PATIENCE — RÉSIGNATION
veau mal plus grand ({iic lo S()ulac;cmciit ()])tciiu, ce qui est un motif de supprimer toute manifestation. Il est dans le pouvoir de la volonté de supprimer les mouvements extérieurs en agissant directement sur les membres volontaires et en changeant le cours des pensées ce qui est la meilleure manière possible d'affecter, dans leur source intime les états de conscience. On peut, il est vrai, se demander si la seconde de ces forces est capable de lutter contre la première, stimulus volontaire ou émotionnel. La résignation en face des grandes et incurables douleurs qui fondent sur l'humanité n'est pas chose courante ; pour l'avoir il faut une force de volonté supérieure capable de lutter contre les autres impulsions du système, il faut y être préparé par l'éducation. Il y a quelques esprits très sensibles aux souffrances de l'effort sans résultat, et par conséquent plus disposés à écouter les raisons qui leur conseillent de rester calmes. On peut se rappeler l'exemple de Goethe. Constitués de façon à souffrir vivement de l'épuisement nerveux produit par le conflit intérieur, de tels esprits sont conduits à concentrer toute leur force de volonté sur les mesures de précaution à prendre, ou sur un point de la lutte, au heu de souffrir d'une dépense plus générale d'énergie volontaire. On peut aimer le calme avec une sorte de passion et abandonner des jouissances positives plutôt que de troubler la sérénité de sa vie. 4. — Voilà une des solutions au problème du désir ou de l'impulsion non suivie (1). Il n'est pas donné à tout le monde
(1) Je n'ai pas parle dans le texte des antidotes communs au désir et à toutes les autres formes de souffrance. On apaise les désirs de l'enfance, et en général les désirs extravagants en détournant l'attention de l'esprit, en la fixant sur une source quelconque de plaisir. Comme c'est une des prérogatives du plaisir que de neutraliser l'effet de la souffrance, nous nous servons du plaisir pour apaiser l'impatience de souffrir et l'irritation de ne rien pouvoir faire pour y porter remède. L'esprit accepte la substitution d'un plaisir réel à un plaisir impossible à atteindre, cause de souffrance par conséquent.
On emploie encore contre le désir un autre remède, en présentant à l'esprit un autre sujet de contemplation. Quand le désir a son origine dans la conception de quelque plaisu" et non dans une souffrance, une privation réelle, le remède est à côté du mal, c'est-à-dire dans l'intelligence. Si nous sommes témoins ou si l'on nous raconte l'heureuse fortune d'une autre personne, si déjà nous sommes atteints, nos désirs, nos envies s'activeront et nous rendront mécontents de nous-mêmes et du monde. Mais si à ce moment pénible arrive un ami, si l'on nous apporte des nouvelles importantes, si nous sommes forcés de nous mettre à un
d'arriver à cette solution complète, mais plus nous pouvons supprimer de désirs, mieux cela vaut. Il nous faut maintenant chercher s'il n'y a pas une autre solution qui demanderait de moins énergiques efforts de volonté ; on la trouve dans ce qu'on appelle V activité idéale ou imaginaire. Nous savons tous ce qu'on veut dire lorsqu'on parle de bâtir des châteaux en Espagne, de rêver tout éveillé; lorsqu'une personne a des désirs auxquels rien ne peut répondre dans la réalité elle peut chercher et trouver la réalisation de ses désirs dans un monde imaginaire. Voilà un procédé qui n'est pas aussi universel que le précédent : l'imagination ne peut satisfaire tous les désirs. S'il s'agit d'appétits corporels, ou de sensations organiques, de la faim, du sommeil, de la chaleur, de la fatigue nerveuse, etc., nous trouvons bien qu'il n'y a pas là de soulagement idéal ou imaginaire possible :
« Qui a jamais pu supporter un tison brûlant dans la main en pensant aux neiges du Caucase ? «
D'un autre côté demander le retour de scènes et de jours de plaisir passé, implique tellement jouissance « des plaisirs de la mémoire « que dans bien des cas l'idéal est en somme très satisfaisant. Ainsi lorsqu'une personne nous a profondément offensés, et qu'elle est au-dessus de nos atteintes nous pouvons jouir d'une partie du plaisir total de la vengeance, en pensant à ce que nous ferions à l'offenseur s'il se trouvait à notre portée. Tout sentiment naturellement très développé qui ne trouve pas à se satisfaire pleinement dans la réalité, compense l'insuffisance de l'actuel par une série de volitions idéales. C'est ce qui arrive souvent pour le sentiment du pouvoir. Celui dont la sphère ne comprend pas les objets que ce sentiment le pousse à désirer, trouve dans le domaine de l'imagination de quoi satisfaire les désirs les
travail absorbant, nous expérimenterons l'heureuse influence d'un'changement complet dans les idées. De nouveaux liens d'association peuvent toujours plus ou moins détourner le courant des idées pré-existantes, et dans beaucoup de cas exercer ainsi une influence bienfaisante. C'est sur ce fait que s'appuient les conseillers spirituels ou l'ami sage dont les consolations ont une si grande et si douce action. Mais ici, comme dans la méthode indiquée plus haut, il n'y a rien de particulier au désir, le procédé est le même que celui qu'on emploie pour adoucir bien d'autres souffrances.
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plus iiisiliiablos, et il peut être constitué do manioro que la puissance on idée remplace la réalité absente.
5. — La comparaison des besoins physiques avec certaines des émotions ou sentiments, nous fait rapidement découvrir comment nous pouvons trouver satisfaction ou soulagement dans l'activité itléale. Si l'on se rappelle le chapitre sur l'Emotion idéale, on se souvient qu'une sensation persistante, ou ressuscitée par un effet de l'association simple sans le secours du stimulus approprié, peut parfois approcher de bien près la réalité, si bien que parfois nous nous contentons de la simple conception, de reproduction idéale de la réaUté. Le souvenir d'un moment de grande gaîté, d'une conversation très intéressante, d'un livre que nous avons lu, peut faire revivre le sentiment éprouvé dans l'actuel si bien que nous sommes satisfaits et ne désirons rien au-delà. Donc, là où nous avons le pouvoir de faire renaître dans l'esprit le sentiment agréable donné par une expérience réelle, il nous est facile de transformer le souvenir en image, et de construire ainsi un échafaudage de jouissances futures ayant ou non la réahté pour fondement. Nous disons de quelqu'un qui est capable de donner du corps à un plaisir idéal, d'en tirer toute la satisfaction désirée sur le moment, qu'il a une forte imagination. Il est impossible de satisfaire de la même façon les appétits physiques. Lorsqu'on a soif, faim, froid,, chaud, qu'on souffre d'une rage névralgique aiguë, il faut faire quelque chose pour apaiser un peu la souffrance ; dans ce cas l'actuel a trop de force pour pouvoir être remplacé par l'idéal. Dans nos sensibihtés multiples nous avons donc les extrêmes les plus opposés ; l'actuel peut seul satisfaire les unes, les autres se contentent de l'idéal ; entre ces extrêmes opère la volition imaginaire stimulée par les souffrances et les plaisirs, mais de façon à ce que nous ne puissions déployer, suivant le cours ordinaire des choses, nos énergies actives.
Le champ d'opération des manifestations idéales est si vaste que le difficile est de choisir un bon exemple montrant combien sont fidèlement suivies les lois de l'activité volontaire. Prenons le désir de la richesse. Ce motif: assurer le plaisir, éloigner la souffrance en gagnant en abondance les biens du monde, est un de ceux auxquels on doit peut-être rapporter la plus grande partie de l'activité humaine. Ce motif
influe sur tout ce qui dépend de notre activité volontaire, cest par lui que nous travaillons, que nous recueillons avec soin les fruits de notre labeur, que nous déployons toute notre intelligence pour améliorer notre situation, que nous surmontons notre amour de nos aises. Il peut même agir là où par diverses causes, les moyens d'atteindre la richesse sont très restreints. Un homme peut vivement sentir les souffrances qu'adoucirait la richesse et désirer les plaisirs qu'elle procurerait, mais être dans une situation qui lui rend impossible la poursuite de la richesse convoitée. C'est alors que l'imagination saute par dessus les obstacles et remplit l'esprit de ces idées de transactions, qui dans d'autres circonstances se réaliseraient. Si l'obstacle à franchir est un certain capital qui lui fait défaut, le jeune homme calquera sa ligne d'opérations imaginaires sur celle d'un homme qui possède la somme désirée ; si le difficile est d'obtenir une position qui conviendrait parfaitement à ses aptitudes, il supposera un instant que la difficulté est franchie, et il se représentera l'activité qu'il déploierait dans la position convoitée. C'est donc toujours le stimulus volontaire qui est le premier moteur de l'activité même imaginaire. En fait, cette vohtion idéale est le prélude essentiel de l'effort, de l'activité actuelle qui nait ensuite. L'homme qui a conquis son capital ou sa position doit dépenser un certain temps à déhbérer devant ses impulsions en conflit avant d'agir réellement, le rêveur mû parles mêmes motifs initiaux passe par les mêmes préhminaires idéaux, mêmes lorsqu'ils ne doivent aboutir à rien de réel.
Les affections tendres, la complaisance pour soi-même, le sentiment de l'orgueil, de l'ambition, sont propres à développer l'activité imaginaire. De même les sentiments artistiques et l'amour de la science. En réalité toutes les sensibilités de la nature humaine peuvent surexciter l'imagination dans certains esprits et devenir la source de rêveries ; dans certains cas les choses se passent tout autrement. Il peut être très désagréable de revoir en imagination un ami perdu, de rêver de gloire, de fortune, de puissance ; cela peut renouveler les souffrances de la privation, et affecter commie le ferait la fatigue, le froid, la faim. De plus, il y a dans notre nature quelque chose qui se révolte, contre l'idéalité poussée à l'excès, contre une trop grande disparité entre
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l'idéal et ractucl. Dans les esprits que froisse la contradiction, lasouITrance que produit le sentiment de cette disparité est si vive, qu'elle peut agir comme motif hostile à la vaine dépense des forces de l'esprit dans des rêveries sans résultat. Cette hostilité est un frein salutaire pour ces divagations du désir qui mettent en péril les devoirs et les intérêts de la vie.
Il est facile de comprendre comment la souffrance excite à éviter la souffrance dans l'idéal aussi bien que dans l'actuel. La seule condition indispensable, c'est la vivacité du souvenir de la qualité pénible. Mais il y a quelque chose à expliquer dans l'action du plaisir en tant que motif. Si j'ai dans l'esprit le souvenir très vif d'une jouissance favorite, musique, spectacle, ou plaisirs de société, pourquoi ne suis-je pas satisfait de ce dont je me souviens ? Il est vrai qu'il peut y avoir des jouissances plus grandes en degré que la mienne, mais c'est ce qui arrive pour tous les plaisirs que je puis atteindre. Examinons donc avec plus d'attention l'état d'esprit dans lequel on se trouve lorsqu'un plaisir idéal demande à devenir un plaisir réel. Il doit y avoir là autre chose que la simple impulsion qui vous demande d'ajouter à une jouissance présente une autre jouissance jusqu'à ce que la satiété s'en suive. Je suis plus satisfait d'un repas très simple mais réel que d'un grand festin en imagination, c'est un fait. Il semble qu'une certaine souffrance soit toujours mêlée au bonheur en idée, souffrance qui ressemble à celle que donnent les désirs du corps, les appétits physiques.
On dit parfois que nous mettons tout notre cœur dans un plaisir donné ; c'est une manière de dire que nous avons tellement travaillé en vue de ce plaisir que nous l'enlever, c'est imposer à tout le système une privation réelle. Le désir du plaisir contient donc, dans un sens, l'aiguillon mental d'une souffrance aiguë. Nous voilà ramenés à la grande distinction faite entre les plaisirs dont le souvenir, l'idée est satisfaisante, et les plaisirs d'une autre espèce. Lorsque nous nous rappelons qu'à une certaine époque nous avons été très joyeux, si ce souvenir ne contient en lui même aucune excitation, nous souffrons d'un sentiment pénible qui nous presse de retrouver la réalité même de ce moment de joie ; c'est ainsi que le souvenir seul ne peut jamais remplir
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la place laissée vide par la réalité. Nous pouvons retrouver par un effort d'intelligence la trace d'une émotion passée, avec ses qualités distinctives, la comparer à d'autres états émotionnels, mais sans jamais sentir renaître le feu de l'émotion vivante. C'est alors que le désir et la volition sont excités par un motif fait en partie de plaisir, c'est-à-dire du souvenir assez faible qu'il laisse dans la mémoire, et en plus grande partie de la souffrance que cause le sentiment de la réalisation imparfaite d'une jouissance dont nous connaissons la valeur élevée. Le Grec ardent en se souvenant des jeux olympiques se sentait excité par ce souvenir ; mais en même temps il constatait la différence existant entre ce moment de jouissance idéale, et la joie débordante des jours de fête ; et c'est le sentiment de cette différence qui l'engage à retourner aux jeux et, s'il ne le peut, à y aller du moins en imagination. Le plaisir et la souffrance impliqués dans le désir opèrent sur la volonté qui tend à chercher l'un et à éviter l'autre. Si l'excitation produite par le souvenir de quelque heureuse journée pouvait exister sans que l'esprit fasse de comparaisons avec l'actuel, il est probable que nous nous en contenterions sans être aiguillonnés par le désir; c'est l'idée de jouissances plus grandes encore qui détruit la paix de l'esprit.
6. — Passons maintenant à l'examen très délicat de ce qui provoque le désir. Nous devons, pour être plus clairs, commencer par les désirs physiques qu'on appelle appétits. La provocation doit ici venir en grande partie des conditions physiques des différents organes. Lorsqu'il s'agit de nutrition, d'exercice musculaire, de repos, de fatigue, le système nerveux n'a qu'une place secondaire dans les opérations maintenant considérées. C'est la condition dans laquelle se trouvent les organes digestifs qui cause la faim, celle des organes musculaires qui provoque le désir de l'exercice ou du repos. Les désirs musculaires n'affectent qu'indirectement les centres nerveux qui sont plus directement concernés dans le désir d'exercice ou de repos mental. Les centres nerveux passent par les mêmes alternatives de vigueur et d'épuisement que les muscles ; ils demandent comme eux à décharger leur surplus d'énergie, et prennent plaisir, à se reposer lorsqu'ils sont fatigués. Le sommeil repose les nerfs aussi bien que les muscles. Sous quelques termes que
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nous exprimions ce lait (l), il sera toujours la première loi du bonheur et du désir ; elle peut être modifiée par d'autres lois, spécialement par celles qui ont pour objet la stimulation et l'excitation, mais elle n'est jamais annulée.
Après avoir considéré dans leur ensemble les alternatives de dépense et de reconstitution nerveuse, nous devons maintenant parler des modes spécifiques de dépense ; dans chaque individu il y a certains points sur lesquels se porte naturellement ou artificiellement, une activité plus grande. Par exemple il se peut que ce soit l'activité manuelle, ou l'activité vocale, ou l'activité des sens, qui dépasse la moyenne ; là où existe ce degré supérieur d'activité, se forme une tendance à continuer d'agir, qui est quelque chose de plus que l'appétit, le désir ordinaire. Nous n'avons pas ici à parler des modes particuliers du plaisir qui accompagne ces manifestations d'énergie nerveuse.
Le problème devient plus compliqué lorsqu'on essaie d'étendre le principe général de l'activité et du repos nerveux, aux sensations et aux émotions. L'élément de plaisir et de souffrance sous sa forme la plus simple, se range sous la loi générale de la volonté ; lorsque le plaisir est présent nous désirons le conserver, lorsque la souffrance est présente nous désirons l'apaiser, et cela dans toutes les circonstances. D'après ce principe, pour provoquer le désir, on n'a qu'à donner comme un avant goût du plaisir ou de la souffrance. Si l'un de ces deux états de conscience n'existe pas, il n'y a pas de désir; bien des circonstances peuvent neutraliser leur effet, même lorsque la souffrance ou le plaisir sont présents.
C'est un fait admis que la grande source du désir est un plaisir goûté. Nos désirs au lieu d'être limités au rôle de solliciteurs du plaisir, prennent des formes individuelles et spécifiques en rapport avec les formes particulières de plaisirs et de souffrances expérimentés. De simples aptitudes à jouir ne provoquent pas nécessairement le désir; nous pouvons être constitués de façon à prendre du plaisir, à cultiver la musique, la peinture, la science et cependant à ne pas le désirer si on nous en a toujours empêchés. Là où il n'y a pas eu de stimulation antérieure, le désir ne naît pas. Il est probable que si nous étions constitués de manière à jouir spé-
(1) Voyez la Psychologie de Spencer.
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cialement de certains plaisirs, et si on nous refusait toujours de les expérimenter, de les goûter même, nous aurions une vie sans joies, une vie triste et ennuyeuse.
Les plaisirs expérimentés entrent dans la formation des appétits et augmentent leur force en tant que motifs. En général lorsqu'on satisfait ses appétits on éprouve une jouissance positive et un soulagement réel ; la vie est donc plus agréable avec eux que sans eux. Si l'on permet au désir de se développer jusqu'au point où il se produit une réaction agréable, et pas plus loin, si la satisfaction éprouvée est considérable, ce qui ne veut pas dire piquante ou choisie, alors les appétits physiques prennent une place importante dans notre bonheur total. Arrivé à ce point, c'est le désir dans le sens strict du mot, qui est prédominant. L'appétit n'est pas seulement un stimulus volitionnel simple nous pressant de vaincre la souffrance, c'est un stimulus qui imphque souvenir d'un plaisir et désir de faire revivre ce plaisir dans l'actuel. De plus le désir se fixe sur certains objets particuliers qui satisfont les appétits en donnant le plus de jouissance possible ; nous ne désirons pas une nourriture quelconque, nous désirons une nourriture choisie, nous désirons dépenser notre énergie d'une certaine façon.
Le désir étant donc fondé sur un plaisir expérimenté entre en activité au souvenir d'un plaisir passé ; alors il nous tente, il nous enflamme. Le genre du souvenir réglera aussi la forme du désir ; un plaisir qu'on se rappelle vivement avec le sentiment que l'idée est inférieure à la réalité opérera en tant que désir. Le pauvre enfant estropié qui reste à la maison pendant que ses frères sortent pour chasser, souffre de désir.
7. — Les désirs liés à nos différentes émotions sont encore plus complexes. Il semble, d'après la loi d'accumulation et de dépense nerveuse que notre aptitude a être affectés par une émotion particulière réclame cette émotion même. Nous avons déjà vu que rien ne prouve que nous devions désirer les plaisirs sensuels et beaucoup de nos émotions, si nous ne les avons jamais éprouvés. Les plaisirs de la vengeance, de la domination sont très grands, mais il ne semble pas qu'il y ait de désir inné leur correspondant. Pratiquement cela n'est pas important à savoir parce que nous ne pouvons vivre longtemps dans le monde sans goûter ces plaisirs, sans pouvoir les désirer par conséquent. Les émotions sociales soulô-
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vent des questions délicates à résoudre. Un être hypothétique jeté seul sur un coin de terre peut ne pas désirer voir d'autres êtres, hien que l'absence de société lui laisse un malaise inexprimable. Comme nous sommes nés dans la société, nous en connaissons les plaisirs et nous les désirons. L'enfant apprend à connaître lesjoies de l'amour et de ses caresses; il a un certain fonds de susceptibilité nerveuse qui détermine pendant combien de temps et à quel moment il veut jouir de ces plaisirs. Il en sent le besoin à certains intervalles plus ou moins rapprochés suivant les circonstances qui sont plus ou moins liées aux plaisirs ; si les circonstances ne viennent pas stimuler son désir, il sent un malaise réel qui se transforme en désir positif.
Il y a certains désirs qui ne viennent pas d'une expérience passée, ceux de l'amour sexuel par exemple, et dont l'origine est plus difficile à déterminer. Depuis l'enfance nous savons ce que c'est que l'affection, mais les relations entre les sexes font naître des désirs dont les objets n'ont pas été expérimentés. En réalité on ne sait pas exactement ce qu'on désire ; on éprouve seulement une surabondance de puissance tendant à se dépenser et de vagues sensations agréables qui semblent susceptibles d'augmentation.
La difficulté est facile à surmonter si l'on fait appel à la théorie de l'hérédité. L'expérience héréditaire des sensations de l'amour expliquerait le désir ; elle enseignerait qu'un sentiment agréable est éveillé par la vue du sexe opposé et prend la forme d'un désir puissant. Mais avant de chercher là une explication essayons de la trouver ailleurs.
On sait que nous désirons bien des choses que nous n'avons jamais expérimentées. Qu'est-ce que les rêves du jeune ambitieux si ce n'est le désir de choses entièrement inconnues et peut-être vues par l'imagination tout autrement qu'elles le sont ? Voilà un cas qui admet une explication bien facile. Notre expérience fournit des matériaux à l'imagination constructive ; nous connaissons certains plaisirs, certaines souffrances, nous pouvons aisément supposer un état de choses où les plaisirs sont tout et les souffrances rien. En partie à cause de ce que nous connaissons, en partie à cause de notre ignorance nous attribuons cet état de choses à une certaine situation dans le monde, bien que nous n'ayons jamais occupé cette position. Les matériaux dont est
formé le désir sont donc tous tirés de l'expérience, leur arrangement, l'illusion qui nous les fait lier à un objet spécifique, voilà seulement ce qui vient de nous-mêmes. Le désir de l'immortalité après la mort ne peut être fondé sur un fait ; il est seulement allumé par notre amour pour le bonheur.
L'imagination constructive sait parfaitement quelles sont ses limites, et elle ne s'essaie pas à concevoir des plaisirs absolument nouveaux comme ceux de l'amour et de la maternité. Ce ne sont pourtant que des modifications du sentiment de l'amour général ; mais on ne peut d'après des états antérieurs en concevoir ni le mode ni l'intensité. Il n'est pas nécessaire d'être mère pour aimer à caresser un enfant, mais ce serait pure présomption que de croire qu'on a ainsi la préconception de l'expérience réelle de la maternité.
On peut encore rappeler une autre loi. L'expérience présente d'un plaisir provoque souvent le souvenir et comme l'écho de beaucoup d'autres plaisirs, avec une somme de désirs correspondants. C'est rappeler la loi de l'émotion idéale, d'après laquelle un stimulus présent donne un plaisir qui compte pour plus qu'il ne vaut en réalité. Mais les plaisirs en idée, étant le plus souvent si inférieurs à la réalité, les suggérer c'est provoquer le désir. Il arrive pourtant que nos plus grands moments de bonheur soient mêlés de désirs ; non pas que le désir soit nécessaire au plaisir , mais un plaisir très grand qui renferme une multitude d'échos du passé, doit renfermer aussi bien des points qui ne sont que la réalisation imparfaite de plaisirs idéaux.
Il s'est élevé une discussion intéressante sur ce point : dans le désir, avons nous toujours en vue un plaisir ou une souffrance ? On a remarqué par exemple que l'objet de l'appétit qu'on appelle la faim, ce n'est pas le soulagement d'une souffrance, la recherche d'un plaisir, mais bien seulement la nourriture. Enfin on a encore observé que souvent ce n'est pas le désir qui suit le plaisir, mais le plaisir qui suit le désir.
Butler s'est bien souvent servi de ces remarques pour prouver l'existence de motifs désintéressés. M. Sidgwick (Methods ofEthics, book I, chap. iv) a dit à peu près dans la même intention : « La faim est une impulsion qui disparaît
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en prenant do la nourriture. L'apaisement de la faim est généralement accompagné d'une sensation agréable plus ou moins intense ; mais on ne peut pas dire que cette sensation agréable soit l'objet de la faim, et que c'est l'idée de ce plaisir qui stimule la volonté de l'homme affamé. Naturellement la faim est fréquemment accompagnée de l'anticipation du plaisir de manger ; mais elle peut exister sans cela comme le prouve un examen sérieux ; cet examen montre même que là ou la faim et l'anticipation du plaisir sont réunies, l'anticipation n'est qu'un appétit secondaire bien distinct du désir premier stimulant de la volonté. »
L'activité, la poursuite est souvent agréable pour ellemême. Prenons par exemple la chasse au renard. « Personne en entrant en chasse ne se représente la mort du renard comme une source de jouissances séparées de l'excitation produite par une poursuite ardente. » En réalité le chasseur doit avant tout, pour jouir de la chasse, se lancer avant tout à la poursuite du renard, sans trop penser à son propre plaisir. « On peut dire, ce qui a première vue semble un paradoxe, que si l'impulsion d'intérêt personnel est trop prédominante elle se détruit elle-même. » Cela est vrai non seulement de la chasse, mais de la pensée et de l'étude. « On ne peut réellement jouir par l'intelligence que lorsqu'on se lance dans l'étude avec une ardeur d'esprit qui vous emporte pendant un temps loin du moi et de ses sensations. « Il en est de même pour l'exercice de la faculté créatrice dans tous les arts ; afin de trouver le plaisir nous devons l'oublier.
Il y a de la vérité dans toutes ces observations, mais elles ne renferment rien de contraire à la loi générale de la volonté. Il suffit de constater que les anomalies apparentes sont dues à la présence de certaines circonstances modifiantes.
D'abord, bien que le plaisir et la souffrance soient les fins dernières de la volonté (avec quelques exceptions reconnues) elles ne sont pas les fins tangibles, ce n'est pas sur elles que les organes actifs mettent la main. Nous ne pouvons pas prendre un plaisir dans notre main et le loger dans le cerveau, nous ne pouvons avec nos doigts enlever de notre mémoire un chagrin profond. Ainsi nous ne pouvons satisfaire notre faim qu'en nous emparant de son objet matériel,
la nourriture. Notre dessein est d'apaiser une souffrance, mais nos efforts, nos opérations sont dirigés sur une partie du monde extérieur qui devient pour nous aussi intéressante. Sans une souffrance ou un plaisir éprouvés nous ne penserions jamais à prendre de la nourriture, nous n'en ferions pas un objet de désir. Mais en voyant qu elle a de tels effets sur notre conscience subjective nous faisons tous nos efforts pour nous la procurer. .
Dans cette poursuite nous semblons parfois oublieux du plaisir que nous voulons recueillir, tout notre esprit est absorbé par les apparences sensibles des choses. Il n'est pas nécessaire, ce n'est pas une des conditions de notre jouissance, que nous soyons à tout moment occupés de la pensée du plaisir ou de la souffrance subjective liée à notre dépense d'activité ; c'est cette pensée qui nous met en mouvement, nous pouvons la perdre de vue pendant un certain temps. C'est une loi bien connue de l'esprit et à laquelle j'ai déjà bien souvent fait allusion, que nous ne pouvons pas être occupés objectivement et subjectivement dans un même instant ; nous passons rapidement de l'une à l'autre occupation. Il y a avantage à interrompre notre conscience subjective même lorsque c'est interrompre un plaisir ; parce que nous la retrouvons avec une nouvelle jouissance. C'est un mérite, une recommandation pour certains exercices que de nous sortir de nous-mêmes pour un temps ; ce n'est pas une bonne chose que d'être toujours conscient du moi (self conscious); si nous sommes dans le malheur l'exercice objectif est un remède ; si nous sommes dans le bonheur, il empêche la sensibilité de s'émooisser trop vite.
Dans tout ceci il n'y a rien d'incompatible avec la loi de la volonté, rien qui détruise l'équilibre entre la force de notre désir, l'énergie de notre poursuite, et le plaisir attendu, en résumé rien qui annule notre caractère d'êtres rationnels qui est de ne désirer une chose, qu'exactement d'après la valeur du plaisir qu'elle procure. Un homme désire prendre de la nourriture et ordinairement une nourriture particulière ; mais du moment que celle-ci n'apporte plus de soulagement et cause même une indigestion, le désir de la prendre cesse. La nourriture est un moyen pour atteindre un but et on la considère comme un but ; notre esprit a une certaine disposition à mettre parfois le moyen au-dessus du but et cette