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CRÉDULITÉ PRIMITIVE

d'un jour d'étd, ai,nt en conséquence de ce fait, il suppose que la lumière du jour durera perpétuellement. Quoiqu'il fasse, il le fait sans méfiance. S'il commence le matin une série d'actions favorisées par la lumière, il les continuera sans hésiter pendant toute l'après-midi. Son état d'esprit est alors une confiance pratique sans limites, et cependant il ne sait pas encore ce que c'est que la confiance.

8. — La confiance primitive est bien vite ébranlée ; l'expérience désagréable apporte une nouvelle lumière. Etre contrarié, rencontrer des obstacles, voilà une de nos premières et de nos plus fréquentes souffrances. Ces nouvelles expériences développent en nous le sentiment de la distinction qu'il y a entre l'impulsion libre, et celle qui est contrariée, l'inconscience primitive avec laquelle on marchait sur une route toute tracée, devient de la conscience ; on peut alors dire vraiment que nous croyons aux moyens qui ont toujours réussi et que nous ne croyons pas à ceux qui ne réussissent pas. Nous croyons qu'après l'aurore nous avons encore devant nous un long temps de jour, mais nous ne croyons pas que ce jour durera toujours.

Ainsi pour croire, il faut qu'une condition essentielle soit remplie, il faut que nous n'ayons jamais rencontré de contradiction, que la chose en laquelle nous croyons, garde, en un mot, tout son prestige. Le nombre des répétitions a ici peu d'importance : nous sommes aussi convaincus après dix qu'après cinquante ; nous sommes plus convaincus après dix ininterrompues, qu'après cinquante, et un événement contraire. Nous voyons si souvent des chemins qui semblaient libres, se remplir d'obstacles ensuite, que nous arrivons facilement à un état d'esprit pénible où nous nous méfions des apparences en général ; pour combattre cette fâcheuse disposition d'esprit, il faut répéter souvent des expériences qui, donnant toujours le même résultat, provoquent la confiance. Le grand nombre des exemples témoignant tous dans le même sens, est le meilleur critérium de l'uniformité, et aussi notre meilleur préservatif contre l'anticipation pénible d'un désappointement.

9. — Donc, dans nos croyances, nous sommes placés entre deux influences; la tendance primitive qui nous pousse à accepter tout ce qui n'a pas été contredit; et l'effet attristant et décourageant des contradictions. Le compromis qui

se présente d'abord à l'esprit est celui-ci : continuer à agir là ou rien n'a encore détruit notre confiance, cesser ailleurs. Mais ceci ne tranche pas toutes les difficultés. Il peut y avoir des désappointements qui ne détruisent pas toute notre confiance ; nous ne cessons pas d'agir alors ; dans d'autres cas, nous avons confiance en dépit des contradictions accidentelles.

Il est curieux d'observer comment se balancent ces deux tendances opposées : la crédulité primitive et le scepticisme acquis. L'étude directe, des hommes peut seule nous faire connaître leurs forces respectives. On doit rarement rencontrer des esprits où ces tendances se balancent exactement, nous sommes ou trop crédules, ou trop défiants. En général c'est la crédulité qui est excessive ; en dépit de tout, la foi en l'uniformité de la nature prédomine, et fait oubher les attentes déçues. La grande erreur de l'esprit humain, c'est de croire, de croire sans raisons ou contre l'évidence. De là cette manie de généraliser, maladie de la jeunesse, et, dans l'âge mûr, de dix-neuf personnes sur vingt. Il se peut que les forces émotionnelles aident à ce résultat, mais on peut prouver que nous ne généraliserions pas ainsi sans fondement, si nous n'avions pas une tendance naturelle à supposer que ce que nous voyons et nous connaissons est la mesure du non- vu et de l'inconnu.

On peut parfaitement comprendre que l'esprit soit aussi disposé à prendre la route opposée et à trop douter de la ressemblance du futur, de l'éloigné, avec le passé, le présent. Cette disposition équivaut à une grande susceptibilité de caractère par rapport aux désappointements et aux expériences hostiles. Au milieu de la grande variété des hommes, il n'est pas rare de rencontrer de tels caractères. Parfois cette disposition est excessive et morbide ; elle indique un tempérament mélancohque plus sensible aux souffrances qu'aux plaisirs. Un tempérament joyeux, sanguin, prendra gaiement une contradiction, et l'oubliera rapidement, tandis qu'elle laisserait une impression pénible sur un autre caractère.

10. — Examinons maintenant comment l'expérience renforce ]a croyance. Il fîemble d'abord naturel de supposer que la croyance commence avec l'expérience, qu'elle est d'abord faible, puis augmente à mesure que les faits se

EFFET DES CONTRADICTIONS 'l97

l'épèteiii, eu un iiiul, qiio la cuuvictioii est en proportion exacte avec la science. Mais cette supposition n'est pas soutcuablc. Il serait plus facile de défendre l'opinion complètement opposée : la foi est souvent plus grande là ou la science n'est rien; l'i.i^niorant est crédule, (jeprndaut il y a des raisons de supposer que l'expérience confirme la tendance à agir dans une direction donnée ; la connexion qui se forme dans l'esprit entre un antécédent et un conséquent doit devenir plus ferme par la répétition ; le lien intellectuel est capable de devenir une force morale. La conviction est fortifiée si l'on résiste au désappointement que cause une exception à l'uniformité, si l'on continue à agir dans la même direction. L'expérience et la répétition ne sont pas suffisantes pour faire naître la foi, elles ne produiraient pas la disposition à agir d'une façon particulière en comptant fermement sur un résultat donné. Mais s'il existe au contraire une tendance primitive à suivre une route ouverte et à renouveler l'acte qui a eu une première fois des conséquences heureuses, la répétition ne doit que la confirmer; la confirmation n'est nécessaire que lorsqu'il y a obstacle à vaincre. Ainsi tous les faits naturels dont la répétition est constante, le lever du soleil, la chute des corps, la croissance des plantes, la routine de la vie animale, deviennent pour nous des articles de foi ; et nous passons facilement sur quelques contradictions apparentes. Dans de semblables cas, nous sommes tentés d'assigner une origine purement intellectuelle à la croyance, ou d'affirmer qu'une association très ferme suffit pour faire naître la confiance la plus complète.

Ainsi l'expérience contribue avant tout à fortifier notre foi, contre les désappointements, les contradictions. La répétition nous permet de ne pas nous laisser abattre par un de ces événements hostiles que l'on rencontre toujours dans une longue carrière. Après quelques échecs, notre disposition à la généralisation (notre crédulité primitive) nous fait voir partout des obstacles ; nous nous méfions même des choses qui n'ont jamais été contredites. La découverte inattendue de quelque bassesse, de quelque trahison détruit pour un temps notre confiance en la nature humaine : c'est-à-dire en des personnes dont la bonne conduite ne s'est jamais démentie. C'est l'œuvre de l'inteUigence et de Bain. — Émotions et Volonté. 32

l'expérience étendue, de nous apprendre à distinguer entre un nombre suffisant de répétitions qui nous élève au-dessus de la crainte de rencontrer des exceptions, et un nombre insuffisant qui ne nous assure contre rien. D'après cela on peut réellement affirmer que l'expérience accroît la croyance ; mais le procédé est loin d'être simple. Dans un état d'ignorance, les impulsions de la crédulité ou du scepticisme sont exagérées ; peut-être rencontre-t-on les deux genres d'exagération dans le même esprit. La même crédulité primitive qui fait qu'on a une foi aveugle pour les faits que rien n'a démenti en apparence, donne aussi une méfiance exagérée pour les choses qui ont été contredites. Le seul moyen de combattre cette tendance c'est d'expérimenter les choses, de répéter souvent ces expériences afin d'arriver, autant que les émotions le permettent, à une juste appréciation. Au commencement du développement de l'esprit humain, la crédulité est trop grande sur certains points, trop faible sur d'autres. L'explication anthropomorphique de la nature est le résultat d'une confiance trop grande en une uniformité particulière ; la doctrine du libre arbitre repose sur une trop faible croyance en les lois fixes de l'activité humaine.

11. — L'expérience sous forme d'attention et de discernement a une grande importance par rapport à la croyance. Lorsque des interruptions viennent froisser notre crédulité primitive, l'expérience vient à notre aide, rectifie les associations que nous avions cru pouvoir former et fixe les séquences en lesquelles nous pouvons avoir foi. L'eau apaise la soif, rafraîchit dans la grande chaleur, croyonsnous pouvoir affirmer; mais l'eau bouillante ne produit pas cet effet. L'expérience, c'est-à-dire une connaissance meilleure, nous apprend que l'eau rafraîchit tant qu'elle ne dépasse pas certains degrés de température ; et jusqu'à la fin de notre vie nous croyons à l'effet de l'eau qui ne dépasse pas ces dégrés. Nous croyons qu'une apparence visible est toujours tangible jusqu'au moment où nous nous trouvons en face d'un miroir. Nous faisons une exception pour la glace, et nous conservons notre première conviction. Et cependant il n'est pas juste de dire que la connaissance étendue qui nous permet de substituer des séquences certaines à des suppositions hâtives, est la cause ou l'essence de notre

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