‹ Les émotions et la volontéChapitre 152 sur 194 · CROYANCE EN LA MÉMOIRE · texte numérisé non relu

CROYANCE EN LA MÉMOIRE

cettp distinction et je m'y tiens. D'un autre côté John Stuart Mill affirme que la différence entre la mémoire et l'imagination est inexplicable.

Il y a trois choses que l'esprit dans un état normal, distingue toujours : la sensation, l'idée de ce qui a été sensation ou actualité, et l'idée de ce qui n'a jamais été sensation, qui est donc artificielle bien que construite avec des sensations. Il faut être arrivé à un degré extraordinaire d'excitation pour confondre la sensation avec son idée ou souvenir ; mais on confond encore assez souvent la seconde chose avec la troisième. Les différences entre la sensation et l'idée sont, je crois, assez nombreuses et assez fortes ; j'y reviendrai avec plus de détails dans mon dernier chapitre (Conscience). Mais J. S. Mill pense, que parfois nous sentons que la sensation et l'idée sont distinctes et cela en dehors de toutes ces différences assignables ; ce sentiment peut même servir de point de départ pour assigner ces différences. Il avait sans doute découvert le défaut de la théorie de son père qui définit la sensation par ses relations avec d'autres sensations.

Il me semble pourtant qu'en tenant compte de toutes les différences qu'il y a entre la sensation et l'idée on arrive à un total tel qu'il est tout à fait inutile de faire appel comme John Stuart Mill à un résidu inexplicable. Je dirai même que si ces différences font défaut dans un cas quelconque, il est impossible de ne pas confondre les deux choses ; enfin lorsque ces différences sont présentes elles sont tellement évidentes que rien ne pourrait les accentuer sensiblement. Le nombre et l'intensité des contrastes qui existent entre la sensation et l'idée constituent la grande différence de l'objet et du sujet, différence la plus profonde que connaisse l'intelligence humaine.

La différence qui existe entre l'idée d'une sensation passée et l'idée qui ne représente aucune sensation, entre la mémoire et l'imagination est beaucoup plus petite et par conséquent beaucoup plus déhcate à faire. S'il y a aussi ici une distinction inexplicable suprême, elle ne s'affirme pas toujours d'elle-même, car il nous arrive, assez souvent, de confondre les deux genres d'idée. La remarque, que j'ai faite à propos de ce sens moral inné dont la voix est trop faible pour se faire entendre au moment où cela serait le plus nécessaire, est encore applicable ici ; car en l'absence des différences

explicables entre le souvenir et l'idée imaginaire la différence inexplicable ne s'affirme jamais.

La principale distinction entre la mémoire et l'imagination ^ient de hiposiiloii de leursidées respectives. Les idées de la mémoire ont une place dans la chaîne continue de nos souvenirs ; les idées de l'imagination ne correspondent à aucun anneau de cette chaîne, ou plutôt elles sont la combinaison consciente de différentes idées de la mémoire prises à la place qu'elles occupaient et réunies par un motif spécial.

La continuité ininterrompue de notre vie mentale unit le passé et le présent dans une séquence que nous appelons l'ordre dans le temps. Les événements qui se sont passés hier restent dans l'esprit comme une réalité passée liée à la réalité présente. Notre vie est faite d'expériences présentes qui deviennent sans cesse des expériences passées ; dans cet état elles revêtent certaines dissemblances avec le présent tout en conservant avec lui un grand nombre de points de ressemblance. Ces expériences perpétuées par la mémoire prennent le caractère d'états de souvenir ; nous savons ce que c'est que le souvenir d'un événement récent, nous savons quels changements subit ce souvenir à mesure que la réalité recule dans le passé. Nous connaissons bien les particularités de notre vie passée, en tant que souvenirs ; ces particularités occupent une position dans l'ordre du temps comme elles en occupent une dans la plénitude de l'expérience concrète. A moins que la mémoire faiblisse au point qu'on puisse confondre ses idées avec celles de l'imagination, une scène, un événement dont on se souvient a sa place dans la chronologie de notre vie, avec un grand nombre d'autres souvenirs associés et collatéraux. J'ai été à Saint-Paul de Londres : voilà un fait qui a sa place ou sa date dans mon histoire personnelle telle que je me la rappelle ; il est de plus associé avec le plan concret de l'intérieur de Londres. Mais l'idée, quelque exacte qu'elle puisse être, que mon imagination se forme de l'intérieur de Saint-Pierre, ne trouve pas sa place dans mon histoire ; cette conception péniblement formée, de mon imagination n'est pas accompagnée d'associations locales environnantes. Je ne ferai pas une différence essentielle et primaire, de la vivacité et de l'aisance des idées de la mémoire ; c'est un fait pourtant observable dans

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