de l'argument tiré de la ressemblance. Si l'emploi de l'hypothèse de l'évolution peut ajouter en quelque chose à notre compréhension des faits de l'instinct, son existence en tant que supposition

provisoire est suffisamment justifiée, et la rend jusqu'à un certain point probable comme explication réelle.

4. — Deuxièmement. Evidence de l'évolution prouvée par les laits qui montrent la transmission des particularités mentales d'abord acquises. Si l'on pouvait produire des faits de cette nature, non équivoques, on prouverait l'évidence de l'évolution. Cependant l'absence de tels faits ne réfute pas la théorie. Mais eux seuls peuvent l'élever au rang de principe établi, élargissant librement son œuvre.

Dans le chapitre intitulé « Hérédité « de l'ouvrage si original et si remarquable de M. Herbert-Spencer sur la Biologie^ l'auteur avance certains faits comme prouvant la transmission héréditaire des facultés et particularités mentales acquises. Par exemple M. Spencer regarde la faculté musicale comme un produit du développement, grandissant dans le cours de siècles d'exercice. Les faits sur lesquels il appuie surtout sont ceux-ci : certains musiciens comme Bach, Mozai't et Beethoven ont eu des pères très musiciens, mais moins qu'eux. De tels cas ne sont pas assez nombreux pour être concluants, et cependant d'un autre côté ils ne le sont que trop. Pour quelques hommes de génie on peut découvrir dans leurs parents quelque chose approchant du génie ; mais je suis persuadé que cela est très rare. C'est encore très extraordinaire de voir un grand génie se soutenir pendant deux générations. On peut encore dire sur ce point que s'il était possible d'arriver grâce à des aptitudes acquises par héridité, de s'élever de la simple bonne moyenne à l'extraordinaire, le développement ne serait pas le lent progrès que nous connaissons.

5. — On doit établir une distinction entre la transmission des acquisitions intellectuelles et l'événement d'une individualité bien douée par les accidents que confère la supériorité physique. Parmi les enfants de mêmes parents, quelques-uns sont ordinairement mieux constitués que les autres ; les chances sont même en faveur des premiers-nés lorsque les parents ont l'esprit moins développé. La supériorité peut être attachée à un organe, à l'estomac, à la poitrine, aux muscles, au cerveau, et souvent être visible. Généralement parlant, les aînés des grandes familles sont parmi les plus vigoureuses créatures humaines ; suivant les conclusions faites d'après des statistiques par le D'" Mathews Duncan,

Bain. — Émotions et Volonté. 4

5U LA TPIÉORIE DE l'ÉVOLUTION APPLIQUÉE A l'eSPRIT

les chances de grande vigueur sont pour le second enfant d'une mère mariée vers vingt-deux ans. Maintenant, celui qui est né avec une force de constitution plus qu'ordinaire, un cerveau également développé ou pouvant supporter un grand travail d'esprit, montrera un esprit plus développé dans une direction ou dans une autre. Pour expliquer une grande puissance mentale nous n'avons pas besoin de supposer un stock transmis d'acquisitions ; une supériorité d'aptitude pour faire des acquisitions dans le cours de la vie individuelle est suffisante pour l'expliquer. La disposition à saisir les délicates gradations musicales peut être une supériorité accidentelle de quelque partie du cerveau, conséquence de bonnes conditions de formation. Un cerveau plus grand contient plus d'éléments nerveux, et l'augmentation dans la puissance de l'esprit suit probablement l'augmentation du nombre de ces éléments. Une remarque curieuse faite par M. le D'' Wm. Ogle, dans un rapport récent sur les droitiers, peut éclairer le lien qu'il y a entre la supériorité mentale et les simples conditions physiques. Après avoir prouvé que, en règle générale, l'hémisphère gauche du cerveau est la plus grande, il cherche la raison de ce fait dans les dispositions anatomiques par lesquelles la grande artère de l'hémisphère gauche devient plus grosse, et apporte naturellement plus de sang à l'hémisphère dont elle dépend. Donc une amélioration dans la nutrition du cerveau amène, par une conséquence directe, à un accroissement de volume. Cette augmentation quoique provoquée, peut faire plus pour le développement des vertus ou des talents de l'individu que les acquisitions accumulées depuis plus de deux mille ans. Si un cerveau accidentellement volumineux se transmettait, il conserverait avec lui ses aptitudes mentales très développées sans qu'on puisse dire que ces aptitudes soient transmises. Nous pouvons admettre volontiers que le cerveau peut s'agrandir par l'exercice intellectuel, et que l'agrandissement ainsi causé peut se transmettre ; une famille ou une caste vouée aux poursuites intellectuelles peut acquérir de grands cerveaux ; si bien que l'enfant suivra plus facilement la tendance générale que des enfants pris dans une autre classe de la même communauté. Mais ceci n'est pas la seule et la plus visible origine des grands cerveaux. Si nous pouvions choisir les meilleurs cerveaux d'une famille.

choisir encore parmi leurs descendants, et ainsi de suite, nous arriverions à devancer en rapidité le développement le plus grand possible atteint à la suite d'exercice mental soutenu.

6. — Quels sont les faits patents dans l'évolution des races supérieures? Tout ce que nous savons des Grecs et des Romains, c'est qu'en deux ou trois siècles ils donnèrent à la civilisation un élan plus grand que ceux qui lui ont jamais été donnés pendant des milliers d'années. Ce qui est plus remarquable encore, c'est que les races teutoniques et celtiques mises en contact avec eux étaient dans un état intellectuel très inférieur : mais qu'elles s'imprégnèrent rapidement et facilement des idées grecques et romaines. Leurs cerveaux étaient égaux à ceux des classes très cultivées quoique leurs idées primitives fussent rares et basses. Les Saxons embrassèrent le Christianisme aussitôt qu'il se présenta. Où leurs cerveaux y avaient-ils été préparés ? Dans tous les pays les hommes de génie sont sortis indistinctement de toutes les classes de la société ; pour nous, Shakspeare et Cromwell, Burns et Scott, jaillirent d'un seul bond de la médiocrité la l^lus humble, et ils n'avaient pas hérité de leur génie.

7.— Ce qui approche le plus d'une preuve du développement, c'est la domestication des animaux. Tous les instincts qu'on peut prouver être la propriété exclusive des races domestiques, doivent être attribués à l'hérédité. Même dans ce cas on doit encore distinguer entre les facultés générales et les associations spécifiques. Un sens plus délicat ne prouve pas le développement. On a besoin en outre de quelque action définie faite dans une situation particulière, avant que l'animal ait pu contracter l'habitude de cet acte. La conduite d'un pointer est un pur instinct ; si nous pouvions prouver que cet instinct vient en dressant un animal qui ne pouvait pas arrêter, et dont la progéniture montre cette particularité sans avoir besoin d'être dressée, le fait serait concluant.

Darwinet d'autres ont produit des faits qui semblent prouver la transmission des particularités acquises (1), mais peu

(1) Voyez l'ouvrage de M. Ribot sur VHérédilé (p. 24) pour tous ces faits. M. Ribot a compris une discussion de l'hypothèse de l'Evolution, dans la question plus large de la transmission héréditaire des qualités corporelles et mentales, sans renvoi à leur origine primitive. Sur ce point la discussion de M. Ribot est très bien conduite.

52 LA THÉORIE DE l'ÉVOLUTION APPLIQUÉE A l'eSPRIT

d'entre eux sont aussi décisifs qu'il le faudrait dans une question aussi imi^ortante.

Il semble bien établi que les maladies contractées par l'homme ou l'animal sont héréditaires. Ceci prouve seulement, et c'était admis avant qu'on pense à la théorie de l'évolution, que des parents malades (quelle que soit l'origine de leur maladie) ont des enfants d'une mauvaise santé.

Une autre classe de faits a rapport à la transmission de la peur et de la timidité ; ainsi on voit toute une race d'oiseaux devenir sauvages après avoir été beaucoup pourchassés. Ici nous ne pouvons pas toujours éliminer l'influence de l'imitation des vieux parles petits. En outre, la timidité est une tendance bien vague, à moins qu'on ne prouve qu'elle est caractéristique et sélective, auquel cas, c'est une acquisition intellectuelle importante.

La classe de faits la moins exceptionnelle est celle qui a rapport aux aptitudes particuhères des chiens de chasse, des chiens de berger et autres semblables, attendu qu'on peut isoler les jeunes des vieux, et que leurs tendances naturelles se manifestent de façon à ne pas laisser de doutes. On produit encore des cas où, dit-on, on connaît le commencement de l'éducation, et où l'éducation a été transformée en instinct. Mais de telles allégations provoquent de nouveaux doutes, elles prouvent trop. Quand on vous dit que trois ou quatre générations suffiront pour convertir une acquisition en instinct, on trouve que cette rapidité est contraire à l'expérience. S'il était possible d'aller de ce train là, ou pourrait démontrer oculairement l'évolution à chaque instant.

Suivant M. Spencer la conscience de la possession s'élève à une grande vivacité chez le chien lorsqu'il cache une partie de sa nourriture ; lorsqu'il garde la propriété de son maître, il combine le sens de la propriété avec la sympathie. On argue de ceci que toutes ces aptitudes n'ont pu être acquises que depuis que le chien est le compagnon de l'homme, et que par conséquent elles sont transmises. C'est probable, mais l'exemple est encore ambigu et peu décisif : nous ne savons pas ce qu'était le chien quand on commença à le dresser ; nous ne savons pas jusqu'à quel point son cerveau a développé une aptitude vague ; tous les chiens ne conviennent pas également aux fonctions de gardiens ; nous ne pouvons

pas dire exactement quelle est la part de la première éducation chez le chien.

8. — Malcjré Tambiguité des cas cités en faveur du développement mental, je n'en suis pas moins disposé à soutenir la théorie comme probable en elle-même et comme facilitant notre étude de la constitution mentale. Etablissons donc quelles sont les conditions du développement mental, et voyons si elles peuvent s'accorder avec les instincts variés qu'on nous suppose.

Evidemment la transmission d'une faculté mentale acquise est un fait rare et exceptionnel. Suivant toutes les apparences ce que nous avons acquis disparaît avec nous, nos enfants ont à recommencer de novo, tout comme si nous n'avions rien appris du tout. Le fils d'un grand philologue n'hérite pas d'un seul vocable ; le fils d'un grand voyageur peut, à l'école, être surpassé en géographie 'par le fils d'un mineur. Toute la supériorité que peuvent posséder les enfants d'un érudit, est suffisamment expliquée par l'héritage qu'ils ont fait de cerveaux plus volumineux ; cet avantage peut encore être surpassé par une naissance heureuse dans des rangs inférieurs.

9. — Malgré tout, je suppose que, lente et difficile d'ailleurs, la transmission d'acquisitions est encore possible. Sous quelles circonstances aurons-nous le plus de chances de la voir se réaliser ? Réponse : 1** dans les fonctions mentales qui sont comparativement simples ; 2° qui sont sans cesse répétées ; 3° qui sont vivement intéressantes.

L'expérience palpable de l'humanité montre que les acquisitions complexes ne sont pas héréditaires, et à la circonstance de complexité, nous devons ajouter celle d'intermission dans l'exercice. Mais s'il s'agit d'une fonction aux limites étroites, constamment exercée et de plus utile à l'animal, cette fonction aura d'abord une forte action sur le système nerveux de l'animal, et en vertu de la force acquise des associations nerveuses, pourra peut-être persister et se communiquer à la progéniture, communication qui, dans le cours des générations pourra se confirmer et devenir une qualité héréditaire.

10. — Par exemple: Ce qu'on appelle les actions réflexes, avaler,respirer, sucer, et beaucoup d'autres semblables, nous viennent d'après la théorie de l'évolution, de nos ancêtres

54 LA THÉORIE DE l'ÉVOLUTION APPLIQUÉE A l'eSPRIT

dans les séries animales. Toutes sont comparativement simples, et très répétées ; leur utilité est des plus manifestes. Voilà les circonstances les plus favorables pour la fixation d'acquisitions dans le temps d'une vie individuelle, et telles sont les conditions qui amèneront la fixité nécessaire pour la transmission héréditaire.

Les actions rythmiques les plus compliquées, telles que la locomotion, peuvent contracter une tendance à l'hérédité, lorsqu'on songe à leur simplicité comparative, à leur répétition, à leur valeur. Le plus étonnant est que chez les êtres humains, la locomotion n'est pas décidément un instinct. Considérez la fréquence de l'alternation des membres inférieurs dans une vie moyenne : On peut aisément supposer qu'un homme fera douze milles par jour pendant quarante ans ; chaque jour représenterait environ dix mille pas multipliés par douze milles ce qui donnerait une centaine de milhons de pas. Cependant malgré toutes ces répétitions, il faut des semaines à l'enfant depuis le moment où il met ses pieds par terre jusqu'au jour où il marche. La difficulté n'est pas d'alterner les jambes, mais semble résider dans le balancement du corps ; et l'évolution ne semble rien faire pour le faciliter.

1 1 . — Tirons un autre exemple de l'intelligence. Les rapports d'espace du monde objectif ou étendu offrent des cas très favorables à la transmission par deux côtés : la répétition et l'intérêt. Comparés aux actions réflexes ou rythmiques, ils ne sont pas simples, ils sont même très compliqués quoique encore parmi nos acquisitions intellectuelles simples. Nous passons une grande partie de notre vie à nous rendre compte des distances, des grandeurs, et des positions des objets extérieurs, notre seul repos étant l'observation de nousmêmes en tant que sujet, c'est-à-dire le travail de notre esprit sur nos sentiments et nos occupations intérieures. De plus, excepté pour quelques illusions occasionnelles dont nous apprenons à nous rendre compte, il y a persistance complète de nos expériences sur les grandeurs. Les informations postérieures viennent uniformément confirmer les grandeurs apparentes des choses visibles : la somme des deux côtés d'un triangle est invariablement plus grande que le troisième côté ; deux lignes qui, séparément, égalent une troisième sont égales entre elles.

La perception de la distance par la vue est devenue depuis

Berkeley un sujet distinct de discussion ; il est admis qu'on le traite séparément et cependant il n'est qu'une partie de la grande question de l'espace ou de l'étendue. Sans entrer dans la discussion des faits produits pour montrer que les hommes n'ont pas une sorte de pré-conception instinctive des différentes relations d'étendue et de grandeur, chacun doit admettre qu'ici la répétition est aussi fréquente que possible. Des rapports entre nos mouvements et les changements visibles des choses autour de nous, s'établissent chaque fois que nous changeons de place ou de posture dans la journée. Nous faisons sans cesse des comparaisons entre les grandeurs visibles. Les expériences faites dans une vie peuvent se chiffrer en millions.

12. — Si les notions comprises dans celle de l'espace sont, parmi tous les importants produits de l'esprit, parmi les plus favorables à la transmission d'une génération à une autre, le sentiment moral doit être au contraire parmi les moins transmissibles. Ceci s'appuie sur la situation du sens du bien et du mal par rapport aux trois conditions de l'hérédité.

Répétition : nous sommes toujours géomètres, nous ne sommes moralistes qu'à de longs intervalles : c'est seulement dans nos observations exclusivement subjectives qui n'occupent pas la moitié de notre vie, que nous sommes absolument libres de relations avec l'espace ; et nous pouvons passer des heures et des jours sans recevoir aucune leçon morale.

SimpUcité comparative : quoique la notion de l'espace soit complexe à côté des instincts inférieurs, locomotion et ce qui lui ressemble, elle est la simplicité même comparée aux idées du bien et du mal. Quelque soit le principe moral que nous adoptions, dans son action il suppose toujours une situation compliquée entre les hommes sans laquelle il n'aurait ni substance ni forme, parce qu'il n'aurait pas de signification. Les contours de l'espace dans les trois dimensions, les simples rapports de distance et de grandeur peuvent peut-être s'imprimer sur notre système nerveux, si bien qu'ils se transmettent du père au fils ; mais un code de devoirs en rapport avec les relations humaines les plus simples, ne peut pas devenir héréditaire. La condition si importante de la persistance de l'expérience est toute en faveur de l'espace et contre la transmission du sentiment moral.

5G LA THÉORIE DE l'ÉVOLUTION APPLIQUÉE A l'eSPRIT

Il y a bien en vérité certains aspects communs à des actions morales qui donnent au devoir un caractère à part ; mais ces aspects communs sont accompagnés de circonstances si variables qu'ils sont souvent cachés ou obscurcis ; en conséquence', la répétition ne produit pas ici son effet ordinaire, elle n'augmente pas l'impression faite sur l'esprit.

L'intérêt qu'on attache à l'acte est la troisième condition de la transmission héréditaire. Cette condition ne manque pas aux impressions morales, cependant on peut encore trouver à dire quelque chose. Nous ne retenons pas facilement ce que nous n'aimons pas ; l'humanité étant naturellement peu disposée au renoncement de soi-même, est ainsi très lente à prendre de bonnes habitudes morales, et est ainsi peu avancée dans la perfection, même maintenant. Comment alors cette éducation qui répugne arriverait-elle à s'imprimer dans l'esprit des enfants (qui ont dû naître avant la maturité du sens moral des parents) quand tant d'autres objets plus intéréressants ne laissent pas de traces qui puissent se transmettre.

13. — Ces antécédents qui montrent le peu de probabilité de la transmission des idées du bien et du mal sont en harmonie avec ce fait, c'est que les idées morales (telles que je les considère) ne sont pas des instinct?; moraux proprement dits. En observant les premières impressions que fait naître le monde extérieur, j'ai trouvé qu'elles possédaient un caractère de précocité dont l'expérience ni l'éducation ne pouvaient rendre compte ; lorsque j'observe les premières impressions morales je ne rencontre pas la même difficulté. Ayant discuté ce point ailleurs (Science mentale et morale^ p. 448, édition anglaise), je ne répéterai pas ici la discussion, mais je m'en tiendrai au côté de la question intéressée dans la théorie de l'évolution.

En me déclarant contre le caractère intuitif du sentiment moral, j'avoue pleinement que certaines facultés que nous possédons dès notre naissance sont indispensables pour que ce sentiment puisse se développer ; et que ces facultés peuvent être le résultat de l'expérience accumulée des générations passées. Dans le sentiment moral entre premièrement, l'action ordinaire de la volonté nous portant à éviter la souffrance et à chercher le plaisir ; deuxièmement, la puissance de la sympathie ou des impulsions désintéressées ;

t/iiérédité de l'émotion 57

enfin, en dernier, l'action de nos émotions prédominantes, la crainte, l'amour, la colère, etc. Tous ces éléments sont des facultés primitives de l'esprit, et comme tels peuvent être soumis à l'hypothèse de l'évolution. Mais le trait final est à mon avis, donné par l'éducation sous la direction de l'autorité : c'est ce qui fait du sentiment moral un phénomène particuHer, distinct de toutes les autres manifestations de la volonté, de la sympathie, de l'émotion et de tous leurs composés. De plus, la croissance et finfluence du sentiment moral dépendent de conditions intellectuelles qu'il est inutile de spécifier.

L'ohstacle toujours dressé contre l'accomplissement du devoir est l'égoïsme individuel, aggravé par un défaut intellectuel qui fait qu'on ne se juge pas sainement. Le contraire de l'égoïsme est la sympathie, puissance qui se manisfeste très diversement suivant les individus et les races, car elle fait défaut chez les groupes humains inférieurs et se développe généralement avec le progrès intellectuel. Plus la sympathie est grande, plus la moralité augmente ; un autre facteur n'est pas nécessaire, quoique le développement intellectuel soit d'une grande aide.

Nous devons tenir grand compte de ces manifestations importantes de l'esprit, sympathie, désintéressement, impulsions altruistes, en étudiant les formes les plus élevées du sentiment moral. Si nous regardons la nlorale comme le produit des expériences accumulées et de l'éducation de l'humanité, ce qui a été le plus développé c'est la sympathie. Je suis presque prêt à admettre que ce sentiment est ^favorahle au développement, et à accorder à M. Spencer que le sentiment moral s'est augmenté des expériences héréditaires de l'humanité. Parmi les moins contestées de nos tendances innées, sont ces sentiments nombreux, comprenant aussi des idées, et qui se rattachent à la sociabilité ; là nous pouvons espérer atteindre les racines et même les maîtresses branches de la sympathie.

l'hérédité de l'émotion

14. — L'hérédité des émotions est un des cas de l'association des sentiments. Nous avons tous, dans la maturité de la vie,

58 LA THÉORIE DE l'ÉVOLUTION APPLIQUÉE A l'eSPRIT

un nombre d'associations agréables ou pénibles avec des objets en eux-mêmes indifférents, avec nos maisons, nos habitudes, nos occupations, nos études, avec des lieux historiques, avec les restes de quelques grands événements. Toutes ces associations se forment pendant notre vie individuelle, et on peut facilement assigner les circonstances qui les ont fait naître. On ne tient pas compte alors de l'hérédité.

Pour les émotions héréditaires, les croyants de l'évolution, nous font remarquer ces circontances environnantes qui accompagnent d'abord les sentiments violents, et qui par la répétition, finissent par affecter si bien le système nerveux qu'elles se transmettent. Quels sont ces circonstances et ces rapports environnants ? Ils sont de deux sortes : ceux fournis par la nature extérieure avec les aspects scéniques permanents du monde extérieur, et ceux fournis par les êtres vivants, nos semblables, ou par les animaux inférieurs.

Malgré toute la variété du monde extérieur, il a cependant quelques aspects communs à tous les pays, à tous les climats. La voûte du ciel, la terre avec ses forêts et ses eaux fournissent à tous les animaux doués de la vue une impression constante quoique souvent complexe. Les rapports d'espace si abstraits ont une forme concrète définie, dont les traits uniformes demeurent au milieu de la diversité. Gomme toute la carrière des êtres terrestres se passe en présence d'un extérieur constant, cet extérieur s'associe intimement avec leurs sentiments, et si quelques traces du monde extérieur sont héréditaires, quelques traces des sentiments qui s'y associaient peuvent l'être devenues aussi. En rendant compte de l'émotion que fait naître un paysage, M. Spencer l'explique par les associations émotionnelles vagues, formées dans la race dans les temps barbares, quand l'homme trouvait son principal plaisir dans la dépense de son activité, parmi les forêts et sur les eaux. C'est peut-être tenir trop de compte du plaisir que pouvait avoir l'homme dans ces temps barbares ; l'émotion héréditaire que fait naître la vue de la nature ne peut pas venir toute du plaisir. Cependant quel que puisse être l'accent émotionnel éveillé par la nature, il n'y a pas de raisons pour le limiter à des parties choisies de la nature. Les chasseurs avaient affaire aux bois, les pêcheurs aux eaux ; mais tout le monde est impressionné par le ciel au-dessus de soi, par la succession du jour et de la nuit, par la surface terrestre, dans

l'hérédité de l'émotion 59

ses traits constants, en quelque lieu que vive l'homme ou l'animal.

' 15. — Les êtres vivants comme nous, sont une partie de la scène qui nous environne, et cependant on doit les distinguer de la terre et de sa verdure parce qu'ils sont plus attrayants pour nous. Parmi nos instincts les mieux attestés sont ceux de la sociabilité. Les sentiments de tous les animaux sont éveillés par la présence de membres de son espèce, ou d'une espèce approchante de la sienne. L'enfant est impressionné par l'expression d'une figure humaine, avant d'avoir pu apprendre par expérience quelle est la différence de signification d'un sourire ou d'un froncement de sourcil (1). Ceci implique la persistance héréditaire de l'image de la forme humaine, cas spécial des relations de l'espace. Nous ne pouvons éprouver l'émotion sans la figure humaine, qui est une peinture compliquée, ce qui prouve, a fortissimo, que les relations de l'espace doivent être imprimées dans l'esprit dès la naissance. Si nous n'a\ ons pas ici un produit simple, nous avons un cas impliquant une quantité énorme de répétitions, et un intérêt intense ; c'est ainsi que la transmission héréditaire est jusqu'à ce point probable.

On peut regarder l'intérêt héréditaire de l'humanité pour le monde inanimé comme faisant partie des émotions transmises de l'humanité. C'est une assertion trop vague pour être prouvée, d'autant plus que dans beaucoup de cas l'intérêt que l'on prend à un paysage se rattache à des souvenirs personnels . Il n'y a pas de raison pour que la race des êtres ne transmette pas ses associations avec le monde extérieur, sa demeure; cependant pour arriver à la certitude, le mieux est d'interroger les sentiments de notre propre espèce. On trouvera je crois,, que toutes les émotions décidément instinctives sont les émotions de la personnalité, parmi lesquelles il faut ranger sans doute l'amour, la colère et peut-être aussi la crainte. Donc, la compréhension de la situation qui développe les instincts sociaux, prépare la voie pour l'évolution des émotions en général. A ce point de vue j'y reviendrai tout de suite.

Page 1