‹ Les émotions et la volontéChapitre 120 sur 194 · CHAPITRE VIIÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIIÏ

1 . — Le désir est une forme de volition où il y a motif d'action, mais impossibilité de passer de l'idée à l'acte. Le locataire d'une chambre étroite et sombre, pense en luimême au plaisir qu'il aurait à voir la lumière, à respirer le grand air; cette jouissance idéale ne lui suffisant pas, il est poussé à agir pour obtenir la jouissance réelle : il se lève et sort. Supposez maintenant que ce soit un prisonnier qui conçoit cette jouissance idéale. Incapable de répondre au stimulus, il n'en est pas moins sollicité d'agir, il convoite, il désire, il a soif de soleil et d'air. S'il pouvait suivre sur le champ toutes ses impulsions il ne serait pas dans cet état qu'on appelle le désir.

Le désir est donc d'abord un état où l'on souffre d'un manque, d'une insuffisance, ou d'une infériorité de bonheur. Il y a ensuite dans cet état l'idée ou la conception de quelque jouissance et la notion que le plaisir sous cette forme idéale est bien inférieur à la réalité. Enfin il y a une opposition à l'action, qui amène un conflit, et qui fait du désir un état d'esprit plus ou moins pénible.

2. — Nous retrouvons le désir, ou du moins une de ses formes, dans toutes les opérations à long terme, dans toutes les entreprises faites pour atteindre des fins éloignées. Il n'y a absence de désir que lorsque la satisfaction poursuivie est sous la main; ce qui arrive lorsque nous devenons altérés en voyant un verre d'eau sur la table à côté de nous. Si l'on devait sonner, envoyer quelqu'un chercher de l'eau,. on resterait sous l'influence du désir de se désaltérer , mais en

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ayant la certitude d'un prompt soulagement. Dans ce cas le désir est synonyme de poursuite, activité, volonté déployée en vue de fins éloignées intermédiaires ou totales. Beaucoup de nos plaisirs et de nos souffrances ont des noms signifiant non pas le but atteint, la réalité, mais le désir de l'atteindre. Ainsi « avarice » veut dire non pas possession de la richesse, mais bien poursuite de la richesse. Il n'y a pas de terme pour désigner le pur plaisir de la conquête scientifique; le mot « curiosité » signifie un état de désir actif. De môme pour le mot « ambition » ; pour indiquer la jouissance réelle, nous sommes obHgés d'employer des périphrases : « les jouissances du pouvoir » ; « avoir conscience de la puissance possédée et exercée ». Ce serait répéter ce qui a déjà été dit à propos de la volonté que de vouloir prouver la connexion du désir et de la poursuite active. Le seul cas à considérer est celui où la chose désirée est hors de portée.

La question se pose ainsi : Quelles sont les routes qui nous sont ouvertes ? Bien souvent nous sommes poussés à l'action par des souffrances, et cela en vain, parce que ces souffrances ne peuvent être ainsi adoucies ; une autre fois c'est un plaisir qui s'évanouit avant que nous ayons pu en jouir pleinement; une autre encore, c'est un plaisir idéal que nous concevons et que nous ne pouvons pas réahser. Enfin nous ne pouvons ni agir présentement, ni prendre la résolution d'agir sûrement dans un temps plus éloigné, nous ne suivons donc pas la loi qui veut qu'on travaille en vue de gagner le plaisir et d'éviter la souffrance.

3. — Dans la première alternative il faut faire preuve de ce qu'on appelle patience, résignation, force d'âme. La volonté est poussée par la souffrance qu'occasionne le conflit et par l'impossibihté de le terminer heureusement, à supprimer le désir lui-même, à chasser de l'imagination l'idée même du but désiré. Il faut un grand effort pour ne pas faire d'une richesse impossible à atteindre, ou d une affection qu'on ne doit même pas espérer, un objet de contemplation idéale, pour conserver la paix, le contentement. Quand ce sont des jouissances d'imagination comme les honneurs, la puissance, la splendeur, dont on a envie, la force coercitive de l'Intelligence peut être suffisante pour rétablir le calme dans l'esprit troublé. Mais le cas est bien différent quand nous

sommes sous la pression de quelque souffrance actuelle physique ou morale ; en admettant que nous arrivions à supprimer la pensée d'un soulagement, il faut encore que nous nous raidissions contre l'irritation. La contre-volition de la patience vient de ce que les souffrances que causent les gestes spasmodiques, les tentatives infructueuses, nous pressent de rester calmes, de réprimer les manifestations extérieures et les vaines tentatives de soulagement. Sous ce régime austère le système entier se fait plus rapidement à sa nouvelle situation, et la force d'âme est récompensée par l'adoucissement de la souffrance.

Ce n'est pas seulement la peine d'une activité sans résultat qui inspire au système irrité ce calme forcé. La conscience du gaspillage de forces précieuses, le sentiment de la dignité qui s'associe dans l'esprit à la patience, l'approbation qu'elle excite, la désapprobation avec laquelle on parle si souvent des caractères impatients, tout cela concourt à nous faire prendre la résolution de garder une tranquillité forcée. L'histoire du monde est pleine de récits étonnants de traits de patience. La force d'âme du sauvage américain rivalise avec celle du vieux Spartiate lorsqu'il s'agit de supporter la souffrance physique et les privations.

On parle de la patience physique et morale. Le fait est que la force d'âme est nécessaire pour faire face à ce long catalogue de maux possibles composé des maux proprement dits et des souffrances causées par la privation de quelque plaisir. Toutes les choses désagréables qui nous atteignent par les sens, tous les modes d'émotion pénible stimulent la volonté, et nous font agir s'il y a un moyen connu de soulagement. S'il n'y en a pas, nous faisons des tentatives dans tous les sens, et si aucune ne réussit, la seconde souffrance produite nous dompte. Plutôt que de la voir se renouveler, nous retombons dans le calme et nous supportons le premier mal ; nous ne pouvons cependant arriver à ce résultat sans un nouvel effort de volonté provoqué par une réunion de motifs plaidant en faveur de la patience. On peut faire appel à ce même effort de répression lorsque nous sommes épuisés par une manifestation émotionnelle excessive. Nous avons déjà vu que la souffrance peut dans certains cas se perdre dans une manifestation violente, dans d'autres, dans une volition. Dans les deux cas nous devons encourir un nou-

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