‹ Les émotions et la volontéChapitre 135 sur 194 · CHANGEMENT DE CARACTERE · texte numérisé non relu

CHANGEMENT DE CARACTERE

traire à la sphère des actions bonnes ou mauvaises en génénéral : quand un homme s'enivre, commet une méchanceté, trompe son voisin, ils disent que sa volonté était libre d'éviter ces fautes. Je pense qu'aussi longtemps que le libre arbitre sera invoqué comme levier de la vertu on regardera comme aussi important de s'abstenir de mauvaises actions particulières, que de prendre des résolutions générales, les deux mesures, semble- t-il étant parfaitement de môme nature.

Bien que je reconnaisse la différence qui sépare la contemplation volontaire des conséquences bonnes ou mauvaises d'un acte et les mouvements particuliers qui constituent une résolution décisive, je ne puis la croire aussi radicale que l'affirme M. Sidgwick en abandonnant la contemplation des conséquences au déterminisme et en réclamant la liberté de la décision. Je ne puis soustraire cette dernière à l'influence de tout antécédent mental, ni en faire par conséquent un cas de libre arbitre.

Entre les deux cas de l'opposition desquels dépend le succès ou la chute de la théorie de la liberté, je ne vois qu'une différence de phase dans l'opération de la volonté. Pendant qu'on s'appesantit sur les fâcheuses conséquences d'une mauvaise habitude, les motifs de la combattre deviennent de plus en plus forts; cependant elle n'en reste pas moins une habitude qui nous a gouvernés jusqu'à ce jour et qui ne peut être détruite sans un conflit pénible. Sur le moment il y a délibération et hésitation ; cette indécision peut n'aboutir à rien mais elle peut aussi se terminer par la résolution de tout faire pour vaincre l'habitude. Dans tout ceci je ne vois que la marche ordinaire de la volonté au milieu du conflit des motifs ; et ce conflit est semblable à celui que doit souffrir le voleur avant de se risquer à voler. Je ne puis discerner, il faudrait pourtant que ce soit clair, une distinction à faire entre la résolution de combattre une habitude et celle d'émigrer ou de devenir franc-maçon.

L'explication la plus générale et je crois la meilleure du changement qui se fait dans le caractère de l'homme lorsqu'il le veut, c'est que, bien que victime de mauvaises habitudes, il a en liii-même une certaine susceptibihté vertueuse ; dans certaines circonstances assignables cette susceptibilité peut être éveillée, excitée et atteindre la

force d'efficacité d'un motif. Que ces circonstances se produisent, que la personne enjeu soit de plus conseillée et soutenue par un ami, et il y aura espoir de voir une transformation s'opérer dans le cas le plus désespéré. Cette transformation sera encore plus facile à prévoir si l'on connaît la force de volonté persévérante de l'individu ; rien n'est plus facile que de savoir par l'observation si un homme est tenace dans ses résolutions. Ainsi la possibilité de ces résolutions réformatrices est un fait de caractère, aussi facile à prévoir que tout autre fait d'une complication égale.

11. — Les adversaires du libre arbitre appuient sur les inextricables absurdités de toute tentative faite pour formuler dans un langage précis la théorie de la liberté. Estce qu'elle affirmera que nos meilleures résolutions naissent de rien ? Que daris une situation parfaitement identique nos résolutions seront totalement différentes ? Ou bien que d'une source inconnue, découle une force de secours qui vient renforcer le motif faible, sans être pour cela soumise à aucune loi ? Si c'est à cette dernière opinion qu'il faut s'arrêter nous n'avons qu'à attendre le messager invisible pour prendre une résolution vertueuse. Cette supposition nous transporte au milieu de toutes les difficultés de la grâce, du choix des élus, de la permission du mal.

Le libre arbitre ainsi interprété ne fait plus partie de l'étude inductive de l'esprit humain, c'est une théorie théologique qui n'appartient même pas à la théologie rationnelle.

L'opinion qui fait de la vertu un but vers lequel poussent les motifs vertueux, est bien plus conforme à tous nos préjugés (préconceptions) sur la dignité et la vertu humaine. Elle nous laisse le champ libre, que nous essayons d'améliorer notre propre caractère ou celui d'autrui. Tout l'art de la persuation morale repose sur ce terrain.

Il sera toujours difficile de concilier l'observation de la conduite des autres hommes, avec le procédé individuel de l'information par la conscience qui n'est applicable qu'à soimême. Les deux points de vue sont si différents que le même phénomène paraît en former deux. La situation ressemble à celle de l'œil se regardant lui-même. La difficulté commence avec l'observation consciente de nos pensées ; la pensée à examiner disparait au moment ou nous commençons à l'observer, un nouvel acte mental remplace l'ancien. C'est grâce

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