‹ Les émotions et la volontéChapitre 128 sur 194 · MOTIFS DE PRUDENCE · texte numérisé non relu

MOTIFS DE PRUDENCE

nous cliuiis eiiiiùremeiit laissés à nos impulsions naturelles; les plus fortes do ces impulsions deviendraient, par la répétition, complètement prédominantes, et notre caractère ne serait alors fait que d'impulsions naturelles et d'habitudes.

"•2. — Nous ne sommes cependant pas libres de suivre ainsi uniquement nos impulsions personnelles. Des influences étrangères viennent en outre peser sur nos déterminations volontaires, là où nos sentiments n'ont pas fait sentir leur puissance. Nous sommes soumis à une éducation, à une discipline, avant de savoir atteindre les fins agréables, éviter celles qui sont pénibles. Outre les actions que provoquent nos propres impulsions, il faut qu'on nous apprenne à manger, à boire, à marcher, à nous tenir en repos. Sans être pour cela toujours gouvernés, nous nous trouvons à côté de personnes dont nous suivons les exemples; et c'est ainsi que les coutumes du passé faisant face à celles du présent nous enlèvent des mains une grande partie de notre initiative personnelle et moulent notre personne sur un modèle préétabli. Quand ces influences étrangères ont accompli leur œuvre nous sommes des êtres artificiels. Les impulsions naturelles ne sont pas entièrement déracinées, mais elles sont modifiées, transformées; et si nous voulons estimer un caractère il ne faut pas oublier qu'il est le résultat de la combinaison de deux forces impulsives. L'influence qui se fait sentir dans les premières années par l'autorité et l'exemple des plus âgés, des maîtres, des compagnons, se continue dans la vie par les conseils, les remontrances de vive voix, les admonestations écrites, les exemples brillants, les grands succès, les revers éclatants. L'ami dans la vie privée, le moraliste autorisé en public, influent sur nos décisions. D'autres ne font que fournir des indications qui peuvent éclairer notre jugement sans nous imposer une conduite particulière. L'un nous apprend à conserver la santé, l'autre nous expose les règles économiques et les moyens de s'enrichir, le troisième nous montre comment on gagne ou l'on perd une bonne réputation, le quatrième nous guide jusqu'aux sources de la science. Lorsque nous nous appliquons à la poursuite d'un but, nous acceptons tous les renseignements loyaux donnés sur les moyens de l'atteindre et nous agissons en conséquence. Rien ici n'est livré au caprice, au hasard. Notre conduite peut être le résultat de la combhiaison de

plusieurs influences, mais chacune d'elles a ses conséquences caractéristiques et fixes, semblables aujourd'hui à celles d'hier. Il est bien difficile de dire absolument que la reproduction du même motif conduira au même acte ; mais notre incertitude n'existe que parce que nous ne savons pas si quelque motif nouveau ne s'est pas introduit et n'a pas modifié l'efficacité du premier.

3. — Notre exposition ne serait pas complète si nous ne disions pas qu'il faut encore pour attribuer aux motifs de prudence toute leur valeur, pour se résoudre à agir en conséquence, que l'esprit soit libre en partie du moins; par l'attention qu'on y accorde, on ajoute à la force des motifs qu'on pèse. Quand on sait qu'une personne est réfléchie, on attend secrètement d'elle des résolutions plus prudentes et une plus grande persévérance à les mettre en pratique.

Des intérêts futurs et éloignés s'impriment dans l'esprit qui les discute pendant toute la période de délibération, et reparaissent plus forts au moment où les motifs sont en conflit. Il n'y a pas de loi physique plus sûre que celle qui régit ainsi la consolidation des suggestions de prudence. Celui qui s'est consacré à la poursuite de la richesse, pense souvent à la fortune comme fin principale et subordonnée ; son amour pour l'argent augmente alors même qu'il est combattu par la tentation de jouir davantage, de vivre plus largement.

4. — On rencontre parfois des caractères naturellement prudents ; il suffit pour cela qu'une volonté active très forte se trouve liée à une bonne mémoire du plaisir et de la souffrance expérimentés. Si le but poursuivi est la santé ou les sensations physiques, il faut que rintelHgence garde un souvenir très vif de la maladie, de la faiblesse éprouvée, qu'elle se les représente fortement en idée avec les circonstances qui les ont provoquées. De même pour toute autre fin, et même pour la somme totale des objets à atteindre. Il faut que l'inteUigence prête son concours et conserve dans toute sa vivacité l'image de la fin poursuivie afin qu'elle puisse lutter de puissance avec les impulsions présentes opposées. Il peut y avoir, comme je l'ai dit, des génies de prudence comme il y a des génies mathématiques ou musicaux ; ce fait, la persistance intense en idée de l'impression caractéristique particulière, étant commun à tous. Lorsque nous savons qu'une personne est douée d'une façon extraordinaire

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