TEMPÉRAMENT ÉMOTIONNEL
tien à ses penchants. Pour arriver à un grand plaisir, pour le maintenirun certain temps, il faut des forces considérables, et une appropriation heureuse de ces forces au cas donné : pour tomber dans les profondeurs de la souffrance il ne faut que de la faiblesse, ou quelque chose d'extraordinaire. Un grand nombre de conditions doivent être rempUes pour donner un plaisir, il suffit qu'une seule manque pour produire une souffrance. Une constitution ou un tempérament créé pour le plaisir doit être d'une remarquable vigueur, et vice versa. Les associations du plaisir nous disposant à la vie idéale du plaisir ne se forment que sous des conditions favorables, et de nombreuses précautions : ce sont les plantes cultivées des jardins et des champs ; les associations de la souffrance, pour être nombreuses n'ont besoin que d'abandon : ce sont les mauvaises herbes qu'il faut sans cesse couper et qui doublent ainsi le travail de la terre. La croissance des émotions pénibles a pour nous l'intérêt de l'étude de la mort ou du crime, on cherche comment la prévenir.
C'est donc avec raison que M. Spencer dit qu'une des conditions de la naissance des émotions, c'est la vigueur des centres nerveux au moment où l'émotion est expérimentée, condition qui ne s'applique pourtant pas à toutes les émotions indistinctement, mais seulement à l'émotion agréable. Toute condition physique qui favorise la naissance d'un sentiment actuel, que ce sentiment se rattache au système nerveux ou au système musculaire, favorise aussi l'association de sentiment avec ses circonstances accompagnantes, et sa renaissance subséquente grâce à la résurrection mentale de ces circonstances. Donc les causes de la vigueur corporelle en général et de la force nerveuse en particulier, comme la vigueur de la constitution, lajeunesse, les temps de repos, sont des causes qui fixent la mémoire des émotions agréables, c'est-à-dire les émotions idéales dans la meilleure acception du mot.
Les stimulants, l'acool par exemple, qui mènent à une joyeuse excitation dans le moment présent, augmentent par là la mémoire émotionnelle. Du moment que ces stimulants ne sont pas poussés trop loin, de manière à être suivis de lassitude et d'abattement, le moment de joie qu'ils provoquent s'imprimera sur la mémoire et renaîtra facilement dans des circonstances propices. La tristesse de la réaction se
fixera aussi, et revivra par ses associations; Fagréable et le désagréable compteront donc désormais parmi nos possessions futures, ce seront les reliques du passé !
0. — Deuxièmement. Dans la distribution des forces bumaines il peut y avoir une tendance spéciale vers les manifestations émotionnelles, en d'autres termes un tempérament émotionnel.
Un total donné de vigueur constitutionnelle peut être très diversement distribué, d'abord il peut ne comprendre que les fonctions physiques proprement dites développées à l'excès, la digestion, la respiration, la circulation, l'assimilation, et ne produire alors qu'un corps puissant, un soldat, un athlète, un homme de peine. D'un autre côté, ce total peut-être tout dans le système nerveux, et spécialement dans ces activités immédiatement en rapport avec l'esprit, qui sont les principales si elles ne sont pas les seules fonctions du cerveau. De ceci résulterait une supériorité des forces mentales, dans l'une ou dans toutes les divisions de l'esprit ; les forces corporelles seraient alors peut-être au-dessous de la moyenne. De plus, les forces mentales forment trois divisions principales, action, émotion, intellect, qui peuvent être inégales, suivant la manière dont est distribuée la force totale du cerveau. En général si l'une des facultés de l'esprit est supérieure, les autres sont inférieures, car les facultés humaines sont limitées quant au total, quoiqull y ait des individus exceptionnellement doués. Une inteUigence puissante peut être accompagnée d'activité et d'émotion au-dessous de la moyenne. Maintenant, avoir une capacité émotionnelle minime, cela veut dire être moins disposé que d'autres à répondre à un excitant agréable. Une telle nature ne retire pas des sources, du plaisir toute l'intensité, toute la durée de jouissance ordinaire ; en conséquence, elle souffre plus des peines de la vie qui ne lui sont pas également fermées. Sans doute des circonstances extérieures favorables, l'aisance, l'abondance, peuvent contrebalancer cette tendance, et rétablir jusqu'à un certain point, l'équilibre dans cette constitution. Ou bien il peut arriver que la supériorité dans l'action et l'intelligence soit combinée de façon à éviter, à écarter les traits du malheur, et à procurer ainsi à l'individu une part moyenne de plaisir tranquille.
Jusqu'à présent c'est donc aux tempéraments émotion-
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iicls qu'appartiendront les grandes manilestations émotionnelles. La vie idéale de l'émotion aura une force correspondante àla force de la manifestation actuelle. C'est inutilement qu'une nature émotionnelle froide essaierait d'envelopper les personnes, les lieux, les objets dans cette chaleur d'intérêt durable qui seule peut contrebalancer les effets de l'habitude, la lassitude de la vieillesse.
Comme la plus grande partie des émotions humaines est enveloppée dans la personnalité, le meilleur critérium pour juger de la plénitude de l'émotion, c'est la sociabilité, ou expansion des sentiments que nous éprouvons pour les personnes, les créatures qui sentent. La personnification de la nature qui est pour une grande part dans l'intérêt que nous prenons à la nature et dans nos plaisirs esthétiques , a la même origine. De même les passions anti-sociales, l'amour de la domination, la vengeance, sont à des points différents ■liées à l'intérêt premier àla personnalité.
Cette considération ajoutée à celle émise sur l'émotion typique identique au plaisir, simplifie beaucoup la question que l'on peut poser ainsi maintenant : jusqu'à quel point sommesnous par tempérament, c'est-à-dire par la distribution originale des forces du système, enclins à des émotions spéciales, comme la crainte, l'amour, la domination, la colère, la curiosité, le sentiment esthétique. Le tempérament émotionnel suppose que l'individu répond pleinement aux sollicitations des émotions agréables ou positives, comme l'amour, -la puissance, et une supériorité sur les émotions pénibles ou négatives comme la crainte. La prédominance de l'une ou Fautredes émotions agréables est explicablepar les spéciahtés de chacune. Par exemple, les plaisirs de la science supposent nécessairement un certain total de force intellectuelle en connexion avec la susceptibilité émotionnelle.
7. — Troisièmement. Les conditions de l'acquisition ou de l'association émotionnelle sont quelque peu particulières.
Naturellement, il faut avant tout qu'il y ait répétition plus ou moins fréquente suivant que les autres circonstances sont plus ou moins favorables. Dans tous les cas, nous devons remarquer combien nos acquisitions intellectuelles sont plus rapides que nos acquisitions émotionnelles. Quelques répétitions suffisent pour imprimer pour la vie dans notre esprit, un nom, un fait raconté devant nous ; beaucoup de
nos souvenirs les plus durables ont été formés par la force d'adhésion d'une cause très simple. Rien ne peut correspondre à ceci dans les associations des sentiments agréables les plus forts.
On pourrait pourtant observer que nos souvenirs intellectuels ne sont qu'une faible reproduction des impressions originales, quoique cette infériorité ne détruise pas la valeur de cette reproduction en tant que savoir [knowledge).he souvenir qu'avait Galilée de ses expériences sur la chute des corps, faites du haut de la tour de Pise, était bien inférieur, comme peinture mentale, à la réalité, mais il était bien suffisant pour l'autoriser à se séparer d'Aristote dans sa théorie de la pesanteur. Mais cette infériorité de l'idéal sur l'actuel, qui au point de vue intellectuel et pratique n'a pas d'importance, est du contraire de toute importance lorsqu'il s'agit des émotions. Nous ne pouvons pas oublier la plénitude et l'intensité de l'original quand nous évaluons un plaisir ressuscité ; chaque degré en moins dans l'original est une grande diminution de la valeur du souvenir.
On peut juger de la répétition et de la durée du temps nécessaires pour la formation des associations émotionnelles, par la formation des attachements locaux ; ceux-ci sont très peu de chose dans l'esprit des jeunes gens; et peu de chose encore, pour ceux qui sont plus avancés dans la vie et qui les changent volontiers pour d'autres ; ainsi un homme émigré, change de pays bien souvent pour une petite amélioration dans sa position pécunière. De même le développement d'un goût parla culture est une affaire d'années. L'estimation du temps qu'il faudrait pour cultiver depuis l'origine la plus faible, une puissante émotion religieuse, de façon à ce que l'élément consolant et fortifiant de cette émotion arrive à une puissance qui en fasse le plus grand charme de la vie, serait encore plus importante.
8. — Parmi les circonstances favorables à la concentration des forces mentales fixant une émotion, la première est Vintenslté, ou degré du sentiment original tel qu'il s'est manifesté pour la première fois. On se souvient mieux d'une émotion très forte que d'une faible ; une série de circonstances adjointes à quelque sentiment intense prendront une large place dans la vie émotionnelle idéale.
Cet effet n'est pas dû à une efficacité subsistant par elle-
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même de rémotion violente, ni à la qualité propre au sentiment en tant que sentiment, mais bien seulement à l'influence de la conscience présente intense de toutes ^les circonstances accessoires qui accompagnent le cas. Sous l'empire d'une grande excitation tout ce qui attire l'attention se fixe d'une manière durable sur l'esprit. Tout sentiment ou émotion est toujours lié aune circonstance sensible, ou intellectuelle qui est essentielle àsa production. L'excitation d'un spectacle ou d'une course, l'admiration pour un orateur, le plaisir de la musique, le charme de l'amour, tout tend à exciter un intérêt profond pour leurs causes et circonstances environnantes ; sans celles-ci l'émotion n'arrête pas l'attention, n'a pas d'existence distincte.
Plus un plaisir est intense, plus l'effort des forces mentales pour le reproduire ou le maintenir en idée, est grand : de là l'infériorité marquée de nos souvenirs des grands plaisirs. Cependant cette intensité même servira à nous rappeler certains côté de ses plaisirs ; de sorte qu'au point de vue de la vie idéale de l'émotion, le mieux est encore d'avoir des émotions actuelles fortes. Le faible écho d'un grand plaisir contribue à rendre la vie intéressante, le seul revers de la médaille est le sentiment de l'infériorité de l'idéal sur l'actuel, sentiment qui dans les moments de tristesse peut donner naissance aux souffrances du désir non satisfait.
9. — Pour que l'esprit reçoive l'impression d'une émotion ; il faut encore qu'il soit libre de toute distraction, c'est-à-dire que toutes les forces mentales soient concentrées sur le sentiment actuel . Ceci est un élément important dans toutes espèces d'acquisitions mentales. Être tout à la jouissance d'un plaisir, à la satisfaction d'un goût, c'est de grande conséquence dans la renaissance d'une émotion par le simple pouvoir du souvenir. La pire de toutes les distractions est la souffrance ou la préoccupation ; mais le simple exercice intellectuel s'il est intense et quoique ne produisant pas une souffrance, atténue beaucoup l'émotion actuelle, et surtout empêche de se former les associations qui la feraient subsister comme jouissance idéale.
Une bonne éducation renferme d'heureuses associations de sentiment comme elle imphque le savoir et des habitudes intellectuelles. Pour cela il est important que la force et la
rraiclieur des premières années soient bien employées alors que les circonstances environnantes sont favorables.
10. — Nous arrivons maintenant à la naturedes circonstances environjiantes elles-mêmes, ainsi qu'à leur union plus ou moins intime avec la flamme émotionnelle. Suivant la théorie que j'ai adoptée sur les seuls moyens possibles de faire revivre des états émotionnels, ces associés sont en somme la partie essentielle de l'opération, La condition la plus essentielle est donc la présence des objets des sens, surtout des sens les plus élevés, la vue et l'ouïe. On doit tenir compte du nombre, de la puissance, du rapprochement des collatéraux sensibles en évaluant à l'avance le développement probable de l'émotion idéale. En d'autres termes nous devons tenir compte de l'étendue et de la qualité du terrain occupé. La fluidité de l'émotion se transforme en consistance et en permanence en passant par l'intelligence.
C'est avec les sensations de la vue et de l'ouïe que les sentiments s'associent le mieux; cette association est moindre avec les autres sens , quoiqu'ils puissent aider à la résurrection des sensations de la vue par exemple. Avoir devant les yeux au moment où naît un sentiment intense quelques circonstances environnantes remarquables, avoir les oreilles frappées de quelques sons caractéristiques, c'est une grande aide pour fixer une émotion dans la mémoire. Toutes les autres circonstances étant égales, les résurrections émotionnelles sont plus faciles et plus rapides lorsque l'individu vit dans une maison confortable, au milieu de scènes variées et d'amis nombreux. Le matelot anglais peut à peine trou ver sur les vagues un point, une surface, qui soit le point de départ d'une émotion. Son vrai milieu est le vaisseau luimême avec ses manœuvres multiples et avec les personnalités vivantes de l'équipage. Un brillant éclair de joie dans une cellule sombre et silencieuse aura de la peine à se convertir en souvenir agréable. Les jouissances d'une fête sont liées à des manifestations multiples, et si elles trouvent un écho dans l'avenir c'est grâce à ces manifestations adjointes très variées et facilement remémorées.
Naturellement le développement de l'émotion est aussi plus rapide dans les esprits sensibles et pittoresques. La faculté de retenir les objets concrets qui fait qu'une intelligence est pittoresque et artistique, entraîne encore leur souvenir.
CONCENTRATION DK i/ATTENTION Î)7
De tels esprits sont donc plus Ccipal)les que d'autres de vivre avec des spectacles et des émotions idéales. La profondeur du sentiment manifesté dans un esprit artistique est dune au début un fait intellectuel. L'affection, l'attachement aux lieux, le sentiment qu'éveillent les scènes historiques, le sublime dans la nature, même les puissantes émotions religieuses ont pour point de départ les grandes qualités des sens supérieurs.
il. — Une application également remarquable de la même loi générale, peut être faite à la tendance qu'a l'individu à concentrer son attention sur les objets de son émotion, comme dans l'amour, dans tous les attachements de choix et le favoritisme de toutes les espèces. Il ne faut pas supposer que l'attachement aveugle pour une personne, ou pour un seul lieu, ou pour une œuvre d'art, peut être dû à quelque différence intrinsèque entre les mérites , ou même la puissance plus ou moins grande d'impressionner l'admirateur. Mais il est plus facile d'idéahser un objet limité bien connu, qu'une multitude d'individus très vaguement conçus. Quand il s'agit de jouissances, de plaisirs sensuels actuels, plus ils sont variés mieux cela vaut; pour les plaisirs qui renaissent dans l'idéal, la concentration est bien plus importante. Le feu de l'amour subsistant par nature à l'esprit se répand sur une personne choisie et se conserve mieux sur une seule. L'humanité estd'accord pour concentrer son intérêt le plus élevé, et son admiration sur certaines personnes, certains lieux, certains événements, non pas parce qu'on ne pourra pas en trouver d'autres les égalant d'une façon ou d'une autre, mais parce que l'imagination perdrait à multiplier les ul)jets qui l'attachent. Le grec du temps d'Aristote sentait l'impossibilité de transférer à une autre localité le sentiment qu'il éprouvait pour Athènes, la terre de la philosophie, malgré la fuite de son grand philosophe à Egine. Les Italiens modernes en dépit de bien des contre-temps ont longtemps insisté pour refaire de Rome la métropole, le siège du gouvernement. Après un examen superficiel on aurait pudire que Rome était l'objet d'association entre des souvenirs antiques et vénérables, mais qu'une autre ville choisie comme centre de gouvernement aurait eu sa part de sentiment comme capitale de l'Italie, et qu'on aurait pu satisfaire aux deux sentiments séparément et sans les heurter l'un contre l'autre. Mais Bain. — Émotions et volonté. 7
le peuple interprétant ses propres émotions en a décidé aiitremeut. Il était nécessaire à l'esprit italien de concentrer ces deux sentiments sur un seul point; le sentiment idéal était quadruplé d'intensité grâce à la réunion des deux courants émotionnels sur un même objet d'affection.
Il en est de même dans l'amour entre les sexes. Lorsque la vie idéale est complète, l'individu voudrait réunir toutes choses dans la personne aimée, sans égard pour le principe de la division du travail, qui fait qu'une personne est créée pour être aimée, une autre pour apprendre, une autre pour lutter contre les difficultés, une autre enfin pour les affaires.
12. — Jusqu'ici nous avons discuté les voies et moyens par lesquels une émotion s'imprimait dans l'esprit, puis renaissait sous forme d'émotion idéale. Nous en venons maintenant aux conditions de la reproduction ou du souvenir. Nous supposons un certain rapport entre les deux opérations.
Les principaux modes de reproduction ont été largement traités dans V Intelligence.
Voilà en outre ce qui contribue à la reproduction effective d'un état émotionnel (en prenant toujours le plaisir comme type).
Premièrement. — Le bon état des centres nerveux, au point de vue physique. Pour qu'une émotion revive dans l'idéal, il faut une certaine dépense physique de la même espèce que celle faite pour l'émotion originale. Nous ne pouvons pas dans un état de fatigue physique nous élever jusqu'à une émotion joyeuse; les exceptions à cette règle sont plus apparentes que réelles.
D'après une loi générale que nous avons déjà formulée, un long sommeil, l'absence d'une émotion particulière est favorable à l'intensité de sa réapparition. Lorsqu'il y a longtemps que nous n'avons eu l'occasion de penser à notre héros favori, nous n'en sommes que mieux préparés à nous enflammer lorsqu'on nous rappelle son nom et ses exploits. Une secte religieuse persécutée qui ne peut se réunir qu'à de longs intervalles éprouve chaque fois une émotion qu'elle essaierait vainement de reproduire sous un régime de tolérance absolue.
Secondement. — Les émotions, comme les états intellectuels revivent avec la représentation de leurs premiers accompagnements ; seulement elles ont besoin d'une plus grande
ACTION I)K LA SIMILARITÉ 90
impétuosité de reproduction que les simples idées. On doit donc s'étendre sur les collatéraux, et par conséquent mettre en évidence ceux qui ont eu le plus d'influence au moment original donné, ainsi que toutes les circonstances qui ont été favorables aux souvenirs de ces accompagnements. Une présentation brusque, soudaine, est nécessairement d'un grand effet comme toutes les circonstances qui font naître la surprise ou l'excitation. Prendre complètement possession de l'esprit en brisant pour un temps toutes les autres pensées, les autres images, c'est le plus sûr moyen de graver dans l'esprit la scène présente et les sentiments qui s'y associent.
L'émotion que donne une grande victoire, celle de Marathon à un Grec, par exemple, renaît plus facilement lorsque le système est physiquement bien préparé pour la joie, quand on a le lieu présent à l'esprit, lorsqu'on vient de le revoir, quand on se rappelle distinctement quelques-uns des incidents, surtout ceux qui sont devenus le pivot du succès. Si le souvenir se présente brusquement à l'esprit, par suite d'une allusion accidentelle, le sentiment renaît avec une vivacité, une impétuosité spéciale. Et comme tous les souvenirs circonstanciels affluent de tous côtés, par la conversation ou par autre chose, l'éclat de l'émotion, renforcé se soutient plus longtemps.
Une manière de rappeler en idée des émotions agréables, c'est de travailler en vue d'une émotion réelle. Beaucoup de nos plaisirs en idée consistent à projeter et à préparer nos jouissances variées. En hiver nous amusons nos heures de loisir en faisant le plan de nos voyages d'été. Les parents en travaillant pour l'avenir d'un enfant éprouvent déjà quelque chose de la joie du résultat.
13. — La force reproductive de la similarité agit d'une façon variable. Quand les collatéraux, les occasions d'un sentiment renaissent à la faveur d'un trait de ressemblance aperçu dans la diversité, il se produit un stimulus agréable et vivifiant, semblable comme effet à la surprise. L'armée romaine qui arriverait en face d'une scène qui la ferait s'écrier : « Ecce Tiber ! » ressentirait subitement les émotions attachées à la cité et au foyer.
La similarité agit d'une façon encore plus intéressante. Nos émotions favorites ne sont pas seulement mises en jeu
pai" des uccasiuiis à nous i^ersomielles, lorsqu'un homme ambitieux fait une démarche jîar exemple, mais par des occasions semblables qui influent sur autrui et que nous suivons avec attention. Ceci montre et illustre d'une manière remarquable l'influence de l'émotion. C'est ce qui constitue le charme de la sympathie, de l'histoire, de la poésie. Un conquérant comme Alexandre fait ses délices de Vllicide, où il trouve de la ressemblance entre sa destinée et celle des héros semblables à des dieux qui étaient les chefs des Grecs et des Troyens.
L'action de similarité est encore plus subtile lorsqu'une excitation émotionnelle actuelle évoque et réveille tous les échos de nos émotions tendres. La situation est alors si compliquée qu'elle défie presque toute analyse.
On rencontre alors des faits semblables à ceux-ci : à la suite d'une stimulation des sens, comme la musique, nos émotions favorites les plus fortes renaissent; le plaisir qui en résulte est un composé de sensation présente et de sentiments idéaux. L'amour, l'ambition, l'orgueil ne s'éveillent à la vie idéale que lorsqu'elle a été préparée par quelque stimulation inférieure. La musique est un exemple frappant, mais ce n'est pas le seul; l'influence des objets de la vue, des couleurs, des autres circonstances, a la môme action. Qu'est-ce qui est alors dû à l'influence actuelle et au réveil des échos du passé, voilà le problème presque insoluble qui se pose. Nous trouvons déjà difficile d'exposer le principe à l'œuvre ; car il y a plusieurs manières de présenter le phénomène. Nous avons besoin de savoir combien le souvenir d'une émotion peut contribuer de lui-même au développement d'un état présent; combien une personne qui a ce souvenir est plus heureuse que celle qui ne l'a pas. Nous ne pouvons faire cette évaluation pendant un état actuel de stimulation. Il nous faudrait un cas où un état neutre serait changé en manifestation émotionnelle à la suite du shnple rappel intellectuel des expériences antérieures d'un plaisir. Nous avons pu constater souvent ce changement, si souvent même que nous avons presque confiance dans la vérité du principe que nous avons émis dans ce chapitre. Nous en déduisons donc que lorsque la musique ou tout autre genre de stimulation évoque les occasions passées de plaisir, ces échos augmentent considérablement l'ardeur émotionnelle,
CONTlGrÏTÉ ET SIMTLARITK 101
et que l'iiommo dont les sentiinonts émotionnols sont très développés est nécessairement beaucoup plus impi'essionné par les circonstances que l'homme dont le tempérament émotionnel est pauvre.
Voilà donc une des lois importantes de l'esprit ; une stimu- Icition agréable actuelle est un moyen de rappeler des états idéaux déplaisir, et par là, doubles d'intensité. Sans certains de ces plaisirs que nous appelons actuels, tels que les plaisirs des sens et la satisfaction de l'appétit, la meilleure des éducations émotionnelles, lapins riche des accumulations de sentiments associés, n'auraient pas une efficacité complète ; elles seraient comme une masse enfermée de virtualités, comme des richesses sans emploi.
C'est seulement suivre la loi [de similarité, dans toute sa rigueur, que de remarquer que des sentiments présents rappelleront de préférence ceux qui sont de même espèce, l'affection rappelant l'affection, la sublimité évoquant le sublime, et non pas simplement le plaisir réveillant le plaisir. D'après ce principe une exécution musicale rappellerait d'anciennes expériences musicales, et cela pour tout le monde quoique avec une force bien plus grande pour des musiciens dont les sentiments agréables s'associent particulièrement avec la musique. Pour les ignorants en musique et en art, le plaisir est comparativement vague et nul ; ils manquent d'associations intellectuelles, et en sont réduits à l'excitation physique, sensuelle, la plus inférieure, et, en fait, à une sorte d'ivresse [intoxication]. L'esprit est ouvert au souvenir de tous les plaisirs semblables ; et dans un tel état d'esprit, les émotions les plus fortes par nature ou par culture, seront les premières à être rappelées.
11. — Il en est de même pour les deux grands agents intellectuels du souvenir, contiguïté et similarité, appliqués à l'émotion idéale. Pour être complet il faut que j'ajoute la condition si nécessaire dont l'influence est si grande sur les facultés, la liberté d'esprit. (Test dans nos heures de loisir, quand l'activité et l'inteUigence se reposent, mais que les forces physiques sont prêtes à agir, que nous sommes en état d'éprouver les plus fortes émotions, et de répondre aux sollicitations de nos expériences passées de plaisir. Pour ceux qui consacrent une petite partie de leurs forces à l'action ou à la pensée, ces opportunités émotionnelles sont tout ce qui peut être désiré.
t02 ÉMOTION IDÉALE
Lorsqu'on possède une provision de riches associations agréables, l'économie de la vie doit être de les stimuler fréquemment mais non au delà de ce que peut supporter la la constitution de l'individu. C'est en grande partie pour rappeler nos plaisivs en réserve que nous nous entourons d'objets intéressants, que nous voyons le monde, que nous pénétrons dans la société, cultivons la littérature, accomplissons des cérémonies, des rites.
15. — Ayant en principe étudié l'émotion en tant que plaisir, et non en tant que souffrance ou indifférence, comme manifestation de la force, de la vie du système, et non comme manifestation de sa faiblesse ou de son affaiblissement, examinons maintenant les conditions de l'association pénible ; l'intérêt pratique de cette étude sera de chercher les moyens de mettre un frein au développement trop facile des associations de ce genre.
Sous quelques rapports les deux classes d'émotion se produisent sous les mêmes conditions : Là ou ces conditions ne sont pas les mêmes, elles ne sont pas, simplement différentes elles sont opposées.
Pour le rappel des souffrances idéales il doit y avoir souffrance dans l'actuel, avec des circonstances ou collatéraux qui sont causes ou accompagnements accidentels. L'effort de l'attention intellectuelle appliquée aux objets environnants, attention qui forge un lien permanent entre ces objets et le sentiment, est proportionné à l'intensité de la souffrance. (Les angoisses de l'agonie sont mises à part). La répétition ou fréquence de l'émotion, confirme, renforce le lien formé une première fois. L'action de la loi de contiguïté est donc la même pour les plaisirs et pour les souffrances.
La similarité agit de même pour les deux classes d'émotion , une situation pénible actuelle rappellera d'anciennes situations semblables et de préférence celles qui avaient avec elles une similarité à la fois émotionnelle et intellectuelle. Une sombre disposition rappellera d'autres dispositions semblables, et augmentera de tristesse par l'accumulation.
C'est lorsque nous arrivons aux conditions physiques ou autres de l'émotion actuelle et de l'émotion idéale, que nous trouvons une différence entre la souffrance et le plaisir. Le bon état des centres nerveux, l'abondance du sang ou de la