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Résumons ce qui est essentiel à la connaissance

Premièrement. — Pour connaître une chose, il faut que nous ayons conscience qu'elle diffère d'autres clioses, qu'elle ressemble à d'autres. Jusque là la connaissance n'implique que ce que renferment déjà la sensation et la perception.

Secondement. — Quand la connaissance arrive à être une affirmation, deux choses au moins sont remarquées ; il faut de plus qu'on puisse attribuer à ce couple une troisième propriété, qui le range dans la classe de la co-existence ou dans celle de la succession. « Le soleil est un corps lumineux », — « la nuit suit le jour », — sont des combinaisons de mots qui indiquent un ordre plus élevé de connaissances que les mots simples : « Soleil » — « nuit » — « jour », — par ces combinaisons nous unissons des connaissances simples ou élémentaires et nous en faisons des affirmations ou des propositions ; et la circonstance qui lie ces connaissances élémentaires ce sont ces attributs généraux que nous appelons co-existence et succession.

Troisièmement. — Dans ces affirmations doit entrer cette disposition ou état actif nommé croyance (ou non-croyance).

27. — Dans cette étude si rapide sur la connaissance, le dernier point à examiner, c'est la question du sujet et de l'objet qui renferme le plus grand de tous les problèmes métaphysiques, le problème du moi et du monde externe.

Nous devons rappeler ce que nous avons dit de chaque connaissance conquise dans le domaine du connaissable ; pour connaître il faut qu'il y ait pluralité d'impressions et comparaison entre ces impressions. L'objet n'a de valeur qu'en tant qu'accompagné du sujet, etvice-ve7''sa,. L'un est le complément, le corrélatif de l'autre. Le sujet et l'objet forment un de ces couples semblables aux deux pôles de l'aimapt qui sont, dans la masse de nos impressions, des parties de notre connaissance. Une lueur perpétuelle et constante équivaudrait pour l'œil à l'absence de lumière ; c'est l'obscurité qui en nous privant par instants de la lumière nous donne la conscience de la lumière. Cependant, de même que nous pouvons penser à la lumière en elle-même sans faire

mention de son contraire indispensable, que nous pouvons concentrer toute notre attention sur le pôle nord de l'aimant et oublier pour un temps le pôle sud, de même nous pouvons penser à l'objet en sous-entendant le sujet, ou au sujet en sous-entendant l'objet. Nous ne serions jamais arrivés à acquérir la notion de l'externe si son contraire n'existait pas ; mais une fois cette notion acquise nous pouvons faire abstraction d'un des membres du couple antithétique pour fixer toute notre attention sur l'autre. Un objet ou un sujet absolu est une pure absurdité ou impossi])ilité, pas plus pourtant que le serait la conception de la lumière sans l'obscurité, du rouge sans aucune autre couleur, de la ligne droite sans la ligne courbe, du grand sans le petit.

28. — J'ai déjà esquissé (Contiguïté, Perceptio7i) les principaux traits qui forment la distinction à faire entre le sujet et l'objet : — I. ^Mouvement (objeti formant contraste avec la sensation passive i sujet ; II. Etats de conscience définis liés à des mouvements définis (objet); états de conscience indépendants de nos mouvements (sujet) ; III. Expérience commune à tous I objet) ; expérience spéciale à chacun (sujet).

Sous le premier chef je comprends ce sentiment particulier que nous appelons sentiment de la résistance et que les métaphysiciens regardent comme l'essence du monde objectif ; John Stuart Mill s'est singularisé en n'en parlant même pas dans son explication.

Dans la seconde division nous retrouvons la distinction entre- la sensation et l'idée ; de nouvelles circonstances accentuent la différence.

On s'étend rarement assez sur la troisième division, elle est pourtant très importante pratiquement, parce qu'elle nous fournit les moyens faciles de distinguer la réalité de l'illusion.

r y 29. — -M .^ppnpfir fl rlnmiR une analyse miuutieuse de l'objet et du sujet et de ce qui les distingue.

' Il renferme les différences qu'il croit devoir marquer dans une série d'observations antithétiques. Ces observations au nombre de dix donnent lieu à des subdivisions. Voilà ces différences capitales :

1. — Les états objectifs sont plus vifs que les états subjectifs.

SUJET ET OBJET — LE MONDE EXTERNE bbl)

'2. — Les états objectifs précèdent dans le temps les états subjectifs.

;î. — • La. volition no pont rhanp;or les propriétés et attributs de ro])jot, elle pont clianfi^er les attributs du sujet.

i. — La volonté ne peut cbanger l'ordre simultané des états objectifs, elle peut cbanger celui des états su])jectirs.

5. — La voUtion ne peut cbanger Tordre successif des états objectifs ; l'ordre successif des états subjectifs est cbangeable.

G. — Les états objectifs font partie d'un agrégat qu'on n'a jamais vu ])riser ; l'agrégat des états subjectifs ne peut se détruire non plus, mais le premier est plus fortement constitué que le second.

7. — Les états objectifs sont entièrement indépendants des subjectifs ; les subjectifs ne le sont que lorsqu'ils sont de première importance.

8. — Les lois des états objectifs ont leur origine en ellesmêmes; les lois des états subjectifs sont en partie dérivées.

9. — Les antécédents d'un état objectif peuvent être ou ne pas être évidents ; on trouve toujours l'antécédent d'un état subjectif.

10. — Un état objectif est une partie d'un tout dont l'étendue est inconnue ; un état subjectif appartient à un tout dont l'étendue est limitée, et appelé mémoire.

M. Spencer produit en outre quelques considérations qui sont plus ou moins impHquées dans les distinctions foi'mulées ci-dessus. Il se suppose physiquement passif pendant qu'il note ces différences, et cependant admet que ces différences impliquent le souvenir d'activités passées. Il soutient pourtant que lorsque l'attitude est entièrement passive, la séparation entre les agrégats objectifs et les agrégats subjectifs doit être profonde. L'indépendance des états objectifs doit être plus grande que celle des autres. Nous retrouvons dans la contemplation passive quelques-uns des couples antithétiques, la volonté peut ou non changer l'ordre des phénomènes, les antécédents sont visibles ou non, l'objet est illimité, le sujet est limité, par exemple.

De quel côté faut-il ranger les états agréables et désagréables qui sont parfois liés à une conscience très vive, parfois à une plus faible et qui varient eux-mêmes en degré et en intensité ? Du côté du sujet, et voici pourquoi : Quel-

ques-uns de ces états sont liés à des sensations, les plaisirs de la vue et de rouie par exemple, mais le plus grand nombre, les émotions et les souvenirs par exemple, sont liés aux idées. Les lois qui régissent ces états sont les lois qui gouvernent non pas les sensations très fortes, mais bien les idées et les états de conscience les plus faibles. Les lois de l'émotion sont les lois d'association avec des groupes idéaux ; la colère est liée à l'injure et ainsi de suite. Enfin ces états sont limités comme le sont les états subjectifs ou faibles.

La manière dont ces états provoquent nos mouvements corporels peut encore aider à les caractériser. Les changements qui s'opèrent alors rendent plus apparente la ligne de démarcation entre une portion choisie de cet agrégat vivant que nous appelons notre corps, et le reste de notre sphère visible. Nous arrivons aussi par ce moyen à apercevoir le lien qui unit l'agrégat le plus faible et cette portion de l'agrégat vivant.

L'auteur remarque ensuite que nos mouvements ont pour effet de déterminer la présence ou l'absence de l'autre partie, de nous ouvrir ou de nous fermer les yeux pour ainsi dire, de modifier la scène par conséquent. C'est là la distinction sur laquelle il appuie en dernier.

Il revient ensuite aux expériences faites sur le corps lui-même et par là au sentiment si important de la résistance. En serrant notre genou avec notre main, nous combinons la conscience de l'effort musculaire avec la sensation du toucher, de la pression, les deux faisant diversion l'une à l'autre. Que les deux mains se pressent l'une contre l'autre, et nous aurons des deux cotés, — effort et pression. Une des mains fait l'effort, l'autre offre la résistance (ce qui est aussi un genre d'effort) ; de ces deux sensations nous formons un couple important qui renferme les deux grandes énergies qui caractérisent le monde extérieur, — puissance et résistance.

30. — Si je devais étudier avec la même minutie que M. Spencer les principaux contrastes que l'on trouve entre l'objet et le sujet, je les rangerais sous trois chefs déjà cités.

L — Résistance.— -Cécile sentiment de la dépense d'énergie musculaire, contrastant avec les sensations entièrement passives. J'incline à mettre ce contraste en premier parce

que je le considère comme le plus simple, et parce qu'il renferme nos expériences les plus primitives. M. Spencer rend du reste justice à l'importance de ce sentiment lorsqu'il dit que la résistance « c'est l'élément constitutif primordial, universel et toujours présent de la conscience ».

En supposant un homme luttant physiquement contre lui-même, M. Spencer obtient une expérience complète de la résistance, avec d'un côté la dépense d'une énergie, de l'autre la résistance à cette énergie. « Nos membres poussés par des idées ou des émotions s'explorent les uns les autres : c'est grâce à ce genre d'exploration que se forme dans la pensée un lien indissoluble entre l'énergie active telle qu'elle jaillit des profondeurs de notre conscience, et la résistance équivalente qui s'y oppose ; ou bien entre cette résistance et une pression équivalente dans la partie du corps qui résiste. Ainsi la conception première de Vexistence en dehors de la conscience, devient celle de la résistance jjIils quelque force que mesure la résistance. »

Pour ma part je ne puis voir dans ce double effort : action d'un bras, réaction de l'autre, que deux actes musculaires séparés, liés avec différentes parties du corps. Il est parfaitement vrai que l'on compare ces deux efforts et qu'on les mesure l'un par l'autre, mais ceci n'altère en rien leur caractère propre. Je ne vois donc pas comment ce cas implique sentiment de « l'existence en dehors de la conscience ».

11. — Le contraste qu'il y a entre une sensation indifférente et un plaisir ou une souffrance se fond dans le contraste même de l'objet et du sujet. Un état de parfaite objectivité est un état neutre ou indifférent ; tandis qu'un état subjectif est immanquablement accompagné d'un état de conscience pénible ou agréable.

Dans l'effort musculaire même nous retrouvons cette distinction. L'effort musculaire objectif est une simple dépense d'énergie ; nous sommes vraiment dans une attitude subjective quand nous expérimentons les plaisirs ou les souffrances de l'exercice.

En disant que l'attitude objective est neutre nous ne voulons pas impliquer que toute neutralité est de l'objectivité. De même en disant que tout plaisir ou toute souffrance implique subjectivité nous ne voulons pas affirmer que toute subjectivité est pénible ou agréable.

III.— Le contraste qu'il y a entre rintelligence et la sensation coïncide ])ien souvent avec celui qu'il y a entre l'objet et le sujet. La faculté maîtresse de l'intelligence, c'est le discernement ; un état de conscience objectif est dû à l'emploi de cette faculté. Quand nous nous sevrons de plaisir ou de souffrance, que nous refusons de nous laisser envahir par un état de conscience agréable ou pénible, nous n'avons plus qu'à exercer notre discernement, à comparer, à mesurer. L'énergie dépensée, sous son aspect objectif est discernable, évaluable. Si nous ne la prenons pas sous cet aspect c'est que nous la prenons sous son côté subjectif ou émotionnel ; si elle n'occasionne pas un plaisir ou une souffrance, c'est qu'elle est une émotion mentale (subjective).

On peut dire la même chose à propos de tous nos sens ; quand nous exerçons notre faculté de discernement, notre attitude est objective ; quand nous nous laissons envahir par l'émotion notre attitude est subjective. Au moment où nous comparons deux nuances nous sommes tout à l'objet ; quand nous ne cherchons pas à faire de comparaison et que nous jouissons du plaisir que nous donnent ces nuances, nous reprenons l'attitude subjective.

IV. — La dernière antithèse sur laquelle j'insisterai est celle que M. Spencer a citée en premier lieu, c'est le contraste qu'il y a entre la vivacité des états de conscience objectifs et la faiblesse des états de conscience subjectifs. J'ai déjà parlé de cette distinction très importante. Dans l'état objectif (1) les détails, les circonstances dont on a conscience sont nombreux et distincts (2), on en conservé facilement le souvenir. Voilà qui s'accorde bien avec les deux caratéristiques déjà citées, indifférence et exercice du discernement. Pour observer une scène complexe et variée il faut que notre neutralité soit complète et que nous appliquions toute notre faculté de discernement ; là où il y a peu à discerner, dans une scène vague et sans caractère, nous retombons bien vite dans une condition subjective et émotionnelle. Ainsi pour connaître un objet il faut que nous soyons à notre aise et rien de plus ; un plaisir positif nous rejetterait dans l'attitude subjective, et de même un effort pénible.

Le genre de conscience faible et parfois un peu vague

que nous appelons idée, mémoire, conception, contrastant avec la plénitude de conscience que donne la sensation, coniinne de plus en plus l'opinion que nous avons énoncée sur la distinction entre l'objet et le sujet.

V. — Comme conséquence de ce que nous venons de dire, nous pouvons encore citer le contraste qu'il y a entre l'étendue visible, et la conscience non étendue. Je ne veux pas encore donner une définition complète de l'étendue ou de l'espace, mais simplement remarquer que les yeux avec leurs fonctions optiques et musculaires combinées sont d'une grande importance pour formuler cette définition. Les sensations de la vue sont avant tout objectives tandis que celles qu'on ne peut qualifier d'étendues, les sensations de l'odorat, de la chaleur, du froid, sont avant tout sul)jectives. Elles peuvent devenir objectives par l'ajouté de l'élément musculaire.

VI. — La grandeur incommensurable du monde objectif contraste bien vivement avec la sphère limitée du monde subjectif, M. Spencer l'a fait remarquer dans sa dixième proposition ; c'est là en effet une des grandes différences qui séparent les deux mondes. Mais elle est déjà plus ou moins impliquée dans ce que j'ai déjà dit sur l'intelligence ou la faculté de discernement particulièrement.

On pourrait encore ranger sous ce chef quelques-unes des autres propositions de M. Spencer : l'objet est prior, original, indépendant, le sujet est posterior, copié et dépend en partie de l'objet. Mais ces distinctions ne sont acceptables que si l'on ne prend dans les états subjectifs que nos idées qui sont en effet postérieures à nos sensations qui en sont les copies et qui en dépendent. Mais si nous voulons parler de ■plaisirs et de souffrances subjectives il faudrait renverser les termes ; car ces états ne sont jamais les copies d'états objectifs qu'ils précèdent et contrôlent même souvent.

Les arrangements du monde objectif ont une fixité qui frappe ; celle des états subjectifs est beaucoup moins évidente et paraît soumise à de nombreuses irrégularités. Nous découvrons bien vite dans le monde objectif une grande et constante uniformité qui voile un grand nombre d'irrégulaités. Dans le monde subjectif on rencontre peu de ces séries invariables; l'uniformité n'est pas apparente bien lu'elle soit au fond des choses ; bien des gens l'ont niée.

Dans la sphère objective le nuage qui passe nous empêche un moment de voir au delà, et quand il a disparu nous retrouvons tout dans le même ordre. Tout dans l'espace, au ciel et sur la terre, nous prouve par mille contre un une uniformité éternelle. Les émotions éveillées par une même scène n'ont pas la même identité nécessaire.

VII. — Malgré toute l'importance des différences que nous venons de signaler entre les deux mondes, nous ne pouvons nous dispenser de citer, comme marque du monde objectif faisant absolument défaut au monde subjectif, la loi qui unit certains efforts musculaires définis à des changements définis dans nos sensations. En réalité la fixité dont je viens de parler un peu plus haut est très limitée, et n'existe même que si les objets que l'on a en vue sont éloignés. Nous n'avons vraiment une notion du monde étendu que lorsque nous avons acquis un nombre incalculable d'associations entre des mouvements et des sensations, et réalisé les uniformités qu'elles présentent. Le spectateur dont Viricictwité physique serait corajolète, tel que le suppose M. Spencer expérimenterait bien des contrastes entre l'objet et le sujet, mais ne conserverait, s'il était dans un lieu animé, un marché, qu'une idée bien confuse de ce qu'il aurait vu ; ce serait tout le contraire s'il était assis sur un rocher élevé au bord delà mer et s'il observait une scène éloignée.

Les circonstances déjà citées plaident fortement en faveur de l'objectivité du monde visible. Ce que je viens d'ajouter ne peut qu'aider à surmonter certaines difficultés, et n'en coopère pas moins à former le résultat général. C'est en ouvrant les yeux, en les conservant ouverts, en étant attentifs que nous expérimentons ces états qui par leur étendue, leur variété, leur fixité et leur vivacité constituent notre monde objectif. Si nous n'étions pas capables d'observer nos propres changements corporels, nous ne comprendrions pas comment certaines images sont plus grandes ou moins grandes que d'autres, suivant la place qu'occupent les objets dans notre champ visuel ; la vivacité, la multiplicité, et une fixité partielle resteraient les attributs des états objectifs et nous empêcheraient de confondre en un tout l'objet et le sujet ; mais bien des scènes objectives nous paraîtraient vagues et singulièrement incertaines.

L'association que l'on forme avec des efforts définis, estj

iiioiu.s inipurtciute par rapport à la sphère visuelle, mais elle est de première importance lorsqu'il s'a.î^it de sensations à la lois subjectives et objectives, comme celles de l'ouïe, de Todorat, de la chaleur. Un son objectif, celui d'une chute d'eau par exemple, change de caractère suivant les mouvements que nous faisons ; le bourdonnement maladif que nous entendons dans nos oreilles mêmes, ne varie pas avec nos mouvements. La même chose se produit s'il s'agit d'une cause de chaleur objective, ou de la chaleur de la fièvre.

VIII. — Enfin il est impossible d'oublier le contraste qu'il y a entre ce qui est commun à tous, et ce qui est spécial à chacun. Dans la même situation objective, différents esprits sont affectés exactement de la môme manière ; dans des circonstances subjectives identiques on peut être affecté de bien des manières différentes. Une rue donne une même image pour plusieurs personnes placées au même endroit ; les changements que subit cette image sont les mêmes pour tous ceux qui quittent cet endroit ; mais les émotions et les idées qu'elle éveille ne sont pas les mêmes dans tous.

Je ne crois pas qu'on puisse rien dire do plus fort en faveur de l'objectivité. Le réalisme populaire repose sur l'identité absolue de sensation que produit la même scène sur tous les individus ; toute disparité sérieuse renverserait la théorie. Les différences si connues qui existent entre les susceptibilités optiques, certains yeux ne voient pas certaines couleurs, par exemple, nous donnent une incertitude pénible sur le véritable caractère du monde extérieur qui serait d'être indépendant, de subsister par lui-même, toujours le même qu'il soit perçu ou non. Elles nous forcent à considérer ce monde qui dépasse ainsi notre perception comme ayant des attributs de forme, mais comme privé d'un aspect fixe sous le rapport de la couleur; la foi réaliste se trouve ainsi bien ébranlée, car si la couleur n'est pas fixe, comment sommes-nous sûrs que la forme et la résistance même sont absolues, c'est-à-dire semblables pour tous ?

31. — Voilà donc l'analyse psychologique de la distinction à faire entre le sujet et l'objet. Il reste encore à examiner le problème métaphysique ou ontologique entièrement distinct de l'autre, bien qu'on le confonde souvent avec lui. Je crois que jusqu'ici on n'a pu dégager la théorie populaire réaliste ou du sens commun de toute contradiction. M. Spen- Dain. — Émotions et Volonté. 36

cer a remplacé cette théorie par un réalisme transformé qui s'appuie sur deux faits pour prouver l'existence ultra-phénoménale. L'un de ces faits, c'est le dualisme de la force et de la résistance. Lorsque nous serrons nos deux mains l'une contre l'autre, l'une dépense de la force, l'autre de la résistance ; de même lorsque nous rencontrons un corps qui se meut la résistance est en nous, et la force en lui. « Le corrélatif inconnu de l'état que nous appelons pression, et auquel nous apphquons les termes que nous employons pour nommer nos propres efforts, constitue ce que nous appelons la suhstance matérielle. »

Le second fait sur lequel s'appuie cette théorie, c'est la propriété que nous avons de lier ensemble nos états objectifs si inhniment variés, de former un nexus invisible sans lequel nos états objectifs seraient dans une confusion et un désordre bien autrement grand que nos états subjectifs. Ce qui existe d'une façon durable et certaine, ce ne sont pas les états objectifs, mais ce nexus, principe d'ordre qui nous donne une méthode pour les ranger. Au milieu de tous les changements, il y a quelque chose de permanent, et c'est ce quelque chose qui ne devient jamais un état de conscience objectif, mais qui lie entre eux les états objectifs, et les classe en groupes. La Force et l'Ordre sont donc les deux propriétés de l'absolu, l'entité existant par elle-même qui donne à l'être un côté objectif.

« Quelque mystérieuse que paraisse être cette conscience de quelque chose qui est hors de la conscience, on affirme la réalité de ce quelque chose par le seul fait qu'on est obligé d'y penser. » Pour moi je me méfierai de tout procédé de raisonnement renfermant cette obHgation. Mais, comme je n'ai pas l'intention de discuter ici la grande question de la réahté d'un monde externe indépendant, je ferai seulement remarquer que ce qui recommande le réalisme c'est la facilité qu'il nous donne pour exprimer et expliquer le contraste qu'il y a entre nos expériences objectives et subjectives. Si Berkeley avait inventé une manière d'exprimer ce contraste aussi facile à manier que les anciennes expressions, on aurait peut-être reçu sans murmures son idéalisme. Mais la grandeur, la plénitude, la fixité du monde objectif semblent s'affaisser sous cette dénomination si faible : esse est percipi ; elle paraissait faire du monde objectif un

eiivil'uliiiant iiiconditioimel, une sorte de concession lailc à la croyance de l'homme que le monde est devant lui et demeurera longtemps après que l'homme en aura disparu ; mais comment conserver cette croyance si elle ne représente que la somme des perceptions de la succession fugitive de ceux qui perçoivent ?

Nous parlons du lever et du coucher du soleil ; voilà un exemple de la facilité avec laquelle, pour plus de commodité, nous adoptons une manière de parler qui n'est pas l'expression exacte du fait. Nous n'emploierions qu'à contre-cœur des termes qui exprimeraient le fait réel, tout le mouvement est dans la terre, sur laquelle nous sommes ; nous préférons conserver des expressions impropres mais nous avons soin de ne jamais nous laisser entraîner par elles à commettre des erreurs pratiques. De môme et à un degré hien plus grand encore, la convenance du langage réaliste et la répugnance que nous montrons pour ce qui est peutêtre le fait réel, nous fait conserver les termes réalistes comme exprimant dans toute sa force la distinction qu'il y a entre les deux mondes ; mais nous ne sommes pas forcés, parce que ce langage nous convient pratiquement, de le tenirpour philosophiquement hon.

32. — Le Réalisme qui convient le mieux aux nécessités pratiques, est celui qui affirme l'existence inconditionnelle, permanente, absolue d'un monde extérieur résistant, étendu et contenant en lui-même les énergies qui éveillent nos différentes sensations. Afin de n'être pas embarrassé par toutes les différences subjectives, il nous faudrait un étalon, un type modèle, pour les perceptions de couleur, de chaleur et d'autres effets sensibles. Ce serait la réalité, l'existence par soi, le monde envisagé par un esprit type, divin ou autre. Ce type existerait, qu'il soit perçu ou non ; il précéderait la vie sentante et pour tout ce que nous connaissons, pourrait la dépasser. Pour la raison spéculative cette conception est incohérente et insoutenable ; mais pour la raison pratique c'est tout ce qu'on peut désirer de mieux.

33. — Les extraits suivants de Destutt de Tracy donnent une excellente idée de ce qu'est notre perception du monde externe.

« Nous ne connaissons notre existence que par les impressions que nous éprouvons; et celle des autres êtres que par les hnpressions qu'ils nous causent.

« Aussi, de même que toutes nos propositions peuvent être ramenées à la forme de propositions énonciatives parce qu'au fond elles expriment toutes un jugement, de même toutes nos propositions énonciatives peuvent toujours être rédui es à une de celles-ci : Je pense, je sens, ou je perçois que telle chose est de telle manière, ou que tel être produit tel effet — propositions dont nous sommes nous-mêmes le sujet, parce qu'au fond nous sommes toujours le sujet de tous nos jugements, puisqu'ils n'expriment jamais qu'une impression que nous éprouvons.

« Il s'en suit de là : que nos perceptions sont tout pour nous, que nous ne connaissons jamais rien que nos perceptions, qu'elles sont les seules choses vraiment réelles pour nous, et que la réalité que nous reconnaissons dans les êtres qui nous les causent, n'est que secondaire et ne consiste que dans le pouvoir permsinent de faire toujours les mêmes impressions dans les mêmes circonstances^ soit à nous, soit à d'autres êtres sensibles qui nous en rendent compte, encore par des impressions qu'ils nous causent, quand nous sommes parvenus à nous mettre en communication avec eux par des signes. » {Idéologie, vol. IV, p. 164-165, éd. 1825.)

« On peut même dire que comme nous ne sentons, ne savons et ne connaissons rien que par rapport à nous, l'idée, sujet de la proposition est toujours en définitive notre moi : car quand je dis, cet arbre est vert, je dis réellement je sens, je sais, je vois que cet arbre est vert. Mais précisément parce (|ue ce préambule se trouve toujours dans toutes nos propositions, nous le supprimons quand nous voulons ; et toute idée peut être le sujet d'une proposition. » (Principes logiques, vol. IV, p. 231.) — (Cité en français dans le texte anglais.)

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