OPINION DE M. SULLY T
les circonstances ordinaires, mais dans certains cas extraordinaires, c'est le contraire de ce fait qui arrive.
Quand, ])ar suite de l'âge ou de la maladie, la mémoire du passé faiblit, et réduit le souvenir le plus vif à des lueurs fugitives, rien ne peut plus nous empeclier de confondre l'imagination et la mémoire. Les hommes âgés alïirment souvent qu'ils ont expérimenté des faits qu'ils n'ont qu'imaginés (1^. Une fois les chaînes du souvenir brisées, il n'y a pas de vertu secrète et inexpHcable dans la mémoire qui puisse nous sauver des erreurs de l'illusion, et nous permettre de rétabhr le lien brisé entre les souvenirs.
30. — M. Sully dans son volume d'Essais josychologiques a fait une remarquable étude sur la croyance ; il croit que le passage si délicat de la sensation à l'idée explique la nature de l'état d'esprit qu'on appelle croyance. Il y a, dit-il, dans la croyance « une reproduction d'une sensation passée par le moyen d'une idée présente que l'on sent semblable à cette sensation », en d'autres termes, une idée (de la mémoire) grâce à une efficacité innée, nous rapporte à une sensation passée. « L'idée présente distinguée de la sensation absente, nous donne la conviction que cette sensation absente a été présente autrefois » ; il y a dans l'idée quelque chose qui la rend différente de la sensation, mais cependant la ressemblance et la différence combinées désignent une sensation comme origine ou antécédent de l'idée. « Une idée présente porte la marque de son origine » parce qu'on retrouve une certaine similarité au milieu d'une diversité admise : une idée de l'imagination n'a pas la même ressemblance au milieu de la dissemblance qu'une idée de la mémoire. Déplus, « une idée présente a une tendance inhérente à se rapprocher du caractère et de l'intensité de la sensation dont elle sort », c'est une question de force des centres nerveux et d'absence d'autres actualités. « On prend souvent des idées très vives pour des impressions réelles » , pourvu toutefois qu'elles puissent augmenter d'intensité et qu'on ne les compare pas avec des impressions réelles. « L'idée lutte
(1) Un des hommes les plus distingués d'une génération précédente, et qui avait atteint un grand âge, déclarait positivement qu'il avait vu Mirabeau à Londres, bien que tous les faits connus de la vie de \lira])eau fussent contre son témoignage.
pour simuler les formes de la sensation, mais ses efforts sont toujours déjoués par la conscience de la différence »; — on imagine un compromis, on regarde l'idée comme n'étant pas actuellement réelle, mais comme l'ayant été ou pouvant le devenir. On prend bien des idées vives pour des impressions réelles ; quelques-unes de ces idées présagent une réalité proche ou s'approchant ; tout ce qui augmente la force d'une idée exprimant quelque événement futur augmente notre croyance, notre attente pour cet événement ; la vue de la nourriture renforce singulièrement la promesse que notre faim sera bientôt satisfaite.
M. Sully, avance, contre l'opinion que je viens de formuler, que la croyance est simplement un incident de notre activité spontanée et volontaire ; il produit des arguments que je crois être de véritables objections à la manière d'envisager le cas. La pure spontanéité peut être ou non accompagnée de croyance ; il peut y avoir une disposition à croire ou à espérer dans des moments de repos pur, bien que M. Sully admette que l'activité spontanée et volontaire caractérise la force de notre croyance.
En ramenant notre croyance à notre activité, j'ai toujours tenu compte de l'influence de ce genre que j'ai appelé notre crédulité primitive. La croyance est une disposition primitive à avoir confiance en une séquence qui s'est produite une fois et à. en attendre le même résultat. C'est donc un incident dans notre constitution intellectuelle ; puisque par la croyance nous acceptons d'abord une forme sous laquelle se manifeste l'ordre du monde, et nous prévoyons son retour jusqu'au jour où notre conviction est contredite. La conception intellectuelle de la séquence expérimentée, implique la supposition que le passé se reproduira dans le futur. Nous pouvons, si cela nous convient, appeler cela une impuissance de pensée ; car il n'y a pas moyen d'agir et de penser autrement, si rien d'étranger n'intervient. Ce n'est ni l'activité, ni l'émotion qui expliquent complètement la croyance, mais elles y aident.
Cette manière de voir n'est pas incompatible avec celle de M. Sully; en réalité il la sous-entend sans l'exprimer. Dans le cours de son exposition, il appuie sur les causes qui modifient la force de nos idées jusqu'au point de les rendre influentes sur notre conviction. Il présente à ce propos une