CHAPITRE V
1. — Les sentiments émotionnelspeuvent renaître suivant les lois de la reproduction irevival) des états d'esprit. Les conditions premières de la reproduction sont la répétition et la concentration. Dans Tétude de l'intelligence, nous avons suffisamment considéré ces deux conditions sous le rapport des états intellectuels ; nous devons maintenant examiner les particularités propres au sentiment, représentées par le plaisir et la souffrance.
Vous avons vu que nos différentes sensations renaissaient à des degrés différents ; que les sensations organiques étaient celles dont on se souvenait le moins, et les sensations de la vue celles dont on se souvenait le plus ; en fait, on peut ordonner les sens d'après le rang intellectuel de chacun d'eux, en d'autres termes d'après leurs caractéristiques et la facilité plus ou moins grande avec laquelle renaissent leurs sensations. L'échelle de degré qu'on peut en dresser s'applique et aux sensations intellectuelles des sens et aux plaisirs et aux souffrances qui y sont liés. Les plaisirs de la vie organique se reproduisent moins facilement que les plaisirs du goût, et ceux-ci moins que les plaisirs de l'oreille ou des yeux .
2. — Quelle est maintenant la facilité de reproduction [revivahilit.y) comparative des émotions proprement dites, l'amour, la colère, le pouvoir, par exemple ? Si nous nous en tenons à l'évaluation populaire de ces émotions, nous dirons que, sous ce rapport, elles égalent, si elles ne surpassent pas, nos sens les plus élevés, l'ouïe et la vue. Je crois que cette évaluation est juste au point de vue pratique et au point de vue théo-
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rique. Nous pouvons donc construire ainsi une échelle de nos sensibilités, commençant parcelles qui renaissent le moins facilement, finissant par celles qui se reproduisent le mieux :
Sentiments musculaires.
Sensibilités organiques.
Goûts.
Odeurs.
Le toucher.
L'ouïe.
La vue.
Les émotions spéciales.
Je ne voudrais pas entreprendre "après un simple examen d'établir les différences qu'il y a entre les plaisirs et les souffrances musculaires et les plaisirs et les souffrances organiques ; ni entre les goûts et les odeurs. L'ouïe est décidément supérieure au toucher, la vue à l'ouïe quoique avec moins de distance entre les deux : Les émotions proprement dites sont sur le même pied que la vue, et peut-être la surpassent. Voilà je crois ce que nous pouvons conclure de nos expériences personnelles.
15. — On doit chercher l'explication de ces différences dans la nature de l'émotion et du sentiment ou dans ses contrastes avec les états intellectuels, en comparant par exemple une chaleur agréable, une affection avec une date ou un nom. L'attribut fondamental d'un état intellectuel est le discernement [discriminsition] . Les sens capables de discerner sont par ce fait même les plus intellectuels, et la faculté du souvenir est certainement attachée à la délicatesse du discernement.
Si maintenant nous observons les sentiments, c'est-à-dire surtout les plaisirs et les souffrances, nous trouvons qu'ils sont accompagnés de peu de discernement. Nous notons bien une différence entre un plaisir et un autre et nous nous servons du langage pour en exprimer les degrés relatifs, mais nos distinctions manquent de délicatesse. Pendant que dans un certain nombre de sons musicaux un musicien peut distinguer des centaines de degrés, nous pouvons à peine entre zéro et le plus haut plaisir connu, étabhr une vingtaine de degrés. A côté des degrés d'intensité nous pouvons bien trouver des degrés de qualité dans les états émotionnels,
mais toujours avec aussi peu de précision et d'abondance. Quand à ces deux distinctions nous ajoutons la considération du temps ou de la durée, qui n'est pas facile à mesurer, nous épuisons tous les points de vue d'où nous pouvons établir des différences entre les plaisirs et les souffrances.
De plus, à l'impossibilité où nous sommes de percevoir les nuances délicates des plaisirs et des souffrances, il faut ajouter que dans un état de joie ou de peine bien complet, nous ne pensons guère à en estimer le degré ; la jouissance est la jouissance et non un moyen d'augmenter ce que l'on sait. Les différences que Ton pourrait sentir ne le sont pas, les comparaisons que l'on pourrait faire ne sont pas faites, de sorte qu'en fait on applique peu la faculté du discernement aux états agréables ou pénibles. Si le souvenir effectif accompagne alors le sentiment de la différence, ce doit être d'une façon bien incomplète.
Il faut encore se rappeler que la différence est descriptive ; une chose qui n'est pas distinguée d'une autre chose, n'a pas de définition, pas d'existence. Faire revivre un plaisir, c'est faire revivre quelque chose de différent des autres états d'esprit ; le nombre de nos plaisirs correspond au nombre des plaisirs que nous avons distingués les uns des autres ; de même le nombre de nos souvenirs de plaisirs est le nombre de nos souvenirs démodes distincts déplaisirs.
4. — Ceci nous conduit au fort de la question : Les sentiments,— plaisirs, souffrances, excitations neutres, — sont toujours associés à des états intellectuels, et grâce à cela sont différents, ont une durée, peuvent revivre.
Le rang supérieur assigné aux plaisirs et aux souffrances des sens les plus élevés, n'est dû à aucune supériorité spécifique des sentiments proprement dits, mais à leur association avec une classe plus intellectuelle de sensations Le plaisir que fait éprouver un beau tableau ou un beau morceau de musique vient de la perception facilement retenue de la vue ou de l'ouïe, et comme telle, on s'en souvient. Un plaisir égal venant de la chaleur ou du repos musculaire, ou encore un de ces plaisirs organiques qui naissent à l'occasion on ne sait comment, passe aussi avec l'occasion sans jamais être rappelé par une simple action mentale.
Le meilleur moyen de prouver ce que nous venons d'avancer, c'est d'appeler l'attention sur les circonstances qui
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fixent dans la mémoire les sensations agréables ou désagréables des sens inférieurs. Par exemple nous pouvons nous souvenir des jouissances organiques que nous a fait éprouver un jour d'été passé à la campagne après avoir été longtemps renfermé dans une ville. Mais la réflexion nous montrera que cet écho d'un état organique ne vient jusqu'à nous qu'avec l'aide des associations de la vue, de l'ouïe et peut-être du goût et de l'odorat. Plus ces associations sont puissantes, plus le plaisir organique sera présent à notre mémoire. Ainsi, quand nous nous rappelons vivement une souffrance aiguë, c'est à travers le souvenir très vif de ce qui a alors impressionné notre esprit, le lieu, les personnes, les incidents liés à une opération pénible. Les souffrances qui naissent sans cause évidente ne se gravent pas dans la mémoire comme celles dont les causes et les remèdes étaient attribués à des agents distincts et visibles.
D'après la loi que je viens d'exposer, on peut classer les émotions avec les sens les plus élevés au point de vue de la possibilité plus ou moins grande de les faire revivre, au lieu de les classer comme le fait M. Spencer avec les sens inférieurs. En tant qu'émotions proprement dites, cette faculté de revivre est au minimum, mais comme elles sont toujours liées aux sensations des sens les plus élevés, elles partagent la faculté plus grande de revivre des sensations de la vue et de l'ouïe.
Rien ne peut surpasser la perfection de la mémoire des yeux. Donc, à proprement parler, les plaisirs émotionnels ne peuvent qu'arriver au degré des plaisirs de la vue ; on ne se souvient pas plus d'une affection que d'un lever de soleil. Mais il peut y avoir tous les degrés de différence dans le nombre et la puissance des objets visibles associés à deux modes de plaisir. Un lever de soleil vu du haut du Righi laisse après lui une impression de plaisir tenace et durable à travers les associations purement intellectuelles, que faisait naître la situation. Un royaliste après avoir assisté à l'exécution de Charles P"" devait perpétuer son chagrin en se souvenant des circonstances de la scène. En réalité l'intensité d'une émotion contribue à lui permettre de revivre, mais seulement comme nous le verrons, par la perception vivifiante des circonstances environnantes sensibles. 5. — Nous devons maintenant faire allusion aux conditions
spécifiques du souvenir émotionnel. Comme nous l'avons déjà dit ces conditions sont celles de toute résurrection mentale, c'est-à-dire ainsi qu'on peut le voir dans Vlntelligence, la répétition et la concentration. Mais comme le cas particulier demande qu'on appuie sur des circonstances qui ne sont pas de première importance au point de vue intellectuel, le plan de la discussion ne doit pas être le même.
Premièrement. Dans les émotions il faut tenir grand compte des manifestations physiques.
Dans une éducation intellectuelle les conditions physiques telles qu'on les entend, c'est-à-dire la vigueur du système général et du cerveau spécialement, sont essentielles. Nous avons besoin d'une certaine énergie et d'une certaine fraîcheur de constitution pour amasser des images et pour nous en souvenir ; l'exception de l'activité morbide n'est qu'apparente.
Mais pour conserver effectivement le souvenir d'une émotion forte, le maintien d'un lien durable entre un état émotionnel et la situation extérieure qui lui est adjointe, pour ressusciter grâce aux associations mentales, il faut une aide physique dix fois plus forte. L'énergie éveillée puis soutenue du système nerveux doit être bien plus considérable que celle que nécessitent les simples courants de la pensée ordinaire. Nous devons donc considérer davantage tout ce qui aide et soutient l'énergie nerveuse.
En traitant de la condition première de l'émotion idéale, j'ai eu surtout en vue l'émotion agréable ; je la mets ainsi sur le premier plan, j'en fais le point de départ de la présente discussion. Ce n'est pas seulement parce que le plaisir est la grande fm à réaliser dans la vie humaine, c'est encore parce que le plaisir et la souffrance sont des contraires rigoureux, comme bas et haut, froid et chaud, lumière et obscurité, et que connaître un contraire c'est en connaître deux. Si nous connaissons complètement le plaisir nous connaissons aussi la souffrance ; les conditions du plaisir renversées sont les conditions de la souffrance.
Le plaisir est identique au déploiement de la plus haute énergie avec équilibre parfait des forces du système, tout comme l'accumulation de grandes richesses vient de grandes ressources combinées avec une grande circonspection dans la dépense. La souffrance s'identifie avec la faiblesse, l'épuisement, la prostration, le manque d'équilibre, l'opposi-