‹ Les émotions et la volontéChapitre 162 sur 194 · DE LA NATURE DE LA CONNAISSANCE · texte numérisé non relu

DE LA NATURE DE LA CONNAISSANCE

prennent dans certains esprits le rang de connaissances d'autres sons ; le bourdonnement de l'insecte, le murmure du ruisseau, sont perçus par les uns et non par les autres. Il est évident que tous les individus n'ont pas les mômes motifs de choisir les mômes sons. La détermination de ces motifs qui fixent l'attention sur une sensation pour en faire quelque chose de plus, fait partie du problème de la connaissance. Il faut, outre le sentiment primitif de la différence qui nous rend sensible aux différences de mouvements, de goûts, d'odeurs, de contacts, de sons, de spectacles, d'émotions, que quelque inégalité frappante surgisse pour fixer sur un point particulier notre attention, si bien que lorsque plus de cinq cents étoiles impriment leur image sur notre rétine, il n'y en a que deux ou trois qui occupent notre esprit déterminant la direction que prendront nos émotions, nos pensées et notre imagination.

23. — Ces forces qui nous font choisir entre des milliers d'impressions, celles sur lesquelles doit se fixer notre attention, n'introduisent pas dans l'esprit un nouvel élément. Ce ne sont en général, que ces influences plus fortes il est vrai dans le cas particulier, que j'ai déjà décrites comme essentielles à la conscience dans ses manifestations les plus faibles. Une différence frappante éveille notre attention et nous rend aveugle pour des différences moindres. Un coup de canon dans le silence de la nuit nous donne une sensation qui pour un temps sera prédominante. Les sens peuvent être ouverts à toutes les impressions et l'esprit cependant n'en percevoir que quelques unes qui lui auront fait éprouver une plus grande surprise ; ce sont ces impressions choisies qui deviendraient pour nous des articles de foi et des connaissances. Mais elles ne sont pas. encore arrivées à cette transformation finale, il faut qu'elles passent encore par des transformations intermédiaires.

De même, la surprise que cause la découverte de la ressemblance éveille la conscience et fixe l'attention ; nous prenons toujours le mot ressemblance dans l'acception qui lui a déjà été donnée, similarité dans la diversité. Si je regarde un grand nombre de personnes, la découverte d'une figure ressemblant à une figure qui m'est famihère arrêtera mon attention et me donnera une impression spéciale ou choisie.

24. — Ce n'est pas suffisant d'appeler ces impressions les forces qui spécialisent mes états de conscience ; il faut encore affirmer que les circonstances qu'elles impliquent sont essentielles à la nature même de la connaissance. Nous ne connaissons que des relations ; l'absolu, à proprement parler, ne peut être atteint par notre faculté de connaître. Les deux grandes relations fondamentales sont la différence et la ressemblance (1). Connaître une chose c'est la sentir en juxta-position avec une autre qui en diffère ou lui ressemble. Être seulement impressionné par un son ou un contact, ce n'est nullement connaître au vrai sens du mot ; la connaissance commence quand la comparaison nous fait voir plusieurs choses à propos d'une seule. Ma connaissance du rouge est la comparaison que je fais de cette impression, avec un nombre d'autres sensations différentes ou ressemblant à elle; plus j'étends ces comparaisons plus j'étends ma connaissance. Une couleur rouge absolue per se échapperait comme une pression invariable à ma

(1) Ce que nous appelons la co-existence et la succession bien que très généraux ne sont pas des attributs aussi fondamentaux que la différence ou la ressemblance. Ce sont en réalité un couple opposé, antithétique; passer de l'un à l'autre, c'est affecter l'esprit de façon à développer deux connaissances opposées. Je suis affecté d'une façon par la vue de deux oiseaux perchés ensemble sur le même buisson et d'une autre par la vue d'un oiseau arrivant pour se percher sur ce buisson et d'un autre oiseau en partant. Si les faits séparés produisaient une impression identique, je n'aurais conscience ni de la co-existence, ni de la succession. C'est le sentiment de la différence qui nous permet de percevoir les deux attributs et donne à chacun sa signification réelle, c'est-à-dire fait de l'un la négation de l'autre. Si dans la nature tout était éternellement calme, et si notre vision était simultanée au lieu d'être successive, il n'y aurait pas dans la nature ce que nous appelons succession, il n'y aurait pas non plus pour nous connaissance de ce qui existerait pourtant, la co-existence. Nous généralisons tous-les cas de co-existence particulière, nous tirons des faits un attribut abstrait, nous faisons detoutes les successions particulières, la succession abstraite ; et si nous ne sentions pas la différence qu'il y a entre un cas et un autre nous n'aurions connaissance ni de l'un ni de l'autre ; notre connaissance s'explique par ces deux propriétés qui sont la négation l'une de l'autre. Toutes deux ont une existence positive parce que l'une est toujours le contraire de l'autre, comme le froid l'est du chaud, la lumière de l'obscurité. La succession implique antécédent et conséquent, l'un affirmant l'existence de l'autre. Un antécédent suppose un conséquent et vice-versa ; supprimez ce fait et vous supprimez la connaissance. Puisque nous avons conscience d'une succession nous avons conscience d'une différence entre ce qui précède et ce qui suit ; l'antécédent et le conséquent deviennent un article dans notre connaissance; l'un ou l'autre pris isolément ne pourrait constituer une connaissance.

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