‹ Les émotions et la volontéChapitre 130 sur 194 · MOTIFS CONTRAIRES ATI DEVOIR · texte numérisé non relu

MOTIFS CONTRAIRES ATI DEVOIR

notre devoir. Mais dans l)ioii des cas les calculs de prudence eux-mêmes, les décisions prises en vue de notre propre bonheur, ou du but suprême, que nous pousuivons, sont opposés au devoir aussi bien que les impulsions les plus irréfléchies des désirs ou des passions. Il faut alors que nous désapprenions à chercher notre bonheur dans le malheur des autres hommes. Chacun sait combien il est difficile d'élever un homme jusqu'à ce point de maturité, où les influences égoïstes et passionnées sont sous la subordination complète des obligations sociales. Nous avons tous vu des luttes très dures qui n'aboutissaient à rien, des chutes soudaines, des faux-pas causés par la défiance ouverte. Mais nous avons toujours la notion très claire de ce qui est arrivé et de ce qu'il aurait fallu faire théoriquement et pratiquement ; car jamais la théorie ou la pratique n'admettent, même pour un instant, qu'il y ait rupture sans cause dans les séquences uniformes et continues dont est faite la volonté humaine. Quand quelqu'un qui nous intéresse a failli sur un point dans l'accomplissement de son devoir, nous l'acceptons comme un fait qui nous dévoile un côté de son caractère, et qui se reproduira certainement si aucun changement ne survient dans son esprit ou dans les circonstances ; nous pouvons nous donner la tâche d'amener ce changement afin de rompre la chaîne des séquences. Il faut que nous ajoutions des motifs d'un côté, que nous en retranchions de l'autre, c'est-à-dire que nous présentions des plaisirs et des souffrances, qui avaient été absents dans la première expérience; c'est le seul moyen par lequel nous puissions espérer prévenir la répétition de l'erreur ou de la faute. Il n'y a aucune perplexité métaphysique dans l'esprit du père, du tuteur, du maître, du chef militaire, de l'autorité civile qui punit une faute commise afin de prévenir son retour, et augmente de sévérité si un premier châtiment ne suffit pas. Le moraliste n'hésite pas plus, parce qu'il sait que par des leçons judicieuses et persévérantes il peut donner à l'homme une clairvoyance qui lui permet d'éviter les punitions en obéissant quand il le faut. Il est possible de calculer l'effet général de toutes ces influences qui nous aident à accomplir notre devoir et à triompher des impulsions contraires ordinaires ; mais ce calcul serait impossible sans l'uniformité de séquence. Le remords agit pendant un certain temps, sur l'esprit d'une

personne ; les réprimandes ont une influence déterminée sur celui d'une autre ; ces causes ont la même efficacité dans les mêmes circonstances. Chacun sait ce qu'il faut attendre d'un enfant négligé et affamé ; l'issue de l'activité morale déployée dans ce cas est sûre, surtout lorsque nous en savons assez pour tenir compte des différences naturelles de caractère. Le père attentif et droit d'esprit sait quel contraste formerait cet enfant avec un autre dont le caractère serait le résultat d'une application soigneuse des règles qui concourent à la formation du tempérament moral.

13. — Ainsi, pour le devoir comme pour la prudence, l'mcapacité^ Y impuissance inorale^ résulte de la faiblesse des motifs, et l'on peut y remédier en faisant appel h de nouveaux motifs. Si le désir d'éviter une amende de dix francs n'est pas assez fort pour nous empêcher d'insulter ou de frapper un de nos semblables, il faut augmenter l'amende. Dans la famille c'est par des récompenses aussi bien que par des punitions, par des réprimandes, par un appel aux sentiments généreux, qu'on fait accomplir le devoir et qu'on résiste aux sentiments égoïstes. De plus on éloigne soigneusement de l'enfant dont le caractère n'est pas formé, les tentations trop fortes. Il serait dangereux de laisser l'enfant lutter contre de forts motifs de désobéissance, alors que les motifs d'obéissance sont encore si peu développés chez lui, et qu'on ne peut lui inspirer une crainte suffisante de quelque grande punition. L'impuissance morale est une question de degrés; on peut en rencontrer toutes les variétés. Cependant cette incapacité ne doit pas perdre son caractère mental ou moral. Le pécheur endurci et incorrigible ne sera pas influencé par toutes les terreurs de la loi, l'emprisonnement, la servitude, l'infamie, par l'adresse persuasive de quelque tendre conseiller, ou par ses propres réflexions et remords ; cependant, après tout, la faiblesse qui fait que tout tombe pour se relever est seule morale. Il est vrai, qu'arrivé à ce points rien n'a assez de force pour réformer un caractère aussi dégradé ; et cependant si on s'y était pris d'assez bonne heure, les défauts ne seraient pas arrivés à être incorrigibles, et l'on aurait des moyens de réforme. Il y a nécessairement une limite au pouvoir qu'a la loi d'entourer l'individu de motifs, puisque la loi n'a de puissance que par

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les punitions qu'elle impose, et qu'elle est obligée de procéder par règles générales. Après avoir essayé du pouvoir des influences morales, le magistrat inflige l'impuissance physique en prenant la liberté ou môme la vie du délinquant.

Dans les cas de folie, nous avons des exemples d'une incapacité, qui perd tout caractère moral, parce que les motifs n'ont plus d'influence. Nous pouvons imaginer une faiblesse d'intelligence telle que l'individu oublie les conséquences de ses actes ; dans ce cas il serait absolument inutile d'employer comme motifs soit les récompenses, soit les châtiments. De môme sous l'empire de certaines illusions, l'esprit est si troublé qu'il voit sous des couleurs fausses tout ce qu'on lui présente. Il est bien difficile d'agir comme le demande la responsabilité légale, lorsqu'on a affaire à la folie morale ; icirindi\idu n'échappe pas à l'influence des motifs, plaisirs ou souffrances en perspective, mais il se sent poussé avec une force d'une grande violence vers un crime quelconque, si bien que le total le plus fort possible de motifs ne peut le retenir. Si l'orgasme était un peu moins fort, les motifs seraient suffisants ; ils ont leur poids, mais une force plus grande l'emporte. Lorsqu'un monomane ayant eu assez de liberté pour cela, a enfreint la loi, il faut résoudre un intéressant problème légal pour savoir que faire. Son avocat essaiera toujours de le rendre irresponsa])le, et par conséquent de le soustraire à la punition. Le cas se complique encore parce que le juge doit tenir compte, comme considération principale, de l'effet d'une punition actuelle pour prévenir le crime futur en général. Sur ce terrain, c'est justice de condamner tout homme qui n'est pas évidemment dans cet état où les motifs ont perdu toute influence. L'insanité morale n'est qu'une des formes extrêmes de la folie que provoque la passion furieuse, et qui détruit dans l'esprit tout sentiment des motifs et des conséquences d'action ; cependant tant qu'une personne peut ôtre influencée par les conséquences de sa conduite, quand elle est dans un état d'esprit ordinaire, la loi ne peut accepter comme excuse le transport de folie qui a causé le crime. Tous ceux qui ont des rapports non avec la société entière, mais avec des individus séparés, isolés, doivent tenir compte de l'impuissance morale et de l'inégalité des développements moraux. Nous devons em-

pêcher autant que possible les désobéissances à la loi, mais dans la vie privée nous ne pouvons traiter chacun de la même manière. L'administration publique est embarrassée par les règles générales, elle ne peut donc en faire des applications différentes pour des individus particuliers.

14. — Il y a une manière de présenter ces faits, qui nous met en face de la grosse difficulté métaphysique. Nous voyons souvent les délinquants invoquer leur faiblesse morale comme justification de leur faute. L'écolier qui a enfreint la discipline s'excuse en disant qu'il a été entraîné, qu'il n'a pas pu résister. En d'autres termes il transforme le cas en un cas de contrainte physique. On lui répond en lui disant qu'il aurait pu résister s'il l'avait voulu, ou l'avait désiré. Une telle réponse renferme un paradoxe, un problème, et doit signifier autre chose que ce qu'elle semble exprimer. Le fait est que le coupable était dans un état d'esprit tel que sa conduite en était la conséquence naturelle, et que si l'on reproduisait exactement les mêmes antécédents, les mêmes conséquences s'en suivraient. La réponse citée plus haut n'a donc pas de sens pour ne pas dire qu'elle est absurde. La véritable réponse pratique serait celle- ci : « Il est vrai que votre conduite ne pouvait être autre, étant donnés les sentiments qui vous animaient ; mais je m'arrangerai maintenant, lorsque la situation se représentera, pour introduire de nouveaux sentiments et de nouveaux motifs qui seront suffisants j'espère, pour changer le résultat. Je vous punis, ou je vous menace maintenant afin que vous ayez un motif antécédent gravé dans l'esprit qui puisse servir de contrepoids à vos esprits animaux dans une autre occasion, car je vois que ce motif vous fait complètement défaut en ce moment. Je suis résolu à vous faire changer de conduite, et ainsi chaque fois que je vous prendrai en faute, j'augmenterai la dose des punitions pour vous stimuler à accomplir ce qui est votre devoir. » Voilà ce que le maître a véritablement l'intention de dire à son élève fautif. Il peut ne pas l'exprimer ainsi, mais il agit exactement comme s'il l'avait fait. En présence d'une infraction à la règle il se dit tout de suite qu'elle se répétera si les mêmes circonstances extérieures éveillent les mêmes émotions et les mêmes idées : il n'a donc qu'une chose à faire, changer les antécédents, et introduire

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dans l'c'sprit un nouveau et puissant motif qui puisse déterminer reniant à suivre la direction qu'on désire lui faire prendre.

J'ai porté l'étude de la volonté jusqu'au point où l'on se rencontre avec le dernier grand problème qu'elle suscite, le problème de la liberté. Le présent chapitre n'est qu'une introduction une préparation à l'examen de ce problème.

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