FINS EXAGÉRÉES
jets, et finira par influer sur la conduite, d'après ce principe, que tout acte conçu tend à se réaliser lui-même. Lorsqu'on regarde au lond d'un précipice, l'image d'un corps tombant est assez puissamment suggérée pour donner l'impulsion qui fait passer notre propre personne à l'état d'exemple de la chute des corps. M. Braid, et bien d'autres, font appel à ce genre d'influence dans leurs expériences magnétiques (1).
6. — Le stimulus de là souffrance occasionne souvent des efforts beaucoup plus grands que ceux qui seraient vraiment nécessaires pour la fuir ; la principale des causes de cette disproportion, c'est la présence de l'émotion de la crainte. Un mal senti ou appréhendé, lorsqu'on l'envisage froidement, ne provoque que les efforts nécessaires de précaution ; mais qu'on se laisse troubler par la peur, et l'objet se fixera dans l'esprit avec une force croissante, il exclura de l'esprit toute autre considération également importante pour le bien-être de l'individu, qui se jettera à tout hasard dans la ligne de conduite suggérée par son imagination troublée par la peur. Faites peur à un enfant dans un lieu particulier, l'idée d'éviter cette place hantera son esprit si fortement qu'on pourra à peine lui faire surmonter sa répugnance en faisant appel à toute son énergie volontaire. Tous les modes de perturbation par la crainte provoquent une excitation extraordinaire des sens et de l'intelligence, excitation qui ne se porte du reste que vers l'objet unique qui a causé l'alarme. De là la grande influence de la peur sur la croyance. De là aussi l'influence de ces conceptions exagérées, en tant que motifs d'action. Saisis de frayeur nous grandissons le danger et nous dressons sur la même échelle, nos plans de défense. Un général peut apprécier avec une précision calme la force de l'ennemi, sentir avec force les difficultés de sa position sans être pour cela soumis aune excitation perturbatrice.il ne fera que ce quiest absolument commandé par les nécessités de sa position. Ses actes volontaires seront calculés, justes, calmes, rationnels.
(1) Je crois que M. Braid a été le premier à produire ce fait comme explication des tables tournantes.il remarqua que certaines natures sont particulièrement disposées à tomber sous le joug de l'idée fixe qui agit en dehors de la volonté, sans par conséquent qu'il y ait conscience d'un effort volontaire.
Un état d'actif dégoût, d'antipathie est 'encore une forme de cette excitation qui accompagne certains modes de sensibilité pénible, et qui provoque un déploiement exagéré de forces actives. On ne peut pas dire jusqu'où ira un homme ainsi excité ; il ne voit qu'un but, tous les autres intérêts de la vie sont rejetés dans l'ombre ; il agit comme si rien ne devait diviser les forces de sa constitution. La volonté n'est pourtant pas directement éveillée comme par une souffrance vraie, réelle ; elle l'est plutôt par l'idée d'infliger un mal à ce qui absorbe ainsi l'esprit jusqu'à en exclure toute idée autre. Le monomane qui ne pense qu'à tuer quelqu'un est un exemple extrême de la force que peut acquérir l'idée fixe. Il ne manque pas d'esprits qui sont la proie facile de toutes les idées qu'on leur suggère, et qui se sentent comme forcés à mettre à exécution tous les projets dont on les a entretenus.
7. — Il y a aussi des modes de plaisir qui produisent une excitation exagérée. Toute joie subite et forte peut exciter les fonctions physiques comme le ferait la passion, et les facultés intellectuelles et actives d'une façon disproportionnée. Le travail propre de l'esprit dans un état joyeux, c'est de ne faire que les efforts que justifie le charme agissant actuellement et de ne pas jeter dans l'ombre d'autres plaisirs. L'homme qui peut se conformer à cette règle, est à un certain point de vue, sans passion bien qu'il soit loin d'être privé de sensibilité, qu'il jouisse et souffre également. En réalité c'est lui qui est dans la juste mesure et qui recueille la plus abondante moisson. Il n'est donc pas vrai que la passion (1) soit le meilleur des stimulants de la volonté. Elle peut exciter des efforts momentanés et disproportionnés avec la circonstance, mais elle fait oublier des fins autres et plus importantes. Cependant, il y a pour chaque homme, un ou plusieurs plaisirs, dont il ne jouirait pas s'il était absolument de sangfroid, c'est un fait. Ces plaisirs peuvent ne pas être parmi les plus grands que nous puissions obtenir, bien qu'il soit permis de supposer qu'on les recherche en partie pour leur intensité. Quels que soient ces plaisirs qui agissent
FINS EXACiÉHÉES iiHl
sur notre seiiisil)ilitc jusqu'à t3l)i'anler tout notre système, nous en sommes, jus({u'à un certain point les victimes. Ils peuvent avoir de la valeur par la somme qu'ils ajoutent à notre bonheur total, mais les efl'orts qu'ils provoquent sont hors de toute proportion. L'élément de bonheur qu'ils forment est taxé trop haut, les autres éléments, le sont trop bas. Parmi les lins qui nous entourent d'une chaude atmosphère, nous pouvons citer : les affections personnelles, la richesse, la gloire, la science, le sport, quelques variétés de l'émotion esthétique. Les émotions de l'amour sont peut-être ici les plus remarquables. On peut après coup, se souvenir de toutes ces émotions avec une netteté proportionnée à la satisfaction qu'elles ont procurée ; ou bien on a une tendance à exagérer ce souvenir auquel cas il y a perte de plaisir ou aggravation de peine sur un autre point. Cette faculté de prendre feu pour un sujet quelconque est particulière à la nature humaine et plus ou moins développée suivant les individus. On fait souvent l'éloge des tempéraments appelés passionnés; on sait cependant que cette disposition poussée à l'excès mène souvent à la folie. Ne voyons-nous pas des personnes aveuglées par l'infatuation courir à leur perte malgré les avertissements du malheur présent, de la misère à venir. Il y a ainsi bien des situations anormales dans la vie humaine, qui ont des causes bien semblables entre elles. C'est une exaltation temporaire du cerveau, un enthousiasme exagéré pour un seul objet qui est parfois, mais pas nécessairement, une cause de bonheur intense ; elle a pour effet de grandir tout ce qui a rapport à cet objet, de faire oubher tout ce qui lui est étranger. Le poète et le morahste ont l'habitude de s'étendre avec complaisance sur l'importance de cette perturbation de l'équilibre mental pourvu que l'objet leur en paraisse bon ou noble. Soit qu'ils désespèrent des essais faits pour rétabhr le calme, l'équilibre dans les forces mentales, soit qu'ils ne regardent pas cet équilibre comme le « beau idéal » du caractère, ils s'accordent toujours merveilleusement pour louer une passion maîtresse bien placée. Il est impossible de nier que cela n'ait pas certains avantages. S'il est nécessaire d'atteindre une certaine fin, à côté de laquelle toutes les autres ne sont rien, il faut non seulement penser aux résultats utiles et agréables qui seront la conséquence de la poursuite, ce qui n'aurait que peu d'action sur la volonté, mais
encore et surtout il faut allumer un incendie, une excitation, une furie qui puisse annuler tous les motifs d'action contraires. C'était le procédé qu'employaient Pierre l'Ermite, Daniel O'Connell et tous les autres avocats passionnés d'une cause. Si l'on considère l'œuvre à accomplir, il ne peut pas y avoir de procédé meilleur ; mais il entraîne souvent l'immolation impitoyable du bonheur de l'agent (1).
On connaît qu'on poursuit une fin agréable et exagérée par le degré de l'excitation produite, et aussi par la force des sentiments pénibles qui naissent lorsqu'on est contrarié dans cette poursuite. La crainte, la colère inspirées par l'opposition, sont une juste mesure de l'exaltation exagérée du système en faveur de l'objet en vue. Souvent on éprouve une antipathie violente contre des personnes qui s'attaquent à des choses ne produisant aucun sentiment agréable extraordinaire ; contre ceux par exemple qui répudient une cérémonie vénérée qui n'a comme recommandation intrinsèque que l'usage, et comme soutien extrinsèque que l'inflammation de cette colère, de ce mode d'antipathie. C'est ainsi qu'il faut expUquer la répulsion qu'inspire la viande de porc aux Juifs et aux Mahométans.
Ainsi, en résumé, les plaisirs ou les souffrances présentes, les plaisirs ou les souffrances dans l'avenir, conçus par conséquent, les fins agrégées, les fins intermédiaires et dérivées, les fins exagérées, agissent, influent sur la volition d'après les lois distinctes qui ne constatent pas d'exception à l'efficacité des deux grands états opposés qui, influant sur l'esprit conscient, sont les moteurs de la volonté.
Dans les précédents chapitres, nous avons décrit la naissance et le développement de la partie executive de la volonté, guidée par l'instinct fondamental qui nous pousse
(1) Lorsque nos émotions se rapportent au bien des autres, ou même au nôtre lorsque auparavant nous l'avons peu cultivé, le principe d'action n'est pas le plaisir ou la souffrance que l'agent tire de cette source. Il est louable d'encourager de tels sentiments, et le poète ou l'orateur peuvent alors faire leurs efforts pour enflammer les esprits pour un but semblable ; ils ont raison de le faire comme on a raison de faire servir la terreur au bon gouvernement ou à la bonne éducation, et la rhétorique à aider au triomphe de la vérité. La grande difficulté est et sera toujours de limiter ainsi les arts qui ont le don d'exciter des impressions et des émotions exagérées.