‹ Les émotions et la volontéChapitre 159 sur 194 · CONSCIENCE INTELLECTUELLE · texte numérisé non relu

CONSCIENCE INTELLECTUELLE

6. — La conscience sous son aspect intellectuel est le centre du sujet que nous étudions présentement. On franchit un grand intervalle en passant de l'émotionnel à l'intellectuel ; on rencontre bien des difficultés en voulant déterminer d'un côté leur commun terrain, de l'autre leurs particularités distinctives. Bien souvent comme l'a fait remarquer sir William Hamilton, ils sont en relation inverse, ou s'excluent l'un l'autre. L'attention de notre esprit est éveillée lorsque nous sommes engagés en quelque opération intellectuelle, et cependant elle peut être indifférente pour ce qui est plaisir ou peine. Quel peut donc être le terrain commun à ces deux modes de l'activité mentale dont les manifestations extrêmes sont si absolument divergentes ? A quel point précis ces deux modes se rencontrent-ils en supposant qu'ils aient des nuances graduées ; ou bien si l'on admet l'hypothèse contraire, y a-t-il entre eux une brusque séparation? C'est dans l'excitation neutre dont j'ai déjà parlé qu'il faut trouver le trait d'union cherché.

7. — Comme je l'ai déjà fait bien souvent remarquer [Intelligence, Introduction), la base, la propriété fondamentale de l'intelligence, c'est la faculté de discernement, ou sentiment de la différence qu'il y a entre des impressions consécutives ou coexistantes. On ne peut rien attribuer à

(1) Conscience volitionnelle. — On pourrait s'attendre à trouver une forme spéciale de la conscience attachée à la volonté comme aux autres départements de l'esprit. Il n'en est rien cependant. Le genre de conscience qui naît pendant l'exercice de la volonté, est émotionel ou intellectuel. Nous rencontrons d'abord lous les plaisirs et souffrances liés à l'exercice des organes actifs, à la poursuite, aux désir et aux états opposés, puis les états d'excitation neutre. Enfin Fappréciafion du degré d'énergie dépensée sur laquelle est fondé le sentiment de la résistance, de la force, du poids, du mouvement, est une variété de la conscience intellectuelle. La délibération, la résolution, le désir, la croyance, sont des états où l'impulsion volitionnelle est suspendue et ou l'activité est idéale.

Bain. — Émotions et Volonté. " 34

riiitelligeiice, de plus fondamental, de plus particulier comme marque distinctive, que cette propriété ; l'émotion en tant qu'émotion seulement ne la renferme pas nécessairement. Quand je suis affecté différemment par deux couleurs, deux sons, deux odeurs, ou par un goût et un son, je suis intellectuellement conscient. C'est ce sentiment de la différence qui me permet de ftiire les expériences variées qu'impliquent ce que nous appelons la connaissance et même l'action volontaire. Il n'y a là dedans rien d'agréable ni de désagréable; le plaisir et la souffrance n'interviennent dans l'acte du discernement qu'accidentellement. Je suis différemment affecté par le bleu et le rouge, par l'aboiement d'un chien ou le chant du coq ; cette distinction peut être accompagnée de plaisir ; mais le phénomène mental est tout aussi complet s'il n'est accompagné ni de plaisir ni de souffrance. Nous sommes mentalement vivants, éveillés, lorsque nous exerçons notre discernement on peut donc dire que nous sommes conscients. Le difficile est de découvrir, s'il existe, le lien de parenté entre ce nouveau genre de conscience et la conscience type représentée par des états émotionnels.

8. — D'après une loi générale de notre constitution mentale, plus ou moins reconnue par ceux qui étudient l'esprit humain (1), le changement d'impression est essentiel à la conscience sous n'importe laquelle de ses formes. C'est la loi de relativité que j'ai si souvent eu occasion de mentionner dans le cours de cet ouvrage. Il y a des exemples bien remarquables qui prouvent qu'une action toujours semblable,

(1) « Il faut pour que les sens discernent une différence entre des impressions reçues, que ces impressions soient variées. Supposons un homme doué seulement du sens de la vue et privé des autres; supposons encore qu'il n'ait devant les yeux qu'une seule chose toujours de la même couleur et de la même forme, il me semble qu'il ne verrait pas plus cette chose que je ne vois les os de mes jambes que j'ai l'avantage de pouvoir toujours palper. Peut-être cet homme est-il étonné (?) et regarde-t-il,mais je ne saurais dire qu'il voit la chose, car c'est presque la même chose pour Vhomme que d'être sensible à la présence d'un seul et même objet, que de n'être sensible à rien. »

« Le mouvement est dans la nature des sens; tant que les organes concentrent leur activité sur un objet, ils ne peuvent être assez affectés par un autre objet pour être au même degré occupés de deux objets distincts. Donc deux objets agissant ensemble sur nous, ne nous donneront pas deux impressions séparées, mais bien une seule impression composée il est vrai. » Hocbes, Éléments de philosophie, le C(?r;).9, chapitre xxv.

toujours constante, ne produit aucun effet sur les sens. Prenons le mouvement de la terre sur son axe et dans l'espace, qui nous entraîne si rapidement et si également, mais qui à cause de cela même n'est pas sensible. Lorsque nous sommes sur un vaisseau en mer, nous voyons le même fait se reproduire ; dans une voiture au contraire nous ne perdons jamais le sentiment du mouvement. L'explication en est facile. C'est le passage du repos au mouvement qui éveille notre sentiment, et inversement le passage du mouvement au repos. Une situation uniforme n'a pas sur l'esprit cette influence excitante. La pression de l'air sur la surface du corps est encore un exemple frappant d'insensibilité. Ici, il y a un effet excessivement puissant qui agit sur un sens particulier. La peau subit une influence exactement semblable à celle qui éveille le sentiment du toucher ; et cependant aucun sentiment ne parait. Diminuez la pression, en montant dans un ballon, par exemple, et vous commencerez à être sensibles. Donc, pour l'esprit, une impression constante n'est pas plus efficace que l'absence d'impression. L'inconscience partielle que nous avons de nos vêtements vient de ce qu'ils ne nous quittent pas. Le plus petit changement, nous rendra sensible au contact. Si nous entendons le même son depuis le commencement de notre vie jusqu'à la fin, nous avons aussi peu conscience de son existence que de celle de la pression de l'air. Ce son, son origine échapperait même complètement à notre connaissance, si quelque accident, quelque découverte expérimentale, ne venait pas suspendre l'impression produite ou la rendre différente en degré. Sauf dans quelques rares circonstances, nous n'avons pas conscience de notre propre poids et cependant ce poids existe toujours. Bien des choses peuvent donc exister sans être perçues, l'interruption ou le changement étant les conditions de la conscience. Il peut sembler difficile de nous imaginer insensibles à une influence aussi importante que celle de la lumière ou de la couleur ; et cependant si nous avions depuis le commencement de notre vie une couleur quelconque devant les yeux, nous serions incontestablement aveugles à cette couleur.

9. — Admettons donc le principe du changement comme condition de la conscience, et supposons qu'un choc soudain nous frappe au milieu de notre inconscience, comme un éclair au

milieu de l'obscurité. Le choc reçu peut être agréable, pénible, ou simplement excitant. En tout cas, c'est un sentiment (feeling) un état plutôt émotionnel qu'intellectuel. Nous pouvons l'appeler une surprise ; elle a ses effets physiques et ses effets mentaux bien caractérisés.

Entre l'inconscience et la conscience, ou entre la conscience vague et la conscience intense, il y a une telle différence que l'esprit doit la saisir, mais ce n'est pas là-dessus qu'il s'appesantit ; les effets de ces états différents sont purement émotionnels, la conscience de la différence est jacente.

Supposons qu'il y ait entre deux états de conscience une transition assez forte pour faire impression, pas assez cependant pour provoquer un nouveau courant émotionnel. Cette trc^nsition en tant qu'émotion n'a aucune valeur, mais comme variété d'un état, elle peut en avoir. Toutes les fois qu'il y a changement d'état de conscience il y a discernement, que nous en prenions note ou non. Qu'est-ce qui nous engage donc à appuyer sur l'acte du discernement, de telle façon que nous donnons de l'importance à la transition ou aux changements qui ne sont pas suffisants pour provoquer une excitation émotionnelle ? Le sentiment, la sensation, l'émotion, sont le but final de la vie, c'est-à-dire q^ie chercher les états de conscience agréables, éviter ceux qui sont pénibles, se servir de ceux qui sont neutres, voilà le but. Le discernement, dans le cas que nous avons supposé, ne donne pas de plaisir. On distingue facilement les passages brusques d'un état de conscience à un autre, mais leur valeur dépend de l'excitation émotionnelle qu'ils produisent et non de leur distinction. De petits changements, juste assez considérables pour être perçus, ne sont pas suffisants pour être autre chose qu'indifférents.

Dans la maturité de la vie la faculté du discernement devient importante comme moyen d'atteindre certaines fins. Que nous visions au plaisir directement ou indirectement, nous avons besoin de discernement. Nos plaisirs se présentent à nous voilés ou cachés ; ils exigent de nous que nous exercions notre sentiment de la différence ; et c'est ainsi que le discernement acquiert de l'importance. Nous possédons dès l'enfance la faculté de discerner plus ou moins délicatement, mais nous ne nous en servons que lorsque nous devons

éta.])lir do>; distinctions afin de trouver le plaisir et d'éviter la sonirrance. Ainsi, les grandes difl'érences entre les états de conscience sont émotionnelles ; ceux qui sont trop faibles pour exciter une émotion suffisent à l'intelligence, ([ui s'en sert pour atteindre des fins éloignées.

Il est encore probable qu'une diiïérence suffisante pour produire l'émotion, soit importante par rapport au discernement. Sans doute, si l'émotion est agréable ou pénible c'est comme telle qu'elle nous impressionnera, ne laissant pas le loisir d'exercer notre discernement, à moins que quelque motif pressant ne nous y engage. C'est alors que le sentiment neutre ou indifférent, la surprise ou l'excitation simple, a de la valeur. A moins que cette excitation simple soit très violente elle ne suspend pas l'exercice du discernement, elle y aide au contraire parce qu'elle est indifférente. Si une chose utile à savoir était en cause, dans ce cas, l'esprit concentrerait toute son attention pour bien accomplir l'acte du discernement. Le sentiment indifférent doit être perçu ou ne pas être ; en général c'est un stimulant stérile de l'esprit. Au moment où nous appliquons notre faculté de discernement la stimulation émotionnelle demeure, les manifestations diffuses sont arrêtées, le sentiment de la distinction est à sa plus haute intensité. L'excitation neutre se trouve ainsi être la transition qui conduit à la conscience intellectuelle. Ce genre de conscience exclut le plaisir et la souffrance parce que ceux-ci affirment trop fortement leur existence ; ils constituent, en somme, l'intérêt final et dominant de la vie, auquel tous les autres intérêts sont subordonnés (1).

(1) 11 y a une grande différence entre la première surprise que nous cause une distinction, et le degré d'excitation que nous donne la même différence lorsque nous sommes plus avancés dans la vie. Quand nous voyons pour la première fois du rouge et du bleu à côté l'un de l'autre, l'esprit tressaille, est surpris avec une force qui va jusqu'à l'émotion. Après un certain temps le même contraste ne produit qu'une excitation très faible ; nous conservons cependant le sentiment de la différence qu'il y a entre les deux couleurs et nous le faisons servir à des fins pratiques. Quand nous réduisons le rouge à la fonction de signal signifiant une chose et le bleu pareillement, l'excitation émotionnelle primitive produite par le contraste entre les deux couleurs, est également réduite à sa plus faible intensité. L'effet du contraste occupe encore l'esprit, c'est-àdire qu'il est conscient ; mais il l'est si faiblement et pendant si peu de temps qu'il est bien prêt d'être inconscient. C'est ainsi que ce qui commence par être une émotion pleinement consciente, devient peu à peu un

10. — Il y a donc une différence importante entre le sentiment en tant que plaisir et souffrance, et l'excitation qui éveille le sentiment intellectuel de la différence. Une jouissance intense absorbe les énergies mentales ; elle a pour principal effet intellectuel de rendre les objets qui aident à la produire, plus frappants pour l'esprit. Quand nous avons vivement conscience d'un plaisir ou d'une souffrance, les formes neutres de la conscience restent dans l'ombre. Une simple surprise qui n'est pas assez efficace pour faire établir une différence entre deux sentiments, ne reste pas longtemps présente à la mémoire. Pour tirer d'un état d'excitation neutre tout ce qui peut nous aider à fixer une différence, il faut que l'esprit soit libre et de soucis présents, et de la perspective des plaisirs à venir.

Ainsi, sur une base mentale commune s'élève une différence d'espèce entre l'excitation agréable ou pénible, etl'excitation intellectuelle. Ce n'est pas apriori que je formule cette conclusion, mais bien à la suite d'inductions appuyées sur des faits. On ne peut interpréter autrement la plus grande partie de nos expériences. La recherche exclusive du bonheur, comme la préoccupation exclusive d'éviter le malheur est entièrement contraire à la culture générale de l'esprit, culture qui, en somme, repose sur le sentiment de la différence.

Au milieu de la paix, de la sérénité, on peut arriver à une haute culture intellectuelle, pourvu qu'on ne souffre pas plus qu'il n'est nécessaire pour stimuler l'activité, et qu'on jouisse du plaisir juste assez pour avoir un motif de vivre. Toute l'énergie du cerveau se trouve alors réservée pour les excitations neutres qui éveillent le sentiment de la différence et laissent par conséquent dans l'esprit des images distinctes. Pour arriver au maximum d'excellence intellec-

état indifférent et seulement distinct. Nous ne pourrions jamais arriver à accomplir l'acte du discernement, si nous n'étions pas plus excités au début par la différence qu'il y a entre le rouge et le bleu, que nous ne le sommes ensuite, lorsque nous ne nous servons plus de ces deux couleurs que comme de signaux ou de marques. Ce ne serait pas juste, ce serait une erreur, de regarder cette manifestation transformée comme le type de la sensation primitive. C'est un des effets de l'habitude que cette transformation de l'excitation première en une indifférence finale ; cette indifférence renfermant encore en substance ce qui est nécessaire au discernement.

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