DE LA NATURE DE LA CONSCIENCE
connaissance ; car en supposant que nous puissions dire que nous en avons conscience nous ne pourrions pas ajouter que nous la connaissons. Pourquoi la même sensation, celle du rouge par exemple impressionne-t-elle si différemment deux personnes, un opticien et un artiste, si ce n'est parceque la connaissance dépend non pas de la sensation ellemême, mais des autres sensasions qui lui sont associées dans l'esprit ? Quand je dis que je connais une certaine plante cela ne veut rien dire, jusqu'au moment où j'indique quelles sont les choses qui dans mon esprit sont liées à cette plante ou en diffèrent. Je puis la connaître en tant que mauvaise herbe, c'est-à-dire comme différente des fleurs, des fruits ou des légumes qu'on cultive dans un jardin; je puis la connaître comme semblable à beaucoup d'autres plantes qui poussent sans qu'on les sème; je puis la connaître scientifiquement, c'est à dire déterminer par les différences et les ressemblances qu'elle présente avec d'autres plantes à quel ordre, quelle classe, quel genre elle appartient. Je puis la connaître au point de vue artistique en la comparant, pour la couleur et la forme à d'autres plantes, mais en tant qu'objet isolé dans mon esprit je ne puis avoir de cette plante aucune connaissance. C'est ainsi qu'au milieu de la multiplicité et du chaos des impressions distinctes les esprits différents non seulement dirigent leur attention sur des objets différents mais encore la fixant sur les mêmes objets en tirent chacun une connaissance entièrement différente. Semblable aux deux électricités qui ne peuvent exister l'une sans l'autre, l'impression mentale ne peut exister à l'état de connaissance sans être accompagnée de quelque autre avec laquelle elle puisse être comparée. Réduite à une simple unité de conscience, l'excitation mentale s'évanouit; au point de vue intellectuel comme au point de vue émotionnel le contraste seul nous éveille à la vie consciente; en conséquence on ne peut définir ou caractériser une impression qu'en la considérant avec d'autres impressions accompagnantes. Nous savons combien il est difficile de donner une définition explicite et brève ; l'interprétation de la loi, d'un contrat, d'un testament, d'un texte écrit en général, c'est la tentative faite pour déterminer ce que l'auteur a voulu exclure ou comprendre dans son texte. C'est par le même procédé qu'on arrive à la connaissance.
Une simple impression ou pas d'impression du tout c'est la même chose. La qualité implique relation en dernier lieu, bien que la logique distingue les deux choses. Le rouge et le bleu font ensemble impression sur l'esprit, l'affectent différemment, se soutiennent l'un et l'autre en tant qu'excitation mentale et en réalité l'un fait connaitre l'autre. Le rouge que nous voyons aujourd'hui et celui que nous avons vu hier agissent pareillement l'un pour l'autre, parce qu'entre eux deux il y a eu absence de sensation ou sensations autres. Tout deux se conserveront dans notre cerveau en tant que souvenir et ils s'élèveront mutuellement au rang de connaissances. Accentuez la comparaison entre les différences ou les ressemblances et vous augmenterez la connaissance.
25. — La littérature, l'art, la science nous fourniraient des exemples du nombre illimité de choses qui peuplent l'esprit de l'homme. Les manières de connaitre sont sans nombre quand nous ajoutons l'art à la sphère plus étroite de la science. Chacun a l'occasion de remarquer combien un génie original nous fait découvrir des choses qui étaient pourtant déjà devant nos yeux. C'est qu'en réalité avoir une chose devant les yeux ce n'est pas la voir, encore moins la connaître. L'homme de génie, qu'il soit Homère ou Shakespeare, supplée à ce qui manque, nous fait apercevoir les accompagnements d'une chose et l'élève ainsi au rang de connaissance. Une heureuse comparaison, un contraste frappant sont les instruments qui éveillent l'attention de l'esprit et la fixent sur des objets qui étaient passés inaperçus bien qu'ils fussent depuis longtemps sous les yeux du corps.
Le langage est un moyen de fixer l'attention sur des impressions choisies en dehors du total déjà si considérable qui constitue notre univers. Tout ce qui a reçu un nom est comme montré du doigt : tout homme qui entend ce nom et qui voit la chose en même temps, y prête une attention particulière et pour cela même a des chances de la connaître dans toute la force du mot, c'est-à-dire dans sa diversité ou sa similarité avec d'autres choses. Les étoiles dont les noms sont les plus répandus sont mieux connues à cause de cette circonstance même. Nous sommes donc plus attentifs à une plus grande somme d'impressions si nous parlons une langue riche et si nous vivons dans un milieu intelligent et instruit.
SUJET ET OnjET — LE MONDE EXTERNE 553