LE SURNATUREL
contrent partout et toujours. Les autres émotions sociales ou personnelles, l'amour, l'admiration, la vénération, la haine, l'antipathie, l'ambition, la vanité, l'amour-propre ont leur influence qu'on distingue à première vue.
La crainte a un grand empire sur la foi, mais non pas en tant que motif primaire, comme l'amour ou l'intérêt personnel. C'est une influence qui ajoute au poids de tout ce qui nous attriste ou abat nos énergies, qui augmente un mal commencé soit par la souffrance, les privations, ou les chagrins ; qui affaiblit nos énergies mentales, détruit notre confiance dans le bien et augmente notre croyance au mal.
2i. — La croyance au surnaturel est, semble-t-il, la plus inexpHcable de toutes. Nous pouvons assez naturellement supposer que la faible intelligence des races inférieures est étroite et prosaïque, qu'elle doit se révolter contre l'idée d'un dieu fleuve, ou d'un être invisible. Comment est-on arrivé à confondre le souffle du vent avec le retour d'un homme mort ? Le fait évident d'où l'on part est celui-ci : un homme meurt, c'est-à-dire qu'il perd sa puissance corporelle, la faculté de boire, de manger, et est soumis à la décomposition, et à la putréfaction désagréable. Cependant on met dans sa tombe de. la nourriture et des armes en croyant qu'il en fera usage parce qu'il peut encore manifester une force active. Que quelqu'un énonce subitement une telle notion et on le traitera de fou, on l'enfermera comme tel, et cela dans une société dont la civiHsation sera aussi peu développée que possible. Et cependant toutes les races humaines, même celles qui sont douées d'une imagination ordinaire, entretiennent de semblables croyances. Ces croyances ne se sont pas formées subitement, elles se sont au contraire développées et constituées très lentement : on peut appliquer à chacune d'elles les lois du développement de la croyance. D'après l'expérience que nous avons des progrès de l'humanité et qui nous prouve que chaque pas en avant est ordinairement dû à un homme d'une culture mentale supérieure, nous pouvons supposer que chaque pas fait vers le surnaturel était dû à des esprits plus accessibles que d'autres à l'illusion, mais qui cependant ne présentaient pas aux autres hommes une somme de rêverie plus grande que ce qu'ils pouvaient accepter. De plus il fallait qu'il existât un point de départ adéquat^ point de départ que l'on regarde aujourd'hui
comme la source de la conception de l'esprit (spirit)^ et qui est le rêve. Quelque irrationnel que cela semble d'attribuer une âme au monde inanimé, on dirait que l'esprit de l'homme a été conduit pas à pas jusqu'à cette croyance en passant par toutes les interprétations presque inévitables des rêves.
25. — Les cas ordinaires d'illusion sont accompagnés d'un trouble extraordinaire dans l'équilibre mental, puisque une suggestion y domine par absence de tout contrepoids. Nous avons déjà vu comment une idée peut s'élever à la force de la sensation réelle, comment dans un conflit on peut faire triompher une opinion en tenant l'opinion contraire dans l'obscurité. La folie, le somnambulisme, le mesmérisme sont des modes anormaux d'un fait si ordinaire qu'il nous semble tout naturel, le rêve.
26. — L'espérance est le nom bien connu par lequel on désigne la foi en quelque événement futur heureux. Nous pensons à tout ce qui nous donne un plaisir intense , et si l'idée seule de ce plaisir ne nous satisfait pas, nous désirons la réalité. Il se peut qu'il n'y ait encore là rien qui ressemble à une croyance. Mais quand un événement heureux place l'objet de notre désir à notre portée de telle sorte que nous n'avons qu'à faire un effort ou à attendre un certain temps, pour l'atteindre, nous commençons à croire. Nous accomplissons l'effort nécessaire avec la même ardeur que nous mettrions à accomplir un acte volontaire fait en vue d'une fin immédiatement réalisée, et nous jouissons par avance du succès de nos efforts. Le rude travailleur qui ne voit même pas quand son labeur finira, éprouve une joie accidentelle à l'idée seule qu'il aura un jour de congé. Il peut désirer sa libération, en jouir en imagination et se raconter à lui-même tout ce qu'il ferait s'il était réellement hbre. Mais qu'une personne autorisée lui dise qu'il aura sa liberté quand il aura accompli une certaine tâche, vous le verrez croire à cette parole et se mettre au travail avec l'ardeur d'un homme qui gagne à chaque instant une partie de sa récompense future. Dites-lui simplement qu'il sera hbre tel jour, et il concevra immédiatement la radieuse image idéale de la réalité et il lui semblera qu'il commence à réahser ce qu'il vient de concevoir. Qu'au lieu d'une promesse sérieuse on lui fasse entrevoir qu'il a quelques chances d'être libéré, il fera moins d'efforts et n'arrivera pas à la jouissance anticipée de la réahté.