CHAPITRE VIII
L'émotion de la crainte ou de la terreur naît lorsqu'on appréhende la venue d'un mal. Ses caractères sont, l'abaissement, la prostration des énergies actives, excepté pourtant de celles qui portent à fuir ; enfin l'impression excessivement forte que laissent les idées qui sont liées à cette émotion.
La souffrance que produit une peine actuelle, un coup, un organe affecté, un goût amer, une querelle, une perte par exemple, peut être grande ; mais la souffrance seule, qu'elle soit aiguë ou répandue sur toute la masse, n'est pas la terreur. C'est seulement lorsque l'esprit appréhende quelque souffrance pénible, mais encore future, que nous connaissons cette émotion. L'attente d'une punition est un état d'esprit bien différent de la punition actuelle, mais tous deux sont pénibles .
1. — Bien que la crainte soit une de nos émotions les plus élémentaires, elle répond à une situation qui est assez compliquée, et qui présuppose les lois et conditions mentales suivantes :
Premièrement. — Pour plus de clarté, nous devons rendre compte complètement de la souffrance -actuelle sous ses deux aspects, mental et physique. Pour le côté mental, nous devons spécialement rappeler la propriété volitionnelle, ou stimulus de la volonté. Nous devons aussi faire remarquer
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les aides ou associés intellectuels de la souffrance, les causes et les collatéraux qui fixent fortement l'attention sur la conscience irritée. Ce sont là les caractéristiques spéciaux de cette souffrance, c'est par eux qu elle revit plus tard.
Pour le physique nous devons observer l'expression, la manifestation, l'enveloppe de la souffrance présente, la violence spasmodique des premières phases, et la prostration des fonctions à tous les degrés.
Deuxièmement. — Il nous faut comprendre le souvenir ou la renaissance de la souffrance en idée, et la persistance de l'état grâce aux seules forces mentales.
Ceci est encore un sujet de complication ; et toutes les conditions qui affectent la renaissance et la persistance de la souffrance modifient ou produisent l'émotion de la crainte. Comme des états idéaux peuvent être provoqués par des influences idéales, ils peuvent être la représentation très défectueuse de l'actuel. La vie saine de l'esprit qui nécessite que tout état idéal corresponde à un état réel, passé ou avenir, demanderait que cet idéal cadre exactement avec le réel, et que son développement soit ce qu'il serait dans la réahté. Le souvenir d'une souffrance la donnerait avec sa pleine valeur et rien de plus; l'attente d'une souffrance ferait de même. Si la correspondance de l'idéal et de l'actuel était aussi juste, aussi parfaite, l'émotion proprement dite de la crainte ne se manifesterait pas.
L'instrument principal de la renaissance d'une souffrance idéale est le concours de circonstances collatérales qui captivent les sens et l'attention pendant la souffrance réelle . La cause véritable ou supposée de la souffrance joue toujours un rôle important dans la renaissance idéale ; mais comme à cause de notre ignorance et des difficultés de nature, nous nous trompons souvent sur la cause, nos souvenirs sont donc souvent infidèles et dirigent mal notre conduite.
La souffrance idéale influe sur la volition de la même manière que la souffrance réelle, à mesure qu'elle s'approche en intensité, de l'actuel. Sans même arriver à la plénitude de l'état actuel, si notre raison nous montre combien l'idéal est près de l'actuel, nous arriverons à nous conduire d'après ce que serait la réaUté.
Le côté physique de la peine idéale montre les mêmes caractères que le côté physique de la peine actuelle avec seu-
leinent une différence de degré. Le degré inférieur des simples démonstrations instinctives, et du dérangement des fonctions montre à quel point l'idéal est proche de l'actuel.
Comme la terreur est un état idéal, elle est à la merci des agents qui affectent nos idées. Dans la vie saine de l'esprit une idée devrait correspondre à une réalité, mais en tant qu'idée elle dépend des forces mentales, dont la puissance de la réalité forme une partie. En résumé nos états idéaux sont sous l'influence de ces forces mentales et peuvent ainsi pervertir nos actions. Les conditions physiques et mentales influent en même temps sur la souffrance idéale de l'anticipation, et la rendent ainsi phis ou moins la mesure propre représentant le fait actuel présagé. C'est ainsi qu'agissent toutes les circonstances qui augmentent ou affaiblissent les associations, c'est l'explication donnée dans l'exposition systématique de l'émotion idéale.
Troisièmement. — On doit accorder de l'attention à l'état d'attente ou de croyance, opposé à l'idée pure, à l'imagination qui ne correspond à aucune réalité.
Il n'est pas nécessaire maintenant de chercher l'origine mentale de la croyance ; il faut seulement exposer ses caractères et ses sources évidentes. Ce qui nous fait le mieux croire en un mal qui va arriver ou l'attendre, c'est notre expérience antérieure modifiée par certaines circonstances qu'il n'est pas temps d'énumérer. Une baisse subite du baromètre en mer remplit de crainte le marin qui voit venir l'ouragan. Toutes les circonstances qui peuvent augmenter sa croyance au danger de l'orage attendu, se présentent à sa mémoire et ajoutent à ses craintes. D'un autre côté, tout ce qui peut l'amener à croire que l'orage n'atteindra pas des proportions dangereuses, affaibUt, calme ses alarmes. Les sources de croyance sont des agents qui éveillent ou endorment les craintes ; et vice versa, les sources de crainte (séparées de la croyance) ont de l'influence sur la croyance proprement dite. Ceci peut sembler une pure subtilité, mais cela deviendra une évidence lorsqu'on étudiera complètement la croyance.
Quatrièmement. — Ce qui caractérise le mieux la situation de la terreur, c'est l'incertitude, l'ignorance, l'obscurité. Dans le cas d'un mal grand, mais certain et connu, la peine idéale peut être simplement la mesure de la réalité du cas. Lorsque
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le développement de l'émotion est disproportionné, extraordinaire, excentrique, c'est que l'émotion vient de l'attente d'un mal futur dont on ne connait pas la grandeur ou le caractère. Comme il n'existe pas de tableau défini qui puisse servir de point de comparaison et contrôler ou modérer les mouvements de l'esprit, tout ce que peut introduire le cours hasardeux de la pensée est accepté ; et, comme rien n'est sûr ni stable, la victime est ballotée çà et là dans l'incertitude et l'agitation. Suivant les lois ordinaires de la pensée et du sentiment, il doit naturellement s'ensuivre un état d'excitation forte et pénible. C'est la manifestation véritable de la terreur. Prenez le cas d'un esprit susceptible et superstitieux enfermé dans un château hanté. Rien n'est clair, défini, certain ; un grand malheur est possible, et cependant personne ne sait quand, où, et comment ce malheur arrivera. Chaque rien provoque l'imagination ; mais tout est spéculation, incohérence; l'esprit dont le calme central est brisé, est effrayé, abattu, il voit le mal d'avance sans savoir ce qu'il est. La tristesse de l'excitation s'accentue et se fixe.
Ceci est tout le contraire de cet exercice si agréable de l'imagination, si désiré dans les beaux-arts , et qui est une expérience agréable accompagnée d'une possibilité splendide. En vérité, les moments de bonheur les plus intenses pour l'homme sont ceux où une satisfaction actuelle n'est que le commencement de jouissances idéales plus grandes.
Cinquièmement.— Les considérations précédentes nous préparent à examiner la terreur comme produit de l'évolution. Autant que je puis en juger on n'a pas encore fait appel à l'hypothèse de l'évolution pour expliquer les caractéristiques les plus généraux de la terreur; l'excitation, l'abattement, l'idée fixe, l'exagération du mal idéal, ainsi que tout ce qui fait partie de l'onde physique des effets. Sans doute nous pouvons dire que les lois générales de toute action mentale sont développées ; mais ce n'est pas là ce que signifie le développement des émotions spéciales; celles-ci sont surajoutées à l'ensemble plus général de notre sensibilité et de notre activité.
2. — Les exemples que l'on donne pour illustrer l'évolution de la crainte montrent surtout des formes spéciales de l'émotion ; ainsi on prend pour exemple la peur que montre l'enfant ou l'animal en présence de l'homme sans avoir éprouvé
du mal de la part de l'homme. Si c'est un fait, nous pouvons l'expliquer par la transmission de Texpérience héréditaire des maux endurés de la part de notre espèce. Ces manifestations spéciales accompagnant l'infliction du mal doivent prendre la forme de la crainte ; elles impliqueraient encore le sentiment opposé de l'encouragement ou de la satisfaction que donne la vue des aspects bienveillants de l'humanité. En résumé elles seraient comprises dans ce que Darwin croit être instinctif chez l'homme, l'interprétation du sourire et du froncement de sourcil. Lorsqu'il s'agit d'animaux qui font leur proie des autres, la vue seule de l'un d'eux inspirerait la terreur; ainsi un serpent vu pour la première fois, effraie un jeune singe. L'émotion est alors enveloppée d'une certaine préconception intellectuelle et ne naîtrait pas sans cela.
C'est seulement en faisant appel à des cas spéciaux que M. Spencer examine l'évolution de la crainte. Il suppose qu'on regarde un animal pendant qu'il est en colère, lorsque le chien gronde, renverse ses oreilles en arrière, montre les dents et bondit en avant, par exemple. Quoique l'expression de la menace soit différente avec des animaux différents, cependant elle renferme un élément commun à tous les animaux. Celui-ci a été continuellement expérimenté par les générations successives ; de là une union mentale héréditaire entre une image intellectuelle, l'abattement émotionnel, et les autres caractères de la peur.
La possibilité de ces associations spéciales constituant la crainte instinctive d'animaux particuliers et des expressions et des attitudes particulières, nécessite que les fondations de l'émotion de la crainte soient déjà jetées dans le système. Cela suppose que dans le cours de chaque vie, l'animal par une sorte d'éducation arrive à avoir peur de tout ce qui a été pour lui une cause de souffrance. A moins que cela soit possible pour nous, il n'y aurait pas au premier abord, d'associations transmises. L'expérience de la vie c'est la grande route, la transmission héréditaire, c'est le sentier difficile et étroit. Nous sommes jusqu'à un certain point susceptibles de ressentir la peur chaque fois que l'occasion se présente ; ceci doit exister avant que le produit tel que le suppose M. Spencer soit arrivé à maturité; à moins pourtant qu'on ne soutienne que l'émotion générale est développée pari j^^^su avec les modes spéciaux. Son développement présuppose
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pourtant tout ce qui est nécessaire afin de contracter les sentiments de la peur pendant la vie individuelle, ou quelque chose d'approchant. L'hérédité est la transmission à la progéniture et comme un faible écho de ce qui avait fait une forte impression sur les parents; il n'y a que les impressions les plus profondes qui puissent affecter le germe et reparaître dans la progéniture. Et, ce que l'évolution explique, c'est non pas l'émotion de la crainte, mais les associations instinctives de peur avec les animaux carnivores.
L'évolution ne rend pas compte de la crainte d'une flamme, d'un coup, de la faim, de la prison, encore moins de celle des fantômes, de la mort, des punitions dans la vie future. Ces états d'esprit qui provoquent notre appréhension de ces objets de terreur, doivent trouver leur explication dans les lois connues du sentiment, de la volonté, de l'intelligence appUquées à des situations particulières, et ces lois si elles sont développées progressivement naissent de situations beaucoup plus générales que celles qu'on a supposé rendre compte de la peur instinctive.