‹ Les émotions et la volontéChapitre 131 sur 194 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

1. — Tout ce que nous avons dit jusqu'ici relativement aux actions volontaires des êtres vivants, implique la prédominance d'une uniformité, d'une loi dans cette classe de phénomènes, bien qu'il faille tenir compte toutefois de la complication de nombreux antécédents qui ne sont pas toujours parfaitement connus. La pratique de la vie est en général d'accord avec cette théorie : si bien que si l'on avait proposé quelque autre théorie, l'expérience de l'humanité y aurait répondu négativement selon toute probabilité. Depuis que les hommes vivent en société ils ont pris l'habitude de prédire la conduite future de ceux dont ils connaissaient le passé. Le caractère qu'on attribue à un individu et qui est comme le résumé de toute sa vie, ne pourrait être unique si ce principe d'uniformité n'était pas fondé. Nous appelons Aristide un juste, Socrate un héros moral, Néron un monstre de cruauté, le czar Nicolas un preneur de provinces ; nous tenons pour accordé que certains motifs agissent avec une certaine régularité, une certaine persistance, comme certains corps ont des attributs invariables, comme nous affirmons que le pain est nourrissant, et que la fumée monte. Pourquoi cette uniformité ? A quelle fatalité est-elle due ? Voilà la grande difficulté théorique, cette serrure rouillée de la métaphysique, ce paradoxe du plus haut degré, ce nœud inextri-

(1) M. James Sully a rendu un grand service à la philosophie en étudiant la naissance et le développement de la théorie de la liberté. (Voyez Sensation et Intuition, essai V.)

ÉTAT DE LA QUESTION \{h)

cable qui s'est formé là où pratiquement le pire qu'on puisse (lire, c'est ([ue le nombre et la complication des motifs échappent à notre savoir et rendent toute prédiction incertaine. Il y a des problèmes sur le monde qui ont travaillé l'intelligence humaine ; mais alors les difficultés étaient aussi grandes en théorie et en pratique. Autrefois, et aujourd'hui encore il est bien difficile de donner une explication des conditions de santé et de mort dans le corps animal; et c'est pourquoi l'art médical progresse si lentement et est encore dans son enfance. L'astronomie pratique a devancé l'astronomie théorique dans sa marche. De môme la solution des problèmes sociaux et historiques, la philosophie de l'histoire, et la théorie des hommes d'Etat, sont encore bien incertaines ; les imperfections sont ici aussi bien pratiques que théoriques. 2. — Il ne manque pas d'autres difficultés liées à la question et assez importantes pour qu'on en tienne compte. Plusieurs ont donné naissance à des problèmes théoriques factices qui ne peuvent avoir d'applications pratiques pendant qu'ils exercent au plus haut point les facultés spéculatives. Les sophismes de Zenon d'Elée sur le mouvement sont célèbres. Ce philosophe démontrait comme il la concevait, Fini-' possibilité du mouvement, bien que le contraire soit un fait, et soit classé parmi les plus certaines des expériences de l'homme. Il disait qu'un corps doit se mouvoir soit dans la place où il est, soit dans la place où il n'est pas, mais que dans les deux cas le mouvement n'est pas possible. Dans le premier le corps quitte sa place; le second est manifestement absurde, comment un corps peut-il se mouvoir dans la place où il n'est point (1) ? Il y a ici d'un côté un fait évident, de l'autre une démonstration théorique qui le dément.

(1) Il n'est pas après tout bien difficile de se tirer de ces termes embarrassés : Zenon, en exposant les conditions d'un corps qui se meut, employait des termes qui excluent entièrement le mouvement et ne s'appliquent qu'à la condition du repos. Il suppose qu'un corps est dans une place, mais c'est là la définition du repos qui exclut tout mouvement, comme si nous disions que le corps est au repos. Un corps qui se meut n'est pas dans une place; l'essence du phénomène du mouvement, c'est le changement de place, et nous ne pouvons admettre le langage de Zenon sans nier le mouvement lui-même. Sa démonstration équivaut à cect : il est impossible à un corps de se mouvoir, pourvu qu'il soit au repos et non en mouvement; ce qui est suffisamment évident, puisque ce n'est que la répétition du même fait sous d'autres termes.

Bain. — Emotions et Volonté. 30

Le même philosophe soutenait que si Achille et une tortue devaient lutter à la course, Achille ne vaincrait jamais la tortue; nos sens nous montrent le contraire, et cependant ce n'a pas été une petite affaire que de réfuter ce sophisme.

On a essayé de prouver par le raisonnement que la matière était divisible à l'infini, alors que rien dans l'état actuel de notre science expérimentale ne justifie cette assertion; il faudrait pourtant, que le raisonnement fût fondé sur quelque preuve inductive puisque en somme c'est une matière de fait qu'il prétend établir.

Depuis l'époque où vécut Archimède, on a fait usage en mathématiques, du calcul infinitésimal, ce qui n'a pas soulevé peu de discussions. Le calcul différentiel inventé par Newton et Leibnitz s'appuie sur ce calcul infinitésimal si discuté, et cependant jamais il n'a conduit à aucune erreur pratique, et a de plus puissamment aidé à résoudre les problèmes mécaniques et astronomiques les plus comphqués. On a vivement attaqué cette méthode qui opère en dehors de la région des grandeurs finies et intelligibles, on l'a déclarée irrationnelle. Berkeley a raillé la crédulité des mathématiciens qui se servent du calcul différentiel; et aujourd'hui encore certaines personnes ont des scrupules sur la légitimité d'une méthode qui ne conduit pourtant à aucune erreur pratique. Je crois qu'en fait, les mathématiciens doivent plus encore que tous ceux qui raisonnent, se soumettre au contrôle des vérifications de la pratique ; les résultats qu'ils obtiennent étant numériques, peuvent généralement être rigoureusement contrôlés expérimentalement ; les méthodes qu'ils emploient doivent se régler sur ce fait. Ce qu'on a appelé « les quantités impossibles » du calcul infinitésimal, sont bonnes à employer si elles conduisent à des conclusions saines dans la sphère du possible et du réel.

Le mystère qui enveloppe les questions de liberté et de nécessité, vient en grande partie des termes impropres qu'on emploie, et de la subtilité du phénomène à exposer. J'admets que ce n'est pas chose facile que de rendre un compte exact des opérations de la volonté humaine, mais il n'est pas plus facile de saisir les phases obscures par lesquelles passe l'entendement. 11 faut peut-être se donner un peu plus de peine pour résoudre l'un ou l'autre problème ; mais je nie qu'il y ait dans la volonté quelque particularité qui en fasse

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