‹ Les émotions et la volontéChapitre 42 sur 194 · CHAGRIN · texte numérisé non relu

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d'associations qui- habituellement produisaient du plaisir, ont subitement suspendu leurs paiements.

Quoique l'état d'émotion que nous venons de présenter ait pour premier effet quelque chose qui se rapproche de celui que produirait une perte accablante, cependant il revêt ensuite un caractère particulier à la classe présente d'émotions. Quand le temps a adapté les courants de l'esprit au nouvel état des choses, l'afl'ection survit encore comme un des plaisirs de la vie. Elle a la propriété de la persistance idéale, de sorte qu'elle est une possession, même lorsque son objet a cessé d'être. Sans doute l'aiguillon du regret se mêle toujours à la tendresse, et c'est alors ce que nous appelons le chagrin, mais l'un peut s'effacer pendant que l'autre demeure. La tristesse, les lamentations font place à un souvenir aimé.

29. — Les aspects sociaux et éthiques du sentiment tendre sont de la plus haute importance, quoique la meilleure partie des effets soit alors due à la coopération de la sympathie proprement dite. Par le seul fait que les autres êtres nous font éprouver du plaisir, nous recherchons leur société, nous tendons à attirer et non à repousser l'espèce humaine. Les brutes éprouvent le même sentiment lorsqu' elles préfèrent la société à la sohtude. Ce sentiment aurait des effets bien plus uniformes dans tous les degrés de l'échelle des êtres qui sentent, s'il n'existait pas d'autres passions violentes qui tendent à la désunion et qui, même dans les formes les plus élevées de la civilisation humaine, n'ont pu être domptées que bien partiellement.

30. — L'influence de l'affection est si grande qu'on la considère naturellement comme un grand levier moral pour l'éducation de l'humanité. Malheureusement il n'a pas de prise sur les natures inférieures, parce que les aptitudes sympathiques manquent à peu près totalement chez elles. Un enfant, un sauvage, et même une bête sauvage lorsqu'ils reçoivent des bienfaits remercient le bienfaiteur et à la suite de bontés répétées, peuvent arriver aune espèce d'affection; cependant la faculté sympathique existe à peine et n'est pas éveillée ; la vertu morale, dans son sens propre, ne fait aucun progrès. La sympathie ne fleurit que sous un certain développement intellectuel, développement que peuvent à peine atteindre et certains individus et certaines tribus de la famille humaine.

144 LKS ÉMOTIONS TENDUES

ADMIRATION KT ESTIMK

31 — Nous devons ajouter comme supplément au présent chapitre, l'étude de certains sentiments qui ne sont pas exclusivement fondés sur l'émotion tendre, mais qui la contiennent comme élément principal, ou qui s'allient facilement avec elle.

L'analyse de l'admiration est anticipée. Nous supposons ici que l'admiration élève agréablement l'esprit lorsqu'il aperçoit une supériorité et une perfection quelconque dans toutes les capacités humaines. Manifestée d'abord pour une personne, elle inspire l'cmiour aussi bien que le sentiment de la puissance, à moins que son objet soit doué de qualités contraires à l'affection, dans le cas où de puissantes facultés sont mal employées par exemple. La force physique d'un Hercule, l'habileté manuelle, la puissance artistique, la force intellectuelle, les qualités morales éminentes, la beauté, même les circonstances accidentelles, la richesse, les honneurs, tout cela tend à nous élever au-dessus de nous-mêmes et la résultante de cet état, c'est le sentiment de la puissance mêlé à l'amour, c'est-à-dire l'admiration. La reconnaissance d'une supériorité à laquelle nous sommes très sensibles, est souvent le commencement de l'amour.

32. — L'estime est un sentiment qui s'applique à beaucoup de choses qui ne provoquent pas tout à fait notre admiration. S'attachant surtout aux qualités utiles, nous ne demandons pas pour ressentir ce sentiment des raretés, une excellence extraordinaire. Le sentiment que nous éprouvons pour ceux qui accomplissent leur tâche en conscience et avec lesquels les relations de la vie sont bonnes, c'est l'estime. Par lui nous ne comparons pas un homme avec un autre, nous comparons plutôt l'ouvrage à faire avec la manière de le faire.

Nous pouvons donc dire que nous estimons tous ceux qui remplissent les devoirs que leur impose leur situation, ou qui cultivent les vertus qui font qu'un homme est utile à la société. Le travail, la dignité, la fidélité à la parole donnée, l'intégrité, la droiture, le bon sens pratique, sont des qualités qui commandent notre estime, quoiqu'elles puissent ne pas avoir ce charme qui impose l'admiration. Les nécessités

ADMIRATION ET ESTIME 1 i5

de hi vio, dans le sens borné du mot, impliquent des devoirs de précaution, qui n'ont de valeur que parce qu'ils préviennent des maux, mais qui en eux-mêmes n'ont aucun charme fascinant. Un artiste donne une impulsion immédiate en touchant les sonrces du plaisir ; un magistrat, nn avocat, un médecin, n'ont de valeur que parce qu'ils préviennent ou écartent des maux.

L'estime est un sentiment de réflexion ou d'association qui naît lorsque nous avons conscience du mal prévenu et du bien exécuté par l'accomplissement des vertus sociales. Nous connaissons bien que toutes les misères s'accroissent par la négligence, et nous ressentons comme un sentiment de soulagement très agréable quand nous voyons une conduite soigneuse et vigilante; et nous éprouvons alors facilement pour la personne qui agit une certaine affection. Le sentiment qu'un danger possible ou immédiat a été prévenu a une grande influence, influence qui varie en degré suivant la nature du danger. Le plaisir laisse toujours une trace distincte accompagnée d'un mode d'humeur doucement gai, et dans certain cas l'efl'et peut arriver à être une manifestation de vraie jouissance. Lorsque l'on échappe à des peines actuelles, cet effet est immédiat; ensuite vient le plaisir de prévenir ces peines. Cette forme idéale du plaisir est liée aux difficultés, aux précautions que comporte l'activité humaine, c'est ce qui nous fait nous intéresser à nos compagnons de travail. Le sentiment de plaisir que nous éprouvons lorsqu'on prévient la misère, nait lorsque nous voyons un homme se tirer d'affaire avec son travail et remplir fidèlement tous ses engagements. La tendance à l'affection qu'implique le plaisir, nous aide à estimer, à considérer l'individu.

Le sentiment de l'estime quoiqu'il ne soit pas une des émotions premières qui contribuent le plus à notre bonheur, en est cependant un élément appréciable; et cela d'autant mieux que nous sommes plus sensibles aux malheurs d'une vie imprudente. Lorsque le sentiment de l'estime est très développé, lorsqu'il a pour objet des personnes que nous pouvons observer tous les jours par exemple, un courant d'une force considérable se dégage ordinairement en présence ou au souvenir de ces personnes. Elles ne nous procurent pas seulement le plaisir qu'on exprime par cette phrase usuelle : « elles m'intéressent », mais elles influent encore avec force sur nos actions,

Bain. — Émotions et Volonté. 10

nos opinions, nos sentiments. Tout cela est exprimé par ces mots : considération, respect, qui indiquent un intérêt mêlé de déférence. Dans la bataille de la vie, chacun lutte pour conserver sa position; nous faisons place à part pour ceux que nous estimons, nous montrons notre préférence pour eux, nous trouvons un certain plaisir à les servir.

L'admiration et l'estime sont des émotions bien faites pour développer notre bonheur, comme membres de la société. Non seulement elles nous attachent par de chaudes relations à un certain nombre de nos semblables, mais encore leur expression dans le langage est un effort facile et agréable, et un lien de sympathie entre nous et une tierce partie. Notre conversation est souvent composée d'allusions à ceux que nous estimons et que nous admirons ; et, quand nous nous adressons à des personnes qui partagent nos sentiments, l'effet produit anime et plaît.

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