CHAPITRE VI
1. — Quand deux états de conscience naissent ensemble, ils produisent, s'ils sont de même nature, une somme totale, la réunion de deux plaisirs par exemple, donne un plaisir total plus grand que les parties. Lorsqu'une souffrance nait avec un plaisir, l'un peut neutraliser l'autre, c'est un fait connu. Une diversion agréable, une douce saveur, apaisent l'enfant irrité ; dans la vie entière nous cherchons à neutraliser le désagréable par l'agréable. Lorsque les deux sont en conflit l'un doit disparaître et l'autre perdre un peu de son efficacité ; le premier est le plus faible, le second le plus fort. Lorsque le charme d'un paysage nous rend insensible à la faim ou à la fatigue, le côté agréable de la situation fait oublier le pénible ; si la lecture d'un roman intéressant n'arrive pas au même résultat, nous dirons que le paysage nous causait plus de plaisir que le roman ; voilà une façon usuelle et commode d'estimer l'influence comparative des objets qui procurent du plaisir. Je suppose ici que la volonté n'opère pas, et je ne fais que décrire ce qui arrive lorsque deux purs états de conscience opposés se rencontrent. Le cas n'est pas une simple hypothèse. Beaucoup de nos souffrances sont annulées par nos jouissances, sans pour cela qu'il y ait stimulation de la volonté. Nous usons du reste, suivant les circonstr^nces, des différents modes de soulagement . La constitution individuelle influe sur leur emploi. Ceux qui ont une grande puissance de volonté, combattent la souffrance par des mesures actives de prévoyance ; les tempéraments plus apathiques, ou plus émotionnels cherchent à éloigner Bain. — Émotions et Volonté. 25
le malheur en fréquentant les sources de jouissances ou bien à le mitiger, à l'adoucir, à le varier.
2. — Nous étudierons d'abord le conflit entre un stimulus volontaire et les imi^ulsions spontanées résultats de conditions purement physiques, nerveuses ou musculaires. Ainsi envisagées, les impulsions spontanées, conservent jusqu'à la fin leur influence active, isolée. Après une nuit de repos, après un repas substantiel, les organes actifs sont chargés d'une puissance prête à se dépenser dans toutes les directions. Je ne veux pas reproduire ici les preuves que j'ai déjà données à ce sujet. Il suffit de dire que cet élément de notre activité entre souvent en lutte avec les impulsions volontaires inspirées par le plaisir ou la souffrance. Cette activité exubérante doit naturellement souvent contrarier les déterminations froides de la volonté. La volonté d'un enfant vigoureux qui est blessé et ne peut plus en conséquence se livrer à ses jeux, est en lutte ouverte avec ses impulsions spontanées. Le conflit est le même pour le cheval ou le chien de garde qu'on garde à l'attache alors qu'ils sont pleins de vigueur après une nuit de repos. Plus l'animal est actif, plus il est fort, frais et bien nourri, plus il sera poussé à agir sans penser à un but ou à des motifs vraiment volontaires, plus le stimulus volontaire devra être puissant pour mettre un frein à cette explosion d'activité. Il faut donner des jouets nouveaux à un enfant pour le réconciher avec l'idée de rester enfermé pendant tout un jour. Quelle que soit l'activité personnelle de chacun, il faut des motifs plus forts pour commander aux facultés actives lorsqu'elles sont reposées. Cela est vrai pour l'esprit comme pour le corps. Une longue contrainte prépare une manifestation violente, une explosion véritable, lorsque la liberté est recouvrée. Les conflits qui naissent ainsi sont de ceux qui comptent parmi les souffrances de la première éducation ; car il est impossible que cette éducation se fasse en même temps que se déchargent toutes les forces pleines du système. Les ennuis professionnels, ceux qui sont attachés à toute entreprise qui dure longtemps, sont probablement dus à la même cause. Lorsque nous avons entre les mains le gouvernement, le règlement, de notre vie de chaque jour, nous essayons de faire que le temps où les efforts actifs sont nécessaires coïncide avec nos moments de plus grande vigueur naturelle ; mais il arrive bien souvent qu'il