‹ Les émotions et la volontéChapitre 123 sur 194 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

1. — Dans mon précédent volume j'ai donné une exposition complète du principe constitutif que l'on trouve à la base de toutes les puissances acquises, réservant pourtant le cas des acquisitions morales. On sait que le procédé plastique exprimé sous le nom de loi de contiguïté, a une grande influence dans les conflits volontaires au point de donner à un motif une force supérieure. Pour l'enfant c'est une grande difficulté que de fixer son attention sur une même chose pendant un certain temps ; pour l'homme l'apparence même de lutte n'existe pas. L'application de ce procédé à la confirmation des volitions de développement mental, conformes à la prudence, et des volitions ayant pour but l'intérêt des autres, constitue une partie des plus importantes du travail de l'esprit humain.

On retrouve dans cette espèce d'acquisitions le même principe fondamental dont nous avons déjà parlé. Il faut pour les faire, un certain nombre de répétitions et des circonstances favorables. (V. Contiguïté et Émotion idéale). En écartant d'abord les différences naturelles de caractère, la plus importante des conditions accessoires est la liberté d'esprit par rapport à d'autres sujets et son absorption dans le sujet en vue. Une bonne nutrition, la santé, la jeunes sesont encore nécessaires. La particularité qui distingue les acquisitions morales des acquisitions intellectuelles, c'est la présence de deux puissances hostiles dont l'une doit graduellement prendre l'ascendant sur l'autre. Dans une telle situation il faut, s'il est possible, ne jamais perdre la bataille.

CONTRÔLE DES xVPPÉTlTS i'iO

Tout gain du uuiuvais coté peut aimuler roll'ot de Lieu des conquêtes du bon coté. Il faut donc, avant tout, assurer une série ininterromijue de succès à la force qu'on veut l'aire triompher, jusqu'au moment où la répétition l'ait tellement fortifiée qu'elle puisse vaincre les obstacles dans toutes les circonstances. Voilà théoriquement, la meilleure manière d'assurer le progrès moral.

2. — Je dois naturellement d'abord parler du contrôle de la volonté sur les sens et les appétits. Lorsque nous balançons les intérêts contraires de la vie, nous trouvons que les plaisirs des sens nous engagent trop vivement à les poursuivre, et que les souffrances des sens nous poussent trop à les éviter. On ne peut chercher les jouissances de l'exercice, du repos, de la nutrition, de la chaleur, du goût, de l'odorat, de l'ouïe, de la vue, sans rencontrer d'autres intérêts actuels ou futurs en conflit ; il faut que ces intérêts soient assez forts gour résister au choc au moment voalu. Pour cela il faut que nous appelions à l'aide de la volonté, la force de l'habitude, qu'on ne peut obtenir que par une série ininterrompue de décisions. C'est ainsi que nous évitons la fatigue musculaire, les souffrances aiguës, la soif, la faim, la chaleur ou le froid excessifs, les saveurs amères, les odeurs dégoûtantes, etc. ; bien que pour sauvegarder des intérêts plus sérieux nous nous soumettions à ces excitations pénibles. Ce qu'il faut d'abord faire, c'est remarquer que certains objets sont supérieurs à d'autres, et faire partager par les moyens les plus doux cette préférence à chacun. Nous n'obtenons aucun résultat en laissant un fruit défendu à la portée d'un enfant affamé ; son éducation volontaire n'est pas assez avancée pour donner aux motifs qui l'empêcheraient de saisir le fruit, une force suffisante. Il faut commencer par présenter de faibles tentations d'un côté, et de forts motifs de leur résister de l'autre ; et s'il ne survient pas quelque obstacle imprévu, nous pouvons compter que notre élève fera quelques progrès solides dans le commandement de ses appétits. Chaque pas à franchir a ses difficultés spéciales. Parfois nous avons à combattre des impulsions sensuelles d'une force extraordinaire, d'autres fois nous avons à faire à des caractères précoces qui sont disposés à prendre des résolutions prudentes, et à tenir compte de ces intérêts d' autrui si importants pour l'éducation morale. Le seul fait

général que l'on retrouve partout, c'est que par une série d'opérations où un motif 'triomphe toujours des sollicitations des sens, il se forme un courant nerveux qui confirme la victoire, donne au vainqueur une force nouvelle, le met en état de résister à des attaques plus -fortes, pendant que disparaît graduellement le sentiment de l'effort à faire, de la lutte. Le contrôle des appétits, nécessaire pour la conservation de la santé, si difficile dans la jeunesse et même dans l'âge mur, peut, avec l'aide de l'habitude devenir si complet que l'individu ne souffre même plus de la tentation.

3. — Prenons l'habitude de nous lever de bonneheure. Nous avons ici d'un côté les sollicitations de nos sens, de l'autre le stimulus volitionnel inspiré par les intérêts collectifs de la vie. Je veux écarter toutes les suppositions qui modifieraient la situation, ou l'indifférence rare de quelques personnes pour la jouissance de rester couchées tard, ou bien encore la force trop grande des motifs nous déterminant à poursuivre nos intérêts. Afin de prendre l'habitude de se lever de bonne heure il faut d'abord une initiative forte et décidée. Ce n'est pas le cas ici d'employer les moyens doux et gradués. Je ne tiens pas grand compte de la méthode qui consiste à se fixer une heure ordinaire pour se lever puis à avancer peu à peu d'un quart d'heure son lever. Le véritable moyen d'arriver au but c'est d'avoir, ou bien une volonté très puissante, ou bien une nécessité pressante, et de se lever dès le début à l'heure voulue. Une nécessité quelconque force un homme depuis sa grande jeunesse à être hors du ht chaque matin à six heures. Pendant des semaines, des mois, des années peut-être, la lutte à soutenir sera vive, il souffrira de sa résolution. Puis peu à peu la force de l'habitude se fera sentir modifiant par degrés imperceptibles l'amertume première du conflit. A force de répéter le même acte l'individu finit par l'accomphr sans s'en apercevoir; parce qu'un courant nerveux s'est établi qui confirme la victoire de l'impulsion dominante et détruit l'impulsion vaincue. La force de détermination qui unit le mouvement décisif fait pour sauter du lit avec la perception de l'heure convenue se forme et s'accentue lentement mais sûrement. La répétition adoucit l'amertume de la première expérience et nous fait approcher rapidement du but final, la ponctualité machinale et l'indifférence absolue. Des années sont peut-être nécessaires pour arriver

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à ce point, mais lût ou tard l élément plastique qui est en nous doit triompher, si toutefois les deux conditions de réussite, une ibrce d'initiative suflisante, et une persévérance absolue, ont été remplies. Si ce n'est que par occasion, à des intervalles plus ou moins longs qu'on s'applique à acquérir une habitude, on a beaucoup de chance pour ne pas y arriver. Il faut changer tout l'ordre du système pour que la faible impulsion du devoir de chaque jour puisse arriver à contrebalancer et à dominer l'influence des plus fortes impulsions sensuelles ; et, ordinairement, il faut compter sur des années pour opérer ce changement. Ici, comme dans les acquisitions intellectuelles, les difl;érences de puissance plastique sont très grandes suivant les individus. De plus les circonstances extérieures de la vie ont parfois une grande influence sur son efficacité. Si un homme a une existence régulière, à l'abri des imprévus, des fatigues extraordinaires, il pourra développer facilement ses habitudes morales. Les soucis d'une existence peu sûre, un travail excessif nous blessent toujours sur un point ou sur un autre; si le mal atteint certaines parties, il peut diminuer la force de l'élément plastique. On peut aussi avoir un tempérament, des émotions qui disposent ou non à se soumettre à la discipline de l'habitude. Il peut convenir à mes goûts et à mes émotions de réclamer les heures du matin ; ils m'aideront donc à prendre certaines habitudes de ponctualité machinale. Qu'au contraire je ne ressente ni goût ni intérêt pour l'acquisition de cette habitude, l'absence de toute aide rendra l'acquisition proportionnellement difficile.

4. — L'exemple que je viens de prendre contient tous les éléments que l'on retrouve dans l'acquisition des habitudes contrebalançant les appétits violents. Les difficultés à surmonter sont les mêmes dans d'autres cas ; ce sont toujours la force de l'appétit lui-même, l'insuffisance de l'impulsion initiale, les interruptions, l'absence d'une inclination très forte pour le but à atteindre. La plus grande des influences initiales est d'abord la contrainte extérieure, puis vient la contrainte morale ; et enfin tous ces moyens par lesquels nos semblables agissent sur nous sans cependant nous forcer. Dans le plus grand nombre des cas nous n'avons pour nous guider, que nos résolutions intimes dictées par nos plaisirs et nos soufl"rances et par des motifs indépendants de

la manière de voir des autres hommes. Quand ceux qui nous ont précédés dans la vie ont résumé pour nous leur expérience en maximes, nous nous en remettons à leur sagesse, plutôt qu'à notre propre choix ; c'est la situation où se trouvent les jeunes gens. Rousseau dans aoïiEmile a poussé jusqu'à ses dernières conséquences la théorie adverse de la détermination personnelle. Il propose de ne jamais s'opposer directement aux inclinatioiis de l'enfant, mais de le laisser se hlesser en les suivant, si bien que le mal senti soit son seul correcteur. Il voudrait qu'on le laisse expérimenter les conséquences fâcheuses des désirs mal placés, au lieu de les supprimer d'autorité. Sans doute on pourrait dire beaucoup en faveur de la force supérieure de l'expérience qu'apporte chaque jour, comparée à celle des conseils, des avis ou de l'exemple; mais le système d'éducation de Rousseau n'est pas possible ni pratique à cause de cette raison entre beaucoup d'autres, qu'il est impossible d'expérimenter dans un temps convenable toutes les conséquences mauvaises de nos imprudences. Puis ces conséquences sont parfois si graves qu'il est bon d'en sauver l'enfant. Nous ne pouvons ensuite, malgré tout l'art possible placer l'enfant dans une situation où il doive donner sa libre et personnelle détermination, comme s'il était dans la maturité de la vie. De plus, bien que l'autorité tienne peut-être trop de place dans la vie humaine en général, l'homme est destiné à n'être jamais complètement émancipé, une éducation qui lui apprenne à obéir lui est donc aussi nécessaire pour la vie du monde qu'elle l'est pour le soldat qui doit vivre au régiment.

5. — Les habitudes de tempérance se forment de la même manière et pourraient être de même étudiées en détail. Que leur formation soit bien résolue à la suite de souffrances causées par des excès, et de plaisirs causés par un régime sain, et l'individu se restreindra de lui-même, et l'on pourra dire que par la force de sa volonté il est devenu tempérant. Mais s'il n'est tempérant que rarement et incidemment, la volition n'en deviendra pas plus facile à mesure qu'il avancera en âge. Cependant, quand la volonté est assez forte pour agir toujours et dans toutes les circonstances, l'élément plastique aidant, la tempérance devient nneliabitude.

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