NOUVEAUTÉ — MONOTONIE — ÉTONNEMENT
cessent de plaire; c'est alors une Ibrme aggravée de la monotonie, une « polytonie » s'il est permis de s'exprimer
ainsi.
Si nous pouvions formuler une évaluation de l'intensité de la poursuite de la nouveauté absolue, séparément de la répétition, nous pourrions arriver à estimer à peu près la force de la loi d'accommodement soumise à la relativité.
9. — L'émotion de l'étomiement est fondée sur la relativité. C'est plus que la simple nouveauté. Le degré au-dessus de la nouveauté est la surprise ou choc produit par ce qui est à la fois nouveau et inattendu. Il y a dans la surprise un élément de contradiction, de conflit qui, s'il était très vif, serait pénible; beaucoup de surprises cependant ne produisent {{u'un simple excitement neutre plus ou moins intense. Les circonstances accompagnantes peuvent ajouter du plaisir ou de la souffrance, mais elles ne sont pas nécessaires (1).
L'étomiement contient la surprise et son effet distinct, qui produit la contemplation de quelque chose au-dessus de l'expérience ordinaire, et nous donne le sentiment de la supériorité. Nous sommes étonnés et surpris en face du génie de Shakespeare. D'un autre côté, ce quelque chose peut être audessous de l'ordinaire et par suite inspirer une des émotions liées à la moyenne, au petit, au méprisable, au mauvais. Cela forme encore une classe importante d'émotions, beaucoup plus complexes que l'émotion de la simple nouveauté, et
(1) L'expression de la surprise est bien décrite par M. Darwin. Les sourcils sont élevés, les yeux tout grands ouverts, la bouche aussi. L'élévation des sourcils est liée à l'écarquillement des yeux, tous deux ont pour but de voir mieux. Tout ce qui éveille les sens attire les regards, ou s'il s'agit d'un son, affecte l'oreille, M. Darwin lie l'ouverture de la bouche à la respiration. Pour respirer doucement dans l'insomnie, nous ouvrons la bouche; quand nous nous préparons à faire un grand effort, nous respirons profondément, ce qui est plus facile, la bouche ouverte. Jeter ses bras au-dessus de la tète, voilà encore un signe de surprise, expliqué par M. Darwin d'après son principe de l'antithèse comme opposé à l'attitude indifférente. Mais comme l'indifférence peut avoir beaucoup de contraires, on devrait donner la raison pourquoi on choisit celui-ci plutôt qu'un autre. Je serais plutôt disposé à le considérer comme un geste en harmonie avec les autres mouvements, puisque nous savons qu'un membre ne peut être subitement agité sans en entraîner quelque autre dans son action. Le relâchement de certains organes est expliqué par l'application active des autres. L'énergie est détournée sur un point dans toutes les passions violentes, et les organes non stimulés sont relâchés.
dont 011 doit ajouiTior l'examen. Elles se rattachent à l'admira tioii et au sublime esthétique.
10. — La liberté et la contrainte sont strictement corrélatives, l'une n'existe pas sans l'autre. La liberté est agréable comme contraire de la contrainte, la contrainte est une infraction pénible à la liberté.
Ce qui fait mieux juger ce couple, c'est l'examen de la souffrance de la contrainte, envisagée comme un conflU. Tout conflit est pénible. Tel est le conflit, telle est la souffrance.
Quelle que soit la souffrance du conflit, le sentiment de délivrance appelé liberté qui y répond lui est égal comme plaisir. Une contrainte légère ne produit qu'un sentiment léger de délivrance ; une contrainte sévère provoque une joyeuse mise en liberté. Le plaisir de la liberté est donc exactement mesurable si nous avons pu évaluer la souffrance de la contrainte.
La souffrance de la contrainte dépend d'abord de notre susceptibilité sensible dans le cas donné. La forme la moins compliquée de la contrainte est l'arrêt de nos mouvements spontanés. Qu'on nous enferme simplement et notre souffrance sera ce qu'on peut appeler un conflit musculaire, proportionné à l'énergie naturelle de notre constitution. Pour les jeunes gens cette souffrance peut arriver à passer de la gêne à une espèce de torture; ils ne s'accommoderaient, ils ne se feraient à cet état pénible que très lentement, et ils y perdraient ce qui fait la jeunesse d'une constitution.
De là dans la jeunesse un grand plaisir à échapper à une contrainte musculaire ; plaisir qui correspond à la force musculaire du sujet et aux plaisirs qu'il tire de l'exercice de ses forces.
11. — Le souvenir de cette libération est peu de chose à côté de toutes les autres associations stimulantes que provoque le mot de liberté. A ce nom nous pensons à tous les buts, à tous les plaisirs que nous pouvons atteindre, à tout ce que nous souffririons si nous étions esclaves, de sorte que nous exprimons la moitié de ce qui fait l'intérêt de la vie lorsque nous parlons de liberté. Un homme qui a soif et qu'on empêche de gagner une source est jusqu'à un certain point une victime de la contrainte, mais en réalité c'est de la soif qu'il souffre. La souttrance particulière de la contrainte
IjnEnTK — CONTRAINTE — PTUSSANCE — IMPUISSANHE 8.")
n'arrive en premier plan que lorsque l'eau étant proche, survient un obstacle que ne peut surmonter la personne qui a soif. C'est ainsi que les contraintes du gouvernement et de la société sont moins des conflits de ces entraves avec notre système actif, que des obstacles qui empêchent l'homme d'atteindre certains plaisirs. Le célibat forcé est l'opposition la plus forte qu'on puisse faire aux plus forts des appétits de l'homme. S'accommoder, se faire à de telles contraintes, c'est supprimer certains désirs, certains appétits.
Le sentiment de délivrance que l'on éprouve lorsqu'on ('chappe à une contrainte diminue d'intensité à mesure que l'on s'accommode à cette contrainte.il y a des cas où le système général arrive à s'adapter complètement à un état de contrainte. On a raconté qu'à la prise delà Bastille quelquesuns des prisonniers n'éprouvèrent aucune joie à se voir en liberté. Pour arriver à cette adaptation complète, pour arriver même à une adaptation sensible il faut que la contrainte ne soit jamais levée. C'est un fait important et auquel on reviendra dans l'étude des habitudes morales. Mais que cette contrainte soit levée par instants, l'étincelle de la liberté ne s'éteindra pas alors.
12. — Les émotions de la puissance et de l'impuissance dépendent comme les précédentes de la transition ou du contraste qu'il y a entre elles, par conséquent de la relativité. Que nous ayons conscience de notre pouvoir ou de notre énergie, et notre esprit se dilatera, que nous sentions notre impuissance et notre esprit sera comme abattu ; et encore si nous vivons toujours dans le même état, nous y deviendrons indifférents. Toutes les circonstances qui nous permettent de constater ou de montrer notre supériorité nous donnent un frisson de joie ; de même un insuccès nous attristera.
La puissance a des points communs avec la liberté ; la contrainte ou l'opposition lorsqu'elle est effective équivaut à l'uiipuissance ; mais le champ d'action du pouvoir est plus vaste ; l'énergie corporelle et mentale, le commandement, la richesse, sont plus que ce qu'exprime la simple liberté.
Cette émotion du pouvoir a une importance assez grande pour être traitée en détail dans un prochain chapitre.