OPINION DE BUTLER
disposition poussée ù rcxtrômc fait tenir une conduite irrationnelle.
Je ne crois pas qu'on puisse tirer de ces considérations aucun argument en faveur des impulsions désintéressées. L'homme le plus égoïste peut interpoler, pour la satisfaction de ses appétits, leurs objets extérieurs ou causes ; et, dans l'acte de prendre sa nourriture, en oublier pour un moment les conséquences subjectives. De même pour le chasseur, l'homme d'étude, l'artiste. On ne peut tirer de cette source aucun argument en faveur de l'existence de motifs purement vertueux ou de leur influence bienfaisante sur le moi de l'agent vertueux. Ce sont là des rêves aussi chimériques que la pierre philosophale.
J'ai déjà combattu bien des fois pour soutenir que nous possédons une certaine somme de motifs purement désintéressés. Et pour cela je m'appuie non pas sur l'argument de Butler, mais sur des faits et des inductions tirées de ces faits. Dans plusieurs circonstances (je les voudrais plus nombreuses), je trouve que les individus agissent en vue du bien des autres, contrairement à leur propre intérêt et sans penser à une compensation. Si cela n'était pas vrai, je ne sais pas comment par exemple, Rome aurait jamais fondé son empire, et l'Angleterre atteint le degré de puissance qu'elle possède aujourd'hui. Je ne vois pas que ceux qui se sont dévoués pour obtenir ces grands résultats aient jamais trouvé un plaisir les dédommageant de leur dévouement, ou aient cru qu'ils trouveraient ce plaisir. Le second ministère de Lord Derby a probablement écourté sa vie ; il a certainement diminué ses jouissances et augmenté ses souffrances ; et cependant je ne puis trouver dans ce monde ou dans un autre de bien correspondant pouvant le payer de ses sacrifices.
Je suis de l'avis de M. Sidgwick, si l'impulsion égoïste est trop prédominante, elle se détruit elle-même. J'ai déjà fait observer qu'un peu de désintéressement est un moyen d'augmenter notre bonheur en obtenant l'attention et les services de nos semblables. Une générosité spontanée, nous poussant à accomplir une bonne action sans penser à chercher une compensation, est le meilleur moyen d'obtenir la considération de ceux qui nous entourent. Cette générosité ne doit cependant pas être étourdie, aveugle, sans cela la perte
serait plus grande que le gain. Nous devons après quelques essais cesser de travailler pour des ingrats. Mais une certaine promptitude à montrer de la bonté pour tout le monde est un bon placement quand il est soumis à la raison qui nous conduit à notre propre bonheur. Il semble que les personnes complètement égoïstes ne sont jamais assez clairvoyantes pour découvrir que c'est en s' occupant du bonheur des autres qu'elles' ont le plus à gagner. On trouve toujours un peu d'honnêteté naturelle dans ceux qui paient honnêtement.
En soutenant donc que « le plaisir que procure la vertu peut seulement s'obtenir à la condition expresse de ne pas le chercher », je n'admets pas que ceci ait rien à voir avec la loi du désir. C'est seulement une des nombreuses et tristes preuves de la faiblesse et du peu de clairvoyance de notre nature. Nos désirs doivent en réalité s'attacher aux accompagnements objectifs indifférents de nos plaisirs parce qu'ils ne peuvent faire autrement ; mais ils ne font pas de ces accompagnements indifférents des buts d'action même lorsqu'ils sont séparés des plaisirs qui les ont mis en lumière. Lorsqu'un homme perd le plaisir qu'il prenait en chassant, il ne désire plus chasser ; une longue habitude, certaines associations d'idées feront qu'il continuera à prendre un certain intérêt à l'idée de la chasse ; mais il ne cherchera plus à y aller du moment qu'il aura cessé d'avoir conscience d'un plaisir éprouvé.
Il se peut que ce soit à bonne intention que l'on cherche à découvrir parmi la foule des motifs qui gouvernent l'activité humaine, des motifs indépendants de tout plaisir, de toute souffrance ; cela peut être tout dans l'intérêt de la vertu. On peut dire la même chose de la théorie de la libre volonté, du libre arbitre, qui va plus loin et cherche à établir qu'il y a des actions sans motif quel qu'il soit. On peut faire aux deux systèmes la même question. En évitant l'égoïsme par ces moyens, sommes-nous jetés dans les bras de la vertu ? quand le motif d'action d'un homme n'est pas égoïste, ou quand cet homme agit sans motif, sommes-nous sûrs que la vertu en tire tout bénéfice ? N'est-ce pas plutôt se livrer au hasard, à la merci des circonstances qui peuvent conduire au vice aussi bien qu'à la vertu ? Ce que je voudrais, dans l'intérêt de l'humanité, c'est qu'on agisse non pas en vue d'objets
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indiiïéreiits, non pas non plus sans motifs spécifiques, mais bion en vue du bonheur de l'humanité, et toujours dans cette direction. Nos sympathies, lorsqu'elles sont assez développées nous poussent dans cette direction ; lorsqu'elles cessent de nous influencer, je ne puis trouver qu'une sauvegarde à notre conduite c'est de la diriger vers les points ou l'égoïsme et le bien des autres coïncident. Ces ruses de l'indilTérentisme, je voudrais les supprimer, comme je voudrais dans l'intérêt de l'humanité, supprimer ces impulsions du li])re arbitre auxquelles on ne peut assigner aucun motif. Des motifs poussant vers des choses indifférentes, des actions sans motifs doivent servir également le vice et la vertu. Par elles nous renonçons à poursuivre notre propre bonheur, et nous n'ajoutons rien au bonheur des autres.