MOTIFS CONTRAIRES A LA PRUDENCE
sur un point particulier, nous tenons pour certain qu'elle agira en conséquence, et d'une manière toute différente de celles qui n'ont qu'un souvenir bien peu effectif des expériences douces ou amères de la vie. Un caractère prudent a le sentiment très vif des conséquences bonnes ou mauvaises de ses actions, se soumet aux conseils, suit les exemples qui peuvent l'aider à vivre heureusement, recueille les informations qui lui permettent de défendre ses intérêts les plus généraux contre les biens partiels ou temporaires ; n'agit qu'avec réflexion, et est toujours occupé à bâtir une sorte de forteresse mentale faite de prévoyance et de prudence. Un tel esprit en arrive facilement à faire de tous ses actes un calcul. Il est inutile de chercher à lui faire prendre part aux dissipations de la foule imprévoyante et légère.
5. — Voici les forces, qui du côté de la prudence nous poussent à agir, il n'est pas difficile de trouver quelles sont les forces contraires. Ce sont d'abord et surtout nos sensations et émotions actuelles et pressantes qui naturellement sont plus fortes que celles qui sont seulement en souvenir ou anticipées, et en triomphent aisément. L'intempérance^ l'indolence, la prodigalité, l'offense faite à ceux qui pourraient nous servir, tout enfin ce qui indique une conduite insouciante, est une faute contre la prudence, faute qui vient uniquement de ce que notre sentiment de nos intérêts durables, n'agit pas sur la volonté avec la même énergie que le goût pour les stimulants agréables, et les jouissances émotionnelles ou autres. Dans ce cas il y a faiblesse volitionnelle ou morale, faiblesse qui, aussitôt qu'elle se manifeste d'une manière évidente, permet de formuler la loi de notre existence, aussi facilement que la loi de la fumée qui est de monter et celle de l'eau qui est de descendre. Nous ne sommes pas ici soumis à une contrainte comme l'enfant qui prend une médecine, ou le vagabond qui couche à ciel ouvert parce qu'il n'a pas d'abri. Mais la loi qui régit l'acte n'en est pas moins aussi stricte dans un cas que dans l'autre après que l'on a écarté les différences de sensibilité entre les individus. On peut dire réellement que la personne qui ne peut pas résister aux tentations qui doivent lui causer un mal, est attaquée de faiblesse, d'impuissance morale, parce qu'il est possible de remédier à ce défaut en faisant appel à des moyens moraux ou en suscitant de nouvelles émotions ren- Bain. — Émotions et Yoloiitô. 29
4oU PRUDENCE — DEVOIIl — INCAPACITE MORALE
fermant un fojt stimulus volitionnel. L'intempérance est une faiblesse à laquelle on ne peut remédier en enfermant un homme, en lui donnant seulement une certaine quantité de nourriture. Ce serait tomber dans la folie. Ce que l'on peut faire pour diminuer une faiblesse ordinaire, c'est de renforcer les motifs en faveur de la contrainte ; si ce moyen réussit, c'est que la faiblesse venait seulement du caractère des impulsions qui agissent sur la volonté. On peut présenter à une personne les malheureuses conséquences d'un acte avec plus de force qu'elle ne se les représente à elle-même ; on peut faire intervenir sa propre autorité en imposant un mal en plus de ceux qui sont inévitables, on peut promettre une récompense, un plaisir à la personne si elle vainc sa faiblesse , on peut prêcher, exhorter, remplir l'esprit d'exemples prouvant les horreurs du laisser aller, les féhcités de la bonne conduite. Par tous ces moyens on arrive parfois à sauver la victime, souvent on échoue. Si Ton obtient un résultat satisfaisant, c'est seulement qu'on est arrivé à combler le déficit du côté des motifs de prudence ; c'est ainsi que l'on fortifie une construction lorsqu'on veut qu'elle résiste aux tempêtes, qu'on augmente le nombre de ses pièces d'artillerie lorsqu'il faut détruire une citadelle.
6. — Chaque personne faisant choix d'un but suprême, tout le monde est plus ou moins disposé à subordonner à cette fin tous les autres motifs d'action. Tout homme a son caractère complètement formé par rapport au but final de sa vie, quand la nature, la force de la volonté, les habitudes, et d'autres circonstances, ont réussi à subordonner tout ce qui forme ce caractère à l'idée dominante de cet homme. Les observations que nous avons déjà faites sur les fins de prudence s'appUquent également à l'ambition d'Alexandre, à la philanthropie d'Howard, à la carrière de tout homme dévoué à la littérature, à la science, au progrès politique. En général personne ne répond entièrement à ce qu'exige le but poursuivi. Néanmoins nous connaissons bien des moyens de remédier à notre infériorité. Un homme est entraîné par un sentiment de fatigue, par son amour des plaisirs sensuels, par ses craintes, ses affections, ses haines, son goût pour les beaux-arts, à laisser échapper une occasion de se rapprocher du but de sa vie ; nous notons la circonstance, et nous nous attendons, toutes choses étant semblables, à le voir montrer
CAllACTÈUE PUUDENT \h[
kl même l';ul)lossc à un autre moment. Mais nous savons aussi ({ue si ({uclque ami ou quelque personne ayant de l'autorité sur lui prcMid la chose à cœur, elle pourra lui fournir les motifs de résistance qui manquaient et lui faire prendre la résolution convenable. Nous savons encore que si la personne en cause a des remords de sa propre faiblesse morale, le souvenir de sa chute sera un motif de plus en faveur de la décision à prendre dans une autre occasion. Après quelques expériences nous pouvons dire avec une assez grande certitude quelle est la valeur du repentir en tant que motif d'action pour la personne en cause. Chez quelques hommes le remords est un stimulant puissant de la volonté longtemps après que la faute a été commise, chez d'autres le remords n'a aucune influence, aucune valeur. Si nous pouvons suivre constamment une personne, nous arrivons à pouvoir prédire comment elle agira dans des circonstances données et nous agissons en conséquence. Si l'événement nous contredit, nous ne l'attribuons pas à quelque incertitude dans la séquence des motifs et des actes, mais à notre ignorance antérieure des motifs présents. Lorsque nous spéculons à l'avance sur les décisions d'un corps délibératif, nous pouvons connaître exactement les opinions et les inclinations de chaque membre en particulier ; mais nous ne pouvons pas prévoir lesquelles de ces opinions et de ces mclmations influeront au jour donné. De même lorsque nous essayons de prévoir quelle doit être la décision prise par un membre seul. Nous sommes capables de calculer à peu près le résultat d'un conflit de motifs lorsque nous connaissons les motifs présents, mais il n'est pas toujours en notre pouvoir d'assurer d'avance quelles seront les influences qui se feront sentir dans toutes les occasions. Un incident désagréable peut tout à coup refroidir des sympathies très chaudes un instant avant. Il se peut qu'un tempérament irascible laisse passer un affront sans colère, qu'un avare nous surprenne par sa libéralité. Personne ne supposera que ces exceptions imphquent que le lien qui attache le motif à l'acte soit rompu pour le moment par un caprice de la nature, qu'il y ait par instant suppression de la loi qui unit le conséquent à l'antécédent. A ces exceptions on sait qu'il n'y a qu'une explication à chercher, c'est la présence d'un second motif qui pour un temps prend la direction de l'esprit, tient en échec le motif
habituellement prédominant. Nous ne pourrions pas admettre comme explication l'hypothèse suivante : un homme profondément avare dans la conduite générale de sa vie, peut à certains jours oublier complètement son amour pour l'argent, et agir alors comme si ce n'était pas son caractère d'être avare. Nous connaissons trop bien l'uniformité des actions des hommes pour admettre la possibilité d'une suppression absolue des motifs, bien que nous ne soyons que trop préparés à voir faiblir occasionnellement les plus puissantes impulsions de l'homme. « Le fripon et le fou sont honnêtes et sages par accès. «
7. — Devoir. — Les diverses branches de ce qu'on appelle devoir, obligation, convergent toutes vers les intérêts de nos semblables que nous devons respecter tout en nous occupant des nôtres. Justice, vérité, fidélité aux engagements contractés, respect de la personne, du caractère, de la propriété et des droits de nos semblables, obéissance à l'autorité légale, voilà ce que nous sommes forcés de pratiquer comme membres d'une communauté, unis pour obtenir protection commune. Il y a dans la nature humaine certaines tendances primitives qui nous font agir comme le devoir le demanderait. Par nos affections, nos sympathies nous nous identifions avec toutes les créatures qui souffrent et qui jouissent, ce qui est pour nous un motif de travailler pour elles jusqu'à un certain point comme pour nous. Dans le groupe restreint des émotions intellectuelles, il y un sentiment qui nous rend hostiles aux inconséquences, à l'inégahté, à la déloyauté, qui nous aide par conséquent à remplir nos devoirs de vérité et de justice. Voilà ce que nous fournit la nature pour l'accomplissement des devoirs sociaux. Le cercle des motifs anti-sociaux est bien plus étendu. Heureusement, qu'on peut écarter, mettre hors de cause, les impulsions purement égoïstes; sans cela il serait presque impossible d'accomplir tout ce que le devoir réclame de nous.
8. — J'ai déjà exprimé l'opinion [Émotions étliiqiies, § 1) que l'autorité, le châtiment, est le commencement de l'état d'esprit qu'on appelle de ces différents noms : Conscience, sens moral, sentiment de l'obligation. La majorité dans chaque communauté adopte certaines règles comme nécessaires à la conservation et au bien-être commun. Elle constate qu'il y va non seulement de ses intérêts, mais
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encore de son existence môme, si ces quelques règles, répression individuelle, respect des sentiments et des propriétés des autres, sont mal observées. Il faut que rol)éissance soit spontanée de la part du plus grand nombre, ou de ceux dont l'influence est prépondérante dans la société ; pour le reste on peut l'amener à la soumission par la contrainte. Celui qui n'est pas disposé de lui-même à obéir aux règles prescrites par la société, doit, afin de suppléer à l'absence de tout autre motif, être menacé et soumis à des punitions, augmentant jusqu'au moment où l'obéissance est complète. C'est ce régime de contrainte, d'inflictions augmentant sans cesse, jusqu'à ce que la résistance soit vaincue, qui implante dans l'esprit de l'enfant les premiers germes du sentiment de l'obligation. Je ne connais aucun fait qui puisse prouver l'existence de ce sentiment dans notre constitution mentale primitive. C'est un système artificiel de contrôle des actions qu'on invente, pour annuler certains modes de conduite. On jette dans chaque esprit la semence d'une distinction profonde entre les actions qui ne sont suivies d'aucune souffrance, sauf celles qui lui sont inhérentes, un goût amer, un toucher rugueux par exemple, et les actions que suit une souffrance imposée par l'autorité. Ces inflictions et les circonstances qui les accompagnent font sur l'esprit une impression profonde, nous en conservons un souvenir spécial ainsi que des personnes qui nous les ont imposées. On éprouve un éloignement qui n'est peut-être pas sans mélange de crainte pour ce qu'on nous défend en nous menaçant de punitions. Le sentiment qu'inspirent ceux qui infligent le châtiment est aussi mêlé de peur, c'est ce qu'on appelle le sentiment de l'autorité. C'est ce qui compose l'essence de la conscience, lui donne son vrai caractère bien que d'autres éléments puissent s'y mêler. De même que le devoir est circonscrit par le châtiment, de même le sentiment de l'obligation n'a pas d'autre propriété universelle que l'éloignement idéal et réel pour certains modes de conduite prohibés. Le nouveau venu dans la société est soumis à cette discipline qui lui inculque le sentiment du défendu ; ce sentiment prend racine et devient bientôt le sentiment de la désapprobation morale ; le nouveau venu, lorsqu'il possède ce sentiment se joint aux autres membres de la société pour imposer et soutenir les prohibitions, qu'il a appris à respecter dans le
cours de sa propre éducation. On peut donc dire que le devoir est londé sur deux de nos sentiments naturels les plus égoïstes : le sentiment de la conservation et du bien être général agissant sur la majorité prépondérante, et le sentiment de la punition qu'il faut imposer à la minorité qui n'est pas suffisamment imprégnée du premier sentiment. L'ordre une fois établi dans la société, c'est-à-dire l'obéissance étant habituellement pratiquée par la majorité des membres de la société, il n'est plus nécessaire que de discipliner les jeunes pendant le cours de leur éducation, afin de les préparer à acquiescer comme leurs parents à la morale publique. L'imposition de punitions engendre rapidement le sentiment du défendu, et le respect de l'autorité ; ces sentiments sont conservés dans toute la vie, et deviennent la base de la conscience individuelle, les motifs les plus forts d'éviter les actes qualifiés de mauvais.
9. — Cela ne veut pas dire que la conscience ne soit jamais autre chose que le désir d'éviter en idée et en réalité les châtiments. D'autres éléments concourent à la formation delà conscience, et dérobent à la vue le germe primitif qui donne à cette faculté sa forme caractéristique. Il y a des motifs qui dans bien des occasions supplantent la crainte de la punition : c'est ainsi que nous pouvons contracter un réel sentiment de bonne volonté pour ceux que la loi nous défend d'outrager. Même dans cette circonstance nous ne perdons pas le sentiment très vif de respect que nous avons pour l'autorité qui nous défend certaines actions ; nous ne sommes plus seulement mus par ce sentiment, voilà tout. Nos sentiments tendres, nos sympathies, notre sentiment du juste et du vrai, s'ils sont bien développés et bien dirigés, nous poussent comme si c'était de nous-mêmes, à respecter ces intérêts de nos semblables qui sont protégés par les lois delà société. De plus, comme je l'ai déjà dit, l'esprit bien disposé, lorsqu'il arrive à une certaine maturité, entre naturellement dans eette majorité dont l'obéissance à ce qu'elle croit nécessaire à la sûreté générale, est spontanée, et qui l'impose de force à la minorité dissidente. La conscience d'abord dérivée et implantée, devient alors indépendante, elle se soutient d'elle-même. Le jugement de l'individu approuve la prohibition générale de la mauvaise foi, de l'injustice, et de tout ce qui peut nuire à sa propre sécurité.
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aussi bien qu';\ la sécurité commune ; et c'est ainsi que la conscience devient d'un degré, supérieure au motif do prudence.
Arrivé à ce point, il est presque impossible d'exclure entièrement de nouveaux éléments, les impulsions généreuses ou désintéressées. La prudence la plus achevée pourra faire qu'un homme ait soin de ses propres intérêts au sens le plus large. Tant que ses devoirs publics seront d'accord avec son bien être privé, il les accomplira pleinement, mais si c'est le contraire qui arrive, il pourra bien les négliger complètement aussi. S'il voit que par un acte de violence contre son voisin, par un acte de résistance à l'autorité suprême, il court les risques de subir un châtiment, et de détruire sa propre sécurité, son sentiment de la prudence l'empêchera d'accomplir cet acte. Mais il n'en sera pas ainsi si un crime doit lui procurer un gain considérable, sans lui faire encourir de châtiment personnel, et sans mettre en danger la sécurité pubhque à laquelle il a part. Il y a bien des cas où l'obéissance sociale d'un homme, sa loyauté, sa justice, sa véracité, son respect des droits des autres, lui coûtent un sacrifice qui n'est pas payé de retour, tandis que s'il n'accomplissait pas ce sacrifice, il ne serait pas puni pour cela. La simple prudence lui conseillerait alors la conduite criminelle. Nous voyons constamment des hommes se soustrayant à des obligations, parce que la loi ne les force pas à les remplir, sans compter le nombre de crimes commis parce qu'on croit être sûr du secret. Si chacun était disposé à agir d'après le strict calcul de ce qui est nécessaire pour son propre bonheur, on abandonnerait les devoirs sociaux qui ne rapportent rien, ne font que rembourser ce qui a été déboursé, et jamais on ne ferait un sacrifice à l'intérêt public. Dans une société formée d'égoïstes intelligents, on pourrait voir certaines vertus mieux pratiquées qu'elles ne le sont actuellement. On a souvent remarqué qu'un certain genre de loyauté aide les hommes à prospérer dans leurs affaires, à cause de la confiance qui en résulte ; ce qui ne veut pas dire qu'il faille être un adorateur de la vérité abstraite, ni pousser à l'excès la maxime « l'honnêteté est la meilleure des poUtiques » ; cela signifie seulement que l'homme d'affaires s'est rendu compte jusqu'à quel point la franchise et l'honnêteté lui sont utiles et qu'il ne pousse l'adoration que
jusqu'à ce point et pas plus loin. Cependant, en somme, on peut se demander si une société fondée sur ce principe d'égoïsme prévoyant rigoureux, que chaque génération doit tenir un certain compte des intérêts de celle qui lui succédera, pourrait durer. Nous devons admettre que le sentiment qui fait que l'esprit mûri par la vie adopte des devoirs sociaux comme devant diriger sa propre conduite, est formé d'un mélange de prudence égoïste et de générosité. L'élément de générosité, qui en dernier lieu se résout dans la sympathie, peut aussi faire complètement défaut, et c'est alors que nous avons un membre de cette société idéale d'égoïstes intelligents dont j'ai parlé ci-dessus. Les impulsions généreuses peuvent aussi avoir un développement et une force supérieurs ; elles donnent alors naissance à des actes de sacrifice personnel, de dévoûment. Ni l'un ni l'autre extrême ne se rencontrent ordinairement dans la vie. Dans la constitution de la générante des hommes civilisés, Anglais, Français, Turcs, Chinois, etc., les éléments d'égoïsme ^et de dévoûment se balancent de façon à ne jamais permettre l'annihilation complète de soi-même, ni l'égoïsme absolu. La conscience d'un homme pris dans la moyenne de la majorité prépondérante renferme donc un certain nombre de devoirs sociaux que l'individu accomplit en partie pour lui-même et en partie pour ses parents, ses amis, ses concitoyens, l'humanité en général, et les générations à venir. Nous adoptons plus ou moins comme nôtres, les intérêts d'un certain nombre d'êtres qui ont éveillé notre affection ou nos sympathies. Les décisions que nous prenons sont influencées par ces intérêts d'adoption qui parfois submergent complètement les intérêts du moi isolé. Dans ces circonstances, c'est assez pour nous de savoir que ne pas accomplir un devoir social c'est faire tort à quelques individus pour lesquels nous sommes bien disposés. Nous nous abstenons de l'acte et nous le désapprouvons, nous le punissons lorsque d'autres l'accomplissent. Voilà je crois, la nature de la conscience du citoyen, distincte de celle de l'enfant, de celle du criminel qui ne connaît qu'une chose, la crainte du châtmient. Nous devons tous pendant tout notre noviciat faire partie des consciences rebelles à l'obéissance et nous pouvons ne jamais être capables d'en sortir. Cependant il doit y avoir dans la société un nombre de membres prépondérants qui
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accoptcMit los (levoii's sociaux, les tiennent pour agréables, qui n'ont pas besoin pour eux-mêmes de la crainte du cliâtiment, et ([ui sont assez Ibrts pour punir là où cela est nécessaire. Il faut, dans une société d'bommes libres et égaux, ({ue la majorité soit animée de cet esprit. Dans bien des sociétés, c'est un gouvernement composé d'un nombre très limité de personnes qui a su maintenir le sentiment de l'autorité et la crainte du cliàtiment, sans le concours du reste de la connnunauté. Les despotismes spirituels ou temporels ont établi et imposé le respect de la loi, le sentiment de l'obéissance que la communauté entière, librement consultée n'aurait pas acceptés. La conscience du serf russe, ou du sujet de Xerxès ou de Tibère, n'était formée que du sentiment de la crainte ; la conscience de l'anglais ou de l'américain doit en outre approuver les lois auxquelles il doit obéir.
10. — Après avoir ainsi distingué dans le sentiment de l'obligation morale deux éléments dont les différentes com binaisons forment deux espèces de conscience : la conscience de l'esclave, la conscience du citoyen ; il faut rappeler qu'il y a une troisième espèce de conscience, très rare, qu'on désigne sous les noms de conscience indépendante, personnelle, ou idiosyncratique. Quand un individu s'écarte des notions du devoir acceptées par la communauté dont il fait partie, soit qu'il renonce à ce qu'elles imposent, soit qu'il se constitue à lui-même de nouvelles obbgations , on peut dire qu'il a une conscience bien à lui. On rencontre rarement de ces consciences indépendantes, ce qui prouve combien cette faculté qui fait partie dé notre nature est loin d'être innée. En tant que conscience dissidente, elle est généralement le résultat de grandes études et de longues réflexions, c'est-à-dire d'un exercice plus qu'ordinaire de notre intelligence et de notre faculté d'observation, quand elle n'est pas seulement le produit d'un esprit de révolte contre les contraintes sociales. C'est celui qui tout en obéissant aux lois en vigueur dans son pays, s'impose en outre d'autres obligations, qui bien certainement sort le plus du type ordinaire du sens moral. Mais il fait encore du sentiment d'autorité que lui a donné l'éducation, le modèle de ces obligations qu'il s'impose à lui-même. Si un Européen arrive à cette conclusion que la
destruction de la vie animale à n'importe quel degré est une chose mauvaise, c'est parce qu'il a depuis longtemps conclu la même chose à propos de la vie humaine ; il ne fait que transférer le sentiment de prohibition d'un cas connu et admis, à un autre qui ne l'est pas ; ce n'est pas tant une loi nouvelle qu'il fait, qu'une nouvelle application de ce qui était déjà loi. Ne pas détruire la vie sentante, cela devient un point de conscience par extension ou déduction, que l'individu met de lui-même en pratique et qui lui fait sentir l'aiguillon du remords chaque fois qu'il pèche contre cette obligation. Le remords est ici le même que celui que ressent le citoyen qui a enfreint certaines règles imposées par la société et que sa conscience avait acceptées ; et la même satisfaction mentale naît de l'accomplissement des ordres que dicte chaque conscience.
11. — Les motifs agissent comme il a déjà été dit sur la conscience, l'aident à prendre une décision, lorsqu'il y a conflit. L'instruction et l'exemple dans la jeunesse ; les usages de la société, les avis pressants, un enseignement systématique ayant une forme religieuse, l'enseignement moral et littéraire, la contemplation d'une vertu illustre, de l'infamie du crime, la beauté poétique d'une conduite qui provoque l'approbation et l'admiration, voilà les principales influences, les principaux motifs qui engagent à accomplir les devoirs sociaux. Les craintes et les espérances religieuses, l'ascendant d'hommes révérés, de classes, de castes ou de dynasties, appartiennent encore à la même catégorie. Nous ne devons pas non plus -oublier ici comme pour le bonheur individuel, la grande influence des réflexions faites à loisir sur la différente force des motifs, la réflexion est un grand moyen d'augmenter à l'avance notre force morale. Quand toutes les considérations qu'on peut faire sur le devoir se présentent spontanément ou naturellement à l'esprit, quand l'intelligence conserve un souvenir très vif des plaisirs et des souffrances supportés pour le devoir, il naît un génie moral comme nous avons déjà rencontré un génie de prudence.
12. — Les impulsions contraires au devoir sont les excitations violentes temporaires et passionnées, les sensations fortes, quelques-uns de nos appétits ou de nos émotions ; il faut résister à ces impulsions dans l'intérêt de nous-mêmes et de