‹ Les émotions et la volontéChapitre 136 sur 194 · LE LIBRE ARBITIIE ET LA VERTU · texte numérisé non relu

LE LIBRE ARBITIIE ET LA VERTU

à la iiKhiioirc qu'on tourne la difficulté ; on se souvient de la pensée lorsqu'elle est passée et on peut la décrire comme telle. Essayez du même procédé pour la volonté. Après avoir pris une décision, au lieu de penser à nous-mêmes, au moment de décider, revenons sur nos pas. Nous verrons alors que nous avons été sous l'influence de divers motifs, sollicités de divers côtés. Pendant un temps il n'y a prépondérance dans aucun sens. Mais le cours de la pensée introduit de nouveaux motifs ou de nouvelles circonstances qui font pencher la balance d'un côté ; la délibération peut encore durer, mais si rien ne vient rétablir l'équilibre, nous nous décidons définitivement. Nous ne pouvons nous rappeler que nous avons fait un pas dans la direction de la vertu sans ressentir une augmentation correspondante dans la force de nos motifs vertueux. Nous croyons que si nous nous trouvions dans la même circonstance, nous agirions de la même manière ; nous ne nous souvenons pas d'avoir été aidé dans notre délibération par quelque visiteur mystérieux qui a écarté les motifs et sans y référer, a décidé en faveur de la vertu.

12. — Dans un article de la Revue de Dublin , avril 1874, les arguments pour et contre le libre arbitre ont été clairement résumés et exposés. L'auteur de cet article identifie cependant trop le déterminisme à la théorie morale utilitaire ou pour mieux dire au pur égoïsme ; car il regarde la doctrine du libre arbitre comme pouvant seule faire contre-poids aux actions égoïstes. Il est vrai qu'en exposant l'opération des motifs, les adversaires de la théorie de la liberté font ordinairement de ces motifs des jilaisirs ou des souffrances ; parce que ces deux mots représentent d'une manière commode la somme entière des motifs. Mais ils ne soutiennent pas pour cela que toute conduite soit nécessairement égoïste ; pour la plupart ils affirment le contraire de la manière la plus forte, l'existence d'impulsions purement désintéressées. Mais la citation de ces motifs désintéressés, la pitié, le dévouement héroïque, etc., ne changerait en rien l'état delà question. En tant que motifs, ces impulsions agissent sur la volonté, et lorsqu'elles sont seules présentes, elles la déterminent; lorsqu'il y a conflit, l'un des combattants doit triompher, prouvant ainsi qu'il est le plus fort, et le prouvant encore si la même situation se reproduit.

Bain. — Émotions et Volonté. 31

L'auteur, notant l'affirmation des déterministes, que le nombre et la complexité des motifs sont les seuls obstacles qui nous empêchent de prévoir toutes les décisions volontaires d'un individu, ajoute que c'est bien à cette complexité et non à la liberté de la volonté humaine, qu'est due l'incertitude des prévisions. Nous n'avons qu'une chose à répondre à ceci, c'est que la loi de la nature c'est l'uniformité, et qu'il faut accepter cette loi dans tous les cas douteux jusqu'au jour où on lui aura trouvé une réelle exception.

L'auteur se montre surpris de ce qu'on n'ait pas plus tôt examiné ce qu'il regarde du reste comme une difficulté de la théorie du libre arbitre, c'est-à-dire comment on se sert si peu du pouvoir de résister aux impulsions vicieuses. La vérité est qu'aux yeux de tout psychologue scientifique il est impossible de soutenir que le libre arbitre est un simple auxiliaire de la vertu, en se plaçant sur le terrain ordinaire où se discutent toutes les questions mentales. Si notre conscience semble nous montrer quelque chose de distinct de la séquence uniforme du motif et de l'acte, elle nous le montre également pour toutes les conduites possibles ; restreindre ce quelque chose à l'activité vertueuse, c'est purement arbitraire, et comme je l'ai déjà dit c'est affirmer une chose qui est du ressort de la théologie et non plus de la psychologie.

Les défenseurs du libre arbitre admettent que l'éducation, les bons conseils et d'autres moyens, ont le même effet pour renforcer les motifs vertueux et affaiblir les vicieux, que cette supposée manifestation de volonté non déterminée par une cause. Pourquoi donc alors ne pas se contenter d'une hypothèse conforme aux lois de la nature, au lieu de faire appel à un principe étranger qui peut à peine s'énoncer dans un langage intelligible ? L'auteur de l'article de la Revue de Dublin reconnaît : « que si un homme a franchi les premières années de son noviciat, s'il a de fermes habitudes de vertu, on peut prévoir [mais seulement jusqu'à un certain point) quelle résistance il fera aune forte tentation. » Mais si de bonnes habitudes et une bonne éducation mettent à même de résister aux tentations, comment savons nous qu'elles ne sont pas la seule et suffisante cause du bien moral ? Comment pouvons -nous découvrir où cesse leur influence et où commence une volition impossible à prédire. L'existence

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