‹ Les émotions et la volontéChapitre 155 sur 194 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

1. — J'ai réservé pour la fin de ce volume la discussion de ce tout qu'on appelle la conscience, parce que je suis persuadé que cette discussion est très délicate, et qu'elle nécessite comme préparation une étude complète des phénomènes de l'esprit. J'ai supposé dans le cours de cet ouvrage, qu'on avait accepté une définition provisoire, parce qu'il aurait été inopportun d'entrer alors dans tous les problèmes délicats liés à la question.

Étudions d'abord rapidement les différentes acceptions du mot conscience dans la conversation courante. Une défini tion scientifique ne doit pas être arrêtée, contrôlée par un usage non-scientifique ; cependant il faut tenir compte des significations qui ont prévalu, s'en rapprocher autant que possible, afin d'être clair. Il faut que nous rendions ces significations précises là où cela se peut ; et que nous adoptions une nouvelle phraséologie, là où ce n'est pas possible.

Premièrement. — Un esprit est conscient lorsqu'il est éveillé, vivant; le rêve, le sommeil, l'évanouissement, la stupeur, l'anesthésie, la mort sont des états où nous ne sommes plus conscients ; lorsqu'il y a absence de toute énergie mentale, il y a inconscience. En revenant à la vie, c'està-dire à la sensation, à l'émotion, à la pensée, à l'activité volontaire, nous redevenons conscients. Le terme conscience signifie donc l'ensemble des fonctions de l'esprit (1).

(1) « On se rend parfois mieux compte de la signification d'un mot par son contraire. Inconscience, c'est à dire manque ou absence de conscience

DÉFINITIONS DU MOT CONSCIENnE 521

Deuxièmement. — On regarde nos sentiments da plaisir et de souffrance comme des modes de conscience. Si nous sommes inconscients il y a négation complète de l'un ou de l'autre état. Il y a quelques opérations vraiment mentales que nous accomplissons sans qu'on puisse dire que nous en ayons conscience ; mais en tout cas l'inconscience exclut souffrance ou plaisir. La souffrance est peut-être la manifestation la plus intense de la conscience. Les différences du degré dans le plaisir ou la souffrance indiquent aussi des degrés de sentiment (ce que Ton sent, feelinrj) ou de conscience.

Quand nous sommes très excités, sans pour cela que nous ressentions une souffrance ou un plaisir, on peut dire que nous sommes éminemment conscients. L'énergie mentale est alors fortement surexcitée pour un temps. En face d'un travail quelconque, d'un spectacle scénique, je suis ennuyé, indifférent, endormi, tandis qu'une autre personne est animée, excitée ; on dira que je suis à peine conscient, à moitié endormi ; et que l'autre personne est extraordinairement vive, consciente,

Les significations que je viens de donner — plaisir, souffrance, excitation en général — correspondent à la division mentale du sentiment (feeling).

Troisièmement. — On caractérise souvent l'attention, l'observation, du nom de conscience ; en ce sens une personne consciente est le contraire de la personne qui est assise à côté de l'horloge et qui ne l'entend pas sonner l'heure. Je regarde ces objets qui sont dans une chambre mais il arrive ensuite que je ne me souviens pas de plusieurs choses qui ont dû cependant frapper ma rétine. Ce sont des cas d'inconscience qui s'expliquent mieux lorsqu'on les considère eux et leurs contraires. En parlant des sens spéciaux nous pouvons dire que nous entendons ou que nous n'entendons

implique suspension de toutes nos facultés. Nous sommes donc conscients quand toutes nos facultés sont en activité. La conscience est la condition de toute opération mentale. » — Vocabulaire de philosophie, du professeui Fleming- article Conscience. La conclusion de cette définition n'est pas en harmonie avec ce qui précède. Nous ne pouvons en réalité décrire comme condition ou accompagnement d'une chose ce qui est la chose elle-même, conçue et nommée sous sa forme la plus haute et la plus générale.

pas, que nous voyons ou que nous ne voyons pas, etc., et que nous ne percevons pas l'effet ou l'objet en cause.

Quatrièmement. — On dit encore que nous remarquons une différence ou une ressemblance^ que nous avons conscience d'une différence entre deux teintes, deux sons, deux personnes, etc., de même nous pouvons ne pas avoir conscience d'une ressemblance, de la similarité de deux choses pareilles. On peut encore exprimer ce fait en disant qu'on ne sent pas, qu'on ne perçoit pas une différence ou une ressemblance, qu'elle ne nous frappe pas.

On exprime encore par ce terme une augmentation, une amélioration de notre connaissance sur un point quelconque. Quelqu'un nous raconte qu'il se souvient d'avoir eu des périodes d'abattement physique et mental dont il ne connaissait pas la cause ; il découvre ensuite que cet effet était dû au vent d'est.

Cinquièmement. — Dans une vie passive contemplative, indolente, opposée à une vie active ayant pour but un objet extérieur et tangible, on a conscience de ce qui se passe en soi. — J'ai déjà eu l'occasion de remarquer que l'attitude objective suspend ou arrête jusqu'à un certain point les courants du sentiment et de la pensée, qu'elle donne donc une tendance à l'anesthésie. En l'absence de tout but d'action l'esprit devient la proie d'une sorte d'activité intérieure et reste étranger aux sensations ou actualités.

Sixièmement. — La conscience est le contraire de la pensée latente^ des actions qui par l'habitude sont devenues aussi machinales que les actions réflexes. Une intelligence rapide, qui n'a pas l'habitude de noter la succession de ses propres pensées, atteint les résultats les plus lointains sans pouvoir reproduire les degrés intermédiaires par lesquels il a dû passer. On attribue une semblable disposition à Newton ; dans ses démonstrations du principia il laissait de grandes lacunes que devait combler l'esprit du lecteur. On ne sait pas s'il aurait pu lui-même les combler sans faire de grands efforts d'intelligence. Lorsqu'on atteint ce dernier degré de l'habitude où l'on peut s'occuper de ses membres pendant que l'esprit voyage ailleurs, on dit que cette occupation est presque si elle n'est pas complètement inconsciente. En tout cas il y a une bien grande différence entre la situation où se trouve le commençant qui doit appliquer

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