‹ Les émotions et la volontéChapitre 119 sur 194 · RÉSOLUTION ET EXÉCUTION · texte numérisé non relu

RÉSOLUTION ET EXÉCUTION

des états d'esprit par lesquels il faut passer avant d'arriver au but, ne peut pas durer et doit naturellement tomber avant d'être mise à exécution ; d'autres événements arrivent, provoquant une conduite contraire, peut-être avec une force égale, neutralisant par conséquent ce qui semblait d'abord avoir une influence toute puissante.

10. — Nous accomplissons chaque jour une foule de résolutions. L'intelligence, mue elle-même par une grande volition, harmonie de la vie entière, ordonne le travail qui doit être fait chaque jour et dans chaque circonstance ; lorsque arrive le moment précis d'agir, la mémoire présente l'opération à accomplir avec son motif-stimulus, et les organes entrent en mouvement ; le résultat produit est divers et complexe, mais les lois mentales n'en restent pas moins peu nombreuses et simples. Nous devons avoir un certain développement d'intelligence sous la forme de mémoire de l'ordre de succession à observer, de la conduite à tenir dans des circonstances données et des plaisirs et souffrances qui aident au travail nécessaire. Le pouvoir exécutif, dans notre système général, doit être développé, c'est-à-dire que des associations doivent être formées entre les sensations que causent les objets extérieurs, et les actes qui sont en rapport avec les circonstances ; notre faculté executive doit être comme le soldat qui obéit au commandement ou à la trompette.

Tout homme qui sort de chez lui pour accomphr son travail journalier et qui l'accomplit, remplit toutes ces conditions. Il sait par où commencer et par où finir; il a assigné une heure à l'exécution de toutes les parties de son travail, sa mémoire retient cette association, si bien que lorsque l'heure sonne il fait une chose et non une autre; s'il survient une circonstance imprévue, il est pourvu d'une association que lui suggère le changement à opérer ; il est sensible au plaisir de faire ce qu'il doit faire, à la souffrance de ne pas l'accomplir, de sorte qu'il n'est pas dépourvu de l'aiguillon volitionnel nécessaire pour faire face avec suite aux circonstances. Ceci est la vraie description de la vie de l'homme laborieux. Une activité développée par l'éducation des motifs d'action volontaire, une intelligence propre à reproduire ces motifs quand ce ne sont pas des plaisirs ou souffrances actuels et à harmoniser la succession de nos opérations,

voilà les éléments premiers de ces opérations multiples qui constituent le courant de notre vie active.

11. — J'ai réservé pour la fin de ce chapitre quelques considérations sur le sentiment, la conscience de l'effort dont on parle tant dans les théories de la volonté. Un acte volontaire (ainsi que quelques actes non volontaires) est accompagné de conscience (feellng) et cela de différentes manières. Le motif original initial doit être un plaisir ou une souffrance expérimentés ou imaginés. L'effort actif est accompagné de conscience musculaire agréable lorqu'on est vigoureux, pénible si l'on est épuisé oii fatigué, et bien souvent indifférent, c'est-à-dire ni agréable ni pénible. Entre ces différents modes de conscience quel est celui qu'on appelle « effort »? Il doit probablement comprendre comme les autres toutes les phases par où Ton passe en dépensant son énergie active — exercice agréable, indifférent, fatigant — mais c'est le sentiment de la fatigue qui doit être le plus développé. Il y a une phrase que tout le monde dit : ce travail « ne m'a coûté aucun effort » pour marquer la différence avec un travail pénible, absorbant. Ainsi ce terme « effort » signifie en réalité conscience musculaire accompagnant activité volontaire surtout celle qui est fatigante. Cela implique conflit entre un motif nous pressant d'agir, et une souffrance musculaire ou autre qui nous engage au repos.

La conscience de l'effort a été souvent invoquée comme prouvant l'origine mentale de toute puissance active. On trouve ce passage dans l'astronomie de Sir John Herschell: « C'est la conscience immédiate que nous avons de Yeffort nécessaire pour déployer nos forces soit pour agir, soit pour résister aune autre force, qui nous donne cette conscience interne de indssance et de causation par rapport au monde matériel et qui nous pousse à croire que lorsque nous voyons des objets matériels passer du repos à l'action, changer de direction et de rapidité dans leurs mouvements, c'est en raison de quelque effort semblable au nôtre, mais non accompagné de notre conscience. » Voilà des affirmations qui conduisent à des conclusions peut-être bien téméraires. C'est affirmer que l'esprit n'a qu'une existence immatérielle, bien qu'il soit capable d'engendrer et d'exercer la force physique, voilà qui n'est plus acceptable aujourd'hui. De plus, l'auteur affirme que la faculté de se mouvoir, dans le monde inanimé

LA CONSCIENCE DE l'eFFORT 409

^a sa source dans ((uelquo ôiicrpjic montale correspondante ; ainsi la gravité ne serait pas une propriété des corps, mais un elTort d'un esprit caché ; voilà une hypothèse encore moins fondée et qui ne peut en réalité s'appuyer que sur la seule analogie entre le monde inanimé et les êtres sentant, manifestant une force mécanique, une puissance motrice.

J'ai déjà discuté dans « VEspritet le Corps » la concordance des opérations physiques et des opérations mentales, et je ne veux pas réfuter ici de nouveau l'opinion de Herschell.

On se sert aussi de la conscience de l'effort comme argument en faveur de la libre volonté contre ce qu'on appelle le déterminisme ou détermination exclusive des actions volontaires par des états de conscience antérieurs, c'est-à-dire par des motifs. Je reviendrai sur ce point de controverse dans un chapitre subséquent. Pour le moment je remarque que l'effort est étroitement lié avec les motifs, dans le sens propre du mot. Si l'objet à poursuivre est d'une grande valeur, nous ne faillirons pas, nous « ferons un effort « pour l'atteindre. S'il est de peu de valeur, et si la résistance rencontrée est grande, nous succomberons sous l'opposition. C'est la force du motif, les chances de surmonter finalement l'opposition, qui gouvernent la grandeur de l'effort, sa durée, sa persistance. Les efforts que nous faisons pour atteindre une chose sont la mesure de la valeur que nous lui attribuons. Faire des efforts au delà de ce qui est nécessaire, c'est agir d'une façon irrationnelle ; agir, lorsqu'on est mû par des motifs étrangers, ou lorsqu'on n'a pas de motif du tout, et déployer une énergie non en rapport avec la cause, c'est faire preuve de folie. Si l'effort que nous faisons n'est pas en rapport avec la valeur de son objet, c'est que nous n'avons pas exactement conscience de cette valeur ; il faut que la réflexion vienne renforcer la puissance du motif. Si nous n'estimons pas justement le motif et si nous n'agissons pas en conséquence, c'est que notre constitution a un point défectueux auquel on peut oui ou non remédier; mais en tout cas on peut raisonner sur ce remède, le chercher, le trouver, l'étudier enfin comme tout autre phénomène de cause et d'effet.

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