TERMES ÉQUIVOQUES
une question iiisoliible, en supposant (ce qui n'a pas toujours été reconnu) qu'il y ait d'autres parties de l'esprit susceptibles d'une explication scientifique. Tout ce livre est la justification de ce que j'avance ici : et tout en reconnaissant que l'exposition que j'ai tentée est bien imparfaite, je ne la trouve pas cependant radicalement inférieure, lorsque je la compare à d'autres expositions des différents départements de l'esprit humain. Je vais passer en revue les différents termes relatifs à la question de la liberté et de la nécessité, afin de montrer qu'ils sont pour la plupart, l'expression inexacte d'un phénomène qui n'est ni contradictoire ni inintelligible. 3. — Liberté, libre arbitre, libre volonté. La notion de la libre activité de l'homme apparaît pour la première fois chez les Stoïciens et plus tard dans les écrits de Philon le Juif. On appelait alors, libre l'homme vertueux, et esclave l'homme vicieux ; c'était évidemment avec l'intention de donner, par une forte métaphore, une haute approbation à la vertu, et une désapprobation dégradante au vice. Pour ce qui est d'expliquer l'oeuvre de la volonté humaine, on ne pouvait plus mal choisir les termes ; il serait tout aussi correct, et peut-être plus, de dire que l'homme vertueux est l'esclave, et l'homme vicieux celui qui est libre, puisque c'est l'homme qui connaît le moins de contraintes qui jouit de la plus grande liberté. L'élaboration métaphysique de la doctrine du libre arbitre et de la nécessité est due d'abord à saint Augustin et à sa controverse avec Pelage ; plus tard, les Arminiens et les Calvinistes se sont disputés sur la théorie de la liberté, qui pendant des siècles a été un sujet de controverse pour les théologiens et les métaphysiciens. Je crois qu'un des arguments qu'on peut opposer aux avocats du libre arbitre, c'est l'impropriété du nom, de la notion même, pour exprimer et expliquer le phénomène en question. C'est le mystère, la confusion, l'incompréhensibilité, le transcendentalisme que nous produisons en conservant cette phraséologie , cette représentation théorique qui n'est pas conforme aux faits. Je peux imaginer qu'il y a des partisans enthousiastes de cette idée que la force polaire (celle de l'aimant) est le type et l'essence de toutes les autres forces de la nature et que, trouvant difficile d'expliquer la gravité, ils déclarent que la gravité est un problème insoluble. Mais il arrive que la théorie de la gravitation que nous connais-
sons depuis Newton explique de la manière la plus complète et la plus scientifique les phénomènes naturels. Substituons une autre théorie, celle de la polarité par exemple, à la théorie newtonienne, et tout deviendra obscurité et mystère dans la nature, tandis que rien n'est plus simple avec la théorie de la gravitation. De même je crois qu'exiger qu'on déclare notre volonté libre ou non, c'est compliquer et embrouiller la question à plaisir, et ajouter des difficultés factices à un problème qui n'est pas insoluble par nature. Je suis poussé par un certain motif, la faim, j'agis en conséquence, je prends la nourriture qui est devant moi, ou je vais la chercher, ou je réalise quelque autre condition préliminaire. La séquence ainsi exprimée est simple et claire; faites y entrer l'idée de liberté et aussitôt la question n'est plus qu'un imbroglio, un chaos. Donc cette idée n'aurait jamais dû être introduite dans une explication théorique de la volonté, et aujourd'hui il faut l'en expulser sommairement. Le terme « aptitude » (ability) est inofîensif et intelligible, mais le terme « liberté » a été introduit de force dans un phénomène avec lequel il n'a rien de commun. En suivant une marche semblable à celle que nous avons remarquée en faisant l'historique du mot, c'est-à-dire en convertissant une métaphore en terme scientifique, nous pourrions arriver à demander si la volonté est riche ou pauvre, noble ou ignoble, souveraine ou sujette, puisque nous avons vu que la vertu rend l'homme non seulement libre, niais riche, noble, roi; ce qui aboutirait à une confusion inextricable, impossible à démêler par le contrôle des faits et où il y aurait toujours des arguments décisifs pour l'adoption d'épithètes opposées. Nous comprenons la différence qu'il y a entre l'esclave et le libre citoyen, entre la censure et la liberté de la presse, entre le despotisme sous toutes ses formes et la liberté du sujet; mais qu'on me demande si la voHtion, dans l'homme ou dans la bête est un cas de despotisme ou un cas de liberté, je répondrai que ces termes n'ont aucun rapport avec le sujet, qu'on ne peut les appliquer ainsi. La question que mettait Carlyle dans la bouche d'un de ses personnages : « La vertu est-elle un gaz ? » n'est pas une parodie si ridicule qu'il semble de la précédente. « Que chaque phénomène soit exprimé dans le langage qui convient exactement à sa nature » voilà une
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ninximo do Iiaulo plulosoplHo,afrirmor lo contraire, co serait pousscM' an clinos ot a la ronfusion (1).
1. — Je ne venx pas dire qne le problème de la liberté soit entièrement nne qnestion de mots, et qne si les termes actnels étaient abandonnés, si l'on disentait à nonveau avec d'antres mots, les combattants arriveraient à s'entendre complètement. On a nié et l'on nie encore la vérité de la théorie de cansation uniforme appliquée aux actions humaines. Je puis rappeler à ce propos la doctrine socratique qui affirmait que l'homme peut atteindre par l'étude quelques parties de la science, mais que les dieux se réservent les autres. L'homme en étudiant la séquence des événements qui appartiennent à la première division peut arriver à prédire ce qui arrivera et agir en conséquence ; il est inutile qu'il applique son intelligence à la seconde, sa seule ressource est de consulter les dieux : voilà la négation de la généralité de la loi de cansation uniforme. La théologie des temps modernes s'est souvent placée à un point de vue semblable. Il est cependant évident que la dispute n'est pas ici purement théorique, mais bien qu'elle porte sur des faits, qu'elle doit s'appuyer sur l'expérience ou l'induction. Peut-on prouver qu'il y a parmi les actions humaines, certains actes
(1) Je puis encore citer, comme exemple des problèmes que crée une phraséologie impropre, l'application que faisait Platon dans son Philèbe, aux plaisirs et aux souffrances des termes « vrai » et « faux ». M. Grote remarque à ce sujet : « C'est un fçrand défaut que cette pression violente imposée aux plaisirs et aux souffrances pour les faire entrer de force dans une classification où ils se trouvent rangés à côté du vrai et du faux. »
Dans l'appendice de mon précédent volume, j'ai indiqué les méprises auxquelles peuvent donner lieu les applications fâcheuses des termes externe et interne dérivés du monde étendu ou objet, pour exprimer l'opposition fondamentale de l'objet et du sujet. Je ne puis m'empêcher de trouver ici encore qu'il n'y a qu'une métaphore forcée et impropre. Tout ce que nous pouvons dire relativement à ce couple opposé unit dans l'univers, c'est que l'esprit est allié à la matière, à un mécanisme nerveux, etc., mais non pas qu'il est enfermé dans le mécanisme, comme le cerveau est enfermé dans le crâne.
Ces théories sur la nature même de l'esprit, ainsi que la plupart des premières théories matérialistes, qui impliquaient l'affirmation d'une substance étendue, étaient chargées d'une phraséologie défectueuse. Le contraste entre la matière et l'esprit était exprimé par l'attribut de l'étendue, voilà la qualité fondamentale de Y objet. C'était donc un progrès vers la correction que de se déclarer avec saint Augustin et d'autres penseurs du V' siècle en faveur de l'esprit non étendu.
qui, par leur nature même et en écartant leur complication, l'obscurité qui les entoure, excluent la possibilité de les prévoir, de les prédire? Socrate écartait du champ de l'étude de l'homme la prédiction des mouvements des corps célestes ; aujourd'hui c'est le domaine par excellence de la prédiction humaine. Il y a maintenant plus de certitude dans nos prédictions des mouvements des astres, que dans l'étude de bien des choses que Socrate considérait comme faisant si bien partie du domaine de l'homme qu'il aurait été impie de consulter les dieux à leur sujet.
Il faut encore chasser les mots liberté et nécessité de l'exposition de la théorie de l'uniformité des séquences appHquée à l'activité humaine. En ne considérant la loi de causation que comme une induction tirée de nombreux exemples d'uniformité sans avoir rencontré d'exception absolue, on peut dire que nous ne serons jamais sûrs que cette exception ne se produise pas. Tant que nous n'aurons pas prouvé que la loi est vraie pour toutes les parties, tous les coins de l'univers, nous ne pouvons pas affirmer qu'il n'y a pas d'irrégularité cachée, nous ne pouvons donc pas affirmer que la loi de causation soit parfaitement certaine. Même en concédant cela, il est suffisant d'avoir examiné une grande partie des phénomènes naturels sans avoir jamais rencontré de cas faisant exception à la règle générale. Jusqu'à ce qu'on produise cette exception incontestable, nous sommes autorisés à supposer l'universalité de la loi, nous conformant ainsi à la maxime philosophique émise par Newton et acceptée par toutes les écoles scientifiques.
Cependant chacun est hbre de faire delà volonté humaine une région anarchiste pourvu qu'il croit avoir des faits à l'appui de sa conclusion. Ce que je désire avant tout en ce moment, c'est renverser le vieux drapesiu au pied duquel on s'est si longtemps disputé ; je suis persuadé que la lutte prendrait alors un aspect différent, et que si elle ne se terminait pas immédiatement, elle serait au moins débarrassée des paradoxes et de tout cet appareil transcendentaliste qui la rendrait impossible à suivre.
5. — Nécessité. — Nous pouvons reproduire pour ce mot les mêmes critiques. En tant qu'exprimant le contraire du libre arbitre, il est sujet aux mêmes objections. De plus, je ne crois pas qu'on doive conserver ce mot dans n'importe