‹ Les émotions et la volontéChapitre 108 sur 194 · ÉMOTIONS ET SENSATIONS IDÉALES · texte numérisé non relu

ÉMOTIONS ET SENSATIONS IDÉALES

émotions spéciales ; il peut aussi y avoir des sensations neutres et indifférentes par rapport à la volonté.

3. —Nous devons rappeler encore la persistance idéale de ces différentes émotions qui fait qu'elles sont efficaces bien que la réalité soit encore éloignée. J'ai déjà noté cette particularité en décrivant les émotions. Elle est essentielle à étudier par rapport à l'influence des objets sur la mise en activité de la volonté. Une souffrance qui fait peu d'impression sur notre mémoire peut, sur le moment, nous engager à agir vigoureusement ; mais plus tard nous ferons peu de chose pour la prévenir. D'un autre côté, quand nous nous souvenons nettement d'une forme particulière de la souffrance, ce souvenir sera à l'occasion le coup d'éperon qui nous fera agir volontairement pour nous précautionner contre le mal connu. C'est ainsi que nous pouvons nous préserver de certaines maladies, de certains accidents qui feraient tort non seulement à nous-mêmes, mais à nos biens, à notre réputation, à notre dignité, qui diminueraient nos jouissances favorites et nous plongeraient dans les maux les plus détestés. Il y a certaines choses présentes ou idéales, qui influent toujours efficacement sur notre conduite, et que l'on retrouve dans la vie de chacun. Il y en a d'autres qui n'ont d'influence que dans l'actuel. Enfin il y a une classe intermédiaire, nombreuse, de plaisirs et de souffrances qui nous stimulent fortement dans la réalité, mais dont l'influence idéale diminue chaque jour davantage à mesure que la réalité s'éloigne de plus en plus. Tous les genres de souffrance ont une tendance à persister dans la mémoire et à faire garder une attitude défensive pour l'avenir ; mais ce ne sont pas toujours les souffrances les plus intenses dont on se souvient le mieux. Bien des circonstances autres que l'intensité actuelle concourent à déterminer la persistance idéale de nos plaisirs et peines.

L'exposition complète des lois qui gouvernent l'intensité des émotions en souvenir, a déjà été faite dans le chapitre sur l'émotion idéale ; je n'y reviendrai ici que par rapport aux plaisirs et souffrances, motifs d'activité volontaire. C'est de l'efficacité du souvenir que dépend cette grande qualité d'esprit qu'on appelle prudence ou prévoyance.

Nous avons besoin de nous rappeler nos jouissances passées afin d'assurer leur répétition aussi complète que possi-

ble dans l'actuel. Nous avons besoin de nous rappeler nos souffrances passées afin que la réalité, pire que le souvenir, ne se reproduise pas.

La différence entre une prudence sévère ou relâchée tient en grande partie à la valeur générale de l'expérience actuelle agréable ou désagréable. La présence d'un grand nombre de jouissances actuelles et l'absence de peines marquées et nombreuses, nous dispensentde considérations pour l'avenir et du travail en vue de fins idéales. La prudence entre dans le caractère quand les plaisirs actuels sont peu de chose, quand les souffrances actuelles sont considérables, quand par nos efforts nous pouvons améliorer la situation, et enfin quand notre tempérament est naturellement actif. Une bonne mémoire volitionnelle, qui n'oublie pas les souffrances, appartient à celui qui doit travailler beaucoup pour acquérir son lot de jouissances et qui ne recule pas devant ce travail. En résumé cette qualité implique prépondérance du côté intellectuel et actif du tempérament sur l'émotionnel.

Les directions spéciales que suivent les individus en poursuivant le plaisir et en fuyant la souffrance, sont expliquées par les circonstances qui nous rendent plus sensibles à certains plaisirs et souffrances qu'à d'autres. L'homme qui agit doit défendre les points sur lesquels il est le plus vulnérable. Ses motifs idéaux de défense correspondent à la fréquence des menaces ou à l'imminence des maux réels. La prudence croît nécessairement avec les répétitions de la souffrance dans l'actuel. De même pour le plaisir, nos efforts sont dirigés vers ceux qui nous plaisent le plus, qui, par la répétition ont été suivant leur valeur, mieux fixés dans la mémoire ; et ici comme ailleurs on constate la grande infériorité de l'idéal par rapport à l'actuel.

Certaines circonstances augmentent l'efficacité du plaisir et de la souffrance en tant que motifs, et cela indépendamment des conditions d'intensité et de répétition. L'idée du plaisir ou de la souffrance peut se présenter souvent à nous par l'intermédiaire des autres personnes. Ainsi la vue fréquente du riche d'un côté, du pauvre luttant contre la misère de l'autre, excite notre ardeur volitionnelle à rechercher l'abondance des biens du monde.

La marche de la volitionest aussi facile à suivre lorsqu'elle est activée par l'appréhension d'un plaisir ou d'une souf-

FINS AGRÉGKES 'Ml

france, que lorsqu'elle l'est sous l'influence d'un état actuel. L'intervention de l'intelligence fait d'un mal qui approche un stimulant aussi effectif que le serait le mal réel et présent. Le cheval obéit au coup de fouet à cause de la souffrance présente; l'enfant apprend ses leçons le, 'soir pour éviter le lendemain les punitions de son maître. Plus notre intelligence nous aide à entrevoir la réalité des conséquences d'un acte, plus un état idéal se rapproche par son action sur notre volonté, d'un état réel. Des modes d'émotions qui par leur nature ou par le genre de mémoire de l'individu, s'oublient facilement, ne comptent pas parmi les motifs idéaux qui gouvernent la conduite présente et influent en conséquence sur notre bonheur ou notre malheur.

4. — Fins agrégées^ dérivées et intermédiaires. — Les fins dernières ci-dessus énumérées sont souvent groupées ensemble et représentées par une fin qui les renferme en •abrégé. La plus fréquemment poursuivie de ces fins abrégées c'est l'argent, cette institution des sociétés civilisées. Puis vient la santé, c'est-à-dire l'ensemble des arrangements faits pour nous préserver des souffrances organiques. La plupart de ces fins agrégées ont sous leur dépendance une fin intermédian^e dont la vue dirige nos efforts. Le laboureur qui entre dans son champ pour commencer sa journée n'est pas tant occupé du but qu'il poursuit en somme, assurer son existence, que de la pièce de terre qu'il doit avoir labourée avant le soir. Voilà ce qui guide ses énergies volontaires et ce qui fixe son attention sur un objet particulier. La vie humaine est artificielle suivant que nous agissons plus ou moins, seulement pour atteindre ses fins qui ne sont que des pas d'acheminement vers le but final de nos efforts volontaires. La sécurité sociale est une de ces fins intermédiaires que nous avons appris à chérir à cause de leurs conséquences et que nous travaillons de toutes nos forces à atteindre. Les actes de chacun impliquent ainsi l'existence d'un petit nombre d'objets qui sont les représentants, les abrégés d'un nombre plus considérable de fins élémentaires de souft'rances évitées et de plaisirs conquis. Nous devons encore citer l'éducation, l'instruction, le succès professionnel, les relations sociales, les positions sociales, la puissance, les dignités, et tout ce qui satisfait les goûts spéciaux. Chacun de ces objets imphque satisfaction de plusieurs de nos aspirations ; ce sont par

conséquent des motifs d'activité volontaire. Sans cet élément supérieur qui frappe directement l'esprit, des biens prochains comme la richesse, l'espoir d'un bel avenir professionnel, les relations sociales, n'auraient pas assez de force comme motifs, pour faire mouvoir le plus petit muscle du corps humain ; ce sont des courants qui n'ont de valeur que par le total d'émotion agréable qu'ils représentent dans l'actuel. Ainsi leur valeur en tant que motifs correspond à l'estimation faite d'après des expériences passées ou des observations sérieuses, et de la somme exacte des plaisirs qu'on devra réaliser ensuite dans l'avenir, ou de peines évitées, par le moyen de ces fins intermédiaires. Voilà le seul moyen que puisse employer un être rationnel pour estimer la valeur de l'argent, des situations sociales, de la science, de la puissance, de la santé, ou des autres étapes vers ces fins ou d'autres supérieures. Cette évaluation serait sans doute la seule pratiquée si nous pouvions prévoir exactement les conséquences heureuses de chaque cas. Mais il faut que l'intelligence intervienne avec force et que nous ayons déjà beaucoup expérimenté ces conséquences bonnes et mauvaises, pour dévoiler l'avenir à la volonté avec cette autorité confirmée par la réalité.

5. — Fins exagérées, passionnées, irrationnelles. Idées fixes. — Il y a certains modes d'activité qui ne laissent découvrir aucune liaison entre l'énergie déployée et le plaisir obtenu, la souffrance évitée. C'est qu'alors nous sommes soumis à une sorte de fascination et d'impulsion irrésistible. Nous sommes un peu comme ceux qui, au bord de l'abîme sont saisis de l'envie de s'y jeter, ou comme le papillon déjà brûlé, mais qui se précipite néanmoins encore vers la flamme. Il y ades spectacles qui nous causent une souffrance extrême et dont nous sommes cependant incapables de détourner les yeux.

J'ai déjà dit (Contiguité) que nous devons chercher une explication à cette influence qui traverse encore le cours régulier de la volition, dans la persistance inaccoutumée ou morbide de certaines idées dans l'esprit. La déviation n'est d'abord qu'intellectuelle ; elle s'étend ensuite aux actions. Un objet particulier, par un moyen ou par un autre s'est emparé de notre esprit, nous ne pouvons l'en chasser ; il arrivera par sa persistance à exclure de l'esprit d'autres ob-

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