EFFET DES CONTRADICTIONS
dis^positioii à croire; c'est plutôt ce qui la sauve des chocs, des désappointements qui la détruiraient bientôt.
Beaucoup de croyances primitives étant absolument fausses, tombent d'elles-mêmes sous le poids des contradictions. Nous sommes d'abord aussi disposés à croire en une coïncidence accidentelle qu'à une loi de la nature. Petit à petit nous sommes désillusionnés pour l'une, et notre confiance pour l'autre augmente. Cependant comme cette coïncidence peut être à la fois accidentelle et constante, nous pouvons être entraînés à lier ensemble des choses qui ne le sont pas, pendant que nous doutons d'une uniformité que masquent des circonstances accessoires. Il faut atteindre souvent les plus hauts degrés de la science pour annuler ces méprises. Nous ne lions pas la destinée humaine à la position des planètes ; nous voyons que les saisons sont uniformément liées à la rotation de la terre, et aux positions de la lune et du soleil.
Quand d'un côté nous avons remarqué une séquence invariable et de l'autre une absence totale de séquence, nous nous trouvons dans les deux phases extrêmes de la croyance, la foi absolue, la négation absolue. Si notre science était parfaite, si nous avions le dondel'omniscience, ce serait là les deux seules alternatives possibles. Il n'y a qu'un état d'esprit possible en face d'une uniformité ininterrompue, et une autre en face des faits et des phénomènes étrangers les uns aux autres. Mais, à cause de l'imperfection de nos connaissances, nous sommes souvent dans un état d'esprit intermédiaire ; nous avons des degrés de confiance, et le même cas ne nous affecte pas toujours également. Un esprit qui aurait le don de l'omniscience saurait laquelle des deux issues possibles d'un combat qui se livre, il peut prédire. Pour toute cette classe de faits qu'on appelle probables les esprits ordinaires ne peuvent atteindre l'état de certitude, de confiance absolue, et tous n'ont pas pour eux le même degré de foi, c'est cette situation qu'il faut prendre comme type d'étude, en cherchant quelles forces autres que la crédulité primitive concourent à la formation de la croyance, et quelles modifications la croyance reçoit de la science.
12.— La théorie de la probabilité telle que l'expose systématiquement la logique, montre quelle doit être l'attitude de
l'esprit devant des cas qui ne sont ni absolument certains, ni absolument incertains. Il y a toujours dans ces cas un élément de certitude, c'est le nombre des faits pour ou contre ; l'élément d'incertitude vient de l'impossibilité de prévoir si de nouveaux faits ne viendront pas s'ajouter et faire pencher la balance d'un côté ou d'un autre. Avant de commencer une longue excursion nous regardons d'où vient le vent, nous nous rappelons quel temps il fait depuis quelques jours, quel est le temps ordinaire de la saison dans laquelle nous sommes, et comme résultat de toutes ces considérations nous affn'mons que le temps sera presque certainement beau. Nous croyons donc au beau temps jusqu'au moment où quelque changement dans l'atmosphère introduit un nouvel élément, un pronostic de changement de temps qui n'existait pas quand nous avons d'abord formulé un autre jugement. L'esprit le plus réglé est sujet à des changements de croyance, sans qu'il y ait variation dans les circonstances essentielles. Le passage d'un nuage sur le soleil bien qu(3 d'accord avec nos calculs et admis comme tel par nous, affaiblit pour un moment notre confiance ; la disparition du nuage suffit pour rendre l'assurance. Nous pouvons avoir prévu une journée avec quelques gouttes de pluie , et cependant douter péniblement de la valeur de notre prédiction si la pluie se met tout de suite à tomber.
Cet exemple montre bien à quelles influences est soumise la croyance. D'autres exemples prouveraient que des choses qui ne sont nullement liées à l'apparence du temps, par exemple, la fatigue, un incident pénible, physique ou mental, peuvent diminuer notre confiance en un beau jour. Les personnes robustes, énergiques, ne demandant qu'à exercer leurs forces, auront au contraire la ferme espérance que tout ira bien.
Si nous considérons les croyances qui ne sont pas absolument certaines comme des compromis entre les deux tendances opposées lesquelles ont chacune leur influence, nous trouverons que toutes les circonstances qui tendent à détruire l'équilibre entre elles, doivent changer notre attitude mentale. Par exemple nous pouvons complètement oublier les cas qui sont des exceptions à une séquence, nous regardons alors la séquence comme invariable ou uniforme, nous croyons et nous agissons en conséquence. D'un autre côté
INFLUENCE DE l/lNTELLKiENCE 501
nous pouvons nous souvenir très vivement des cas exceptionnels, et très faiblement de ceux qui constituent la règle; ce qui réduit notre confiance en la règle à une simple expectative, correspondant à une faible probabilité. Nous savons de plus combien nos souvenirs sont diversement composés. Les influences qui président à leur formation sont tantôt purement intellectuelles, tantôt émotionnelles, tantôt volontaires et actives.
Ceci nous conduit à examiner les trois dernières sources de la croyance.
13. — IL — L'expérience présente ou actuelle d'un fait est !^e qui fait le plus d'impression sur lintelligence. Dans toute tentative faite pcjur diriger la conduite et la croyance de l'homme, il faut toujours tenir grand compte de la puissance absorbante du présent. En allant dans un lieu inconnu pour nous, nous sommes vivement influencés par d'autres et antérieures expériences, bien que nous sachions que bien des circonstances sont temporaires et accidentelles. C'est une des grandes faiblesses intellectuelles de l'homme que de prononcer des jugements généraux sous l'influence, la pression, du moment présent; il faut les casser naturellement lorsque les faits changent. J'ai déjà fait remarquer cette tendance à propos du conflit des motifs, mais elle est avant tout liée à la croyance, car elle a une grande influence sur notre confiance en l'ordre de la nature. Il faut contrebalancer cette influence, en se servant de moyens déjcà cités pour arriver à une conduite prudente, c'est-à-dire en donnant une grande persistance et une grande force aux expériences passées dont on se souvient. Quand nous sommes sous l'influence d'une expérience présente qui nous pousse à agir dans une direction, nous ne prenons pas facilement une décision qui implique d'autres expériences opposées lors même que nous les avons déjà faites. Quand tout roule sans bruit, nous ne pouvons croire à l'imminence d'un désastre. Il faut encore tenir compte de l'influence émotionnelle qui est d'une grande importance dans la décision prise entre des manières de voir pleines, soit d'espérance, soit de découragement. Par sa nature même un fait actuel est plus puissant que l'idée d'un fait absent ; si bien que même dans un état de tristesse très accentué, nous sommes réjouis par une heureuse réalité. L'actionnaire malheureux voit tout de
suite l'avenir de la Compagnie dont il fait partie, sous un meilleur jour, s'il touche seulement huit pour cent de dividende.
14. — A côt^ de la réalité d'une expérience, il y a son évocation puissante par les forces intellectuelles. C'est un fait sur lequel je n'aïu'iiis plus besoin de revenir, après en avoir tant parlé à propos de l'Association, si j'avais eu occasion de noter les différences de degré dans l'intensité du souvenir. Le plus souvent il suffit que l'idée d'un fait soit éveillée ; mais ici le contraste qu'il y a entre les réprésentations plus ou moins vives de la réalité, appelle notre attention. La différence d'intensité devient importante lorsqu'il faut que l'idée lutte contre d'autres idées ou contre la sensation et la réalité. Quand l'esprit est parfaitement libre, on n'a besoin que de la suggestion d'une idée avec son caractère distinctif ; mais quand il doit y avoir bataille, tout ce qui ne fiappe pas fortement passe inaperçu. Dans de telles circonstances, nous observons la force des liens d'association et nous trouvons que là où il y a une ou plusieurs sensations présentes et puissantes. Tidée q\ielles suggèrent pi end mie meilleure position, a plus d'influence que celle qui n'est sti- | mulée que par des circonstances idéales : naturellement il est préférable d'avoir une idée vive plutôt qu'une idée faible. Un homme qui sort le matin de sa chambre et qui ne voit aucun préparatif de déjeuner bien qu'on lui ait promis im repas pour cette heure sent que sa foi est sévèrement éprouvée. Cependant, quand la nappe est mise et que sortent de la cuisine des signes sensibles de préparatifs, l'idée de ce qui va suivre est suffisante pour donner pleine confiance à cet homme. Une annonce verbale produirait à peu près le même effet. Un message est suffisant pour annoncer un fait, mais, quand les messages se succèdent, ce fait prend sur l'esprit de plus en plus de puissance ; nous savons alors ce que c'est qu'une idée qui possède l'attribut applicable surtout aux émotions, la force ou iutensité : c'est un effet de causes purement intellectuelles renforcées parfois par l'émotion. L'annonce réitérée de mauvaises nouvelles laisse dans l'esprit des idées qui s'y fixent avec une intensité extraordinaire non seulement à cause de l'émotion qu'elles provoquent, mais encore à cause de la force que possède une réunion d'associations.