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La crainte est encore éclairée par ses contraires

L'opposé de la peur c'est le sang-froid en face du danger. Ce n'est pas insensibilité, indifférence pour le mal, mais une juste estimation du danger, et un effort correspondant pour l'affronter et le surmonter. Ce n'est pas à vrai dire le courage, noble qualité qui contient un élément de sacrifice personnel, et qui est l'opposé de la lâcheté qui renferme un élément de bassesse.

Il y a certaines qualités du système nerveux, qui, en mettant à part toutes les qualités mentales, résistent à l'agitation et aux énergies déplacées de la peur. Tout le monde connaît les différences que provoquent la bonne et la mauvaise santé, et surtout celles qui viennent de la vigueur ou de la faiblesse des nerfs. Les enfants doivent sans doute souvent d'être peureux, à un certain développement des centres nerveux. Un système nerveux vigoureux résistera à toutes les violentes sensations, à tous les chocs qui mettraient le trouble dans les courants nerveux d'un système plus faible.

Nous devons encore dire qu'un tempérament actif ou énergique aide au sang-froid et contraste avec le tempérament passif et sensible. Une surabondance de vigueur spontanée et naturelle résiste aux ravages de la crainte qui ne peut s'établir sans briser plus ou moins les énergies, sans détourner de leur cours celles qui résistent et subsistent. C'est un des résultats importants du tempérament actif que de rendre moins susceptible aux influences de la peur, aux signes, aux symptômes de danger.

Une nature sanguine, gaie, résiste à la peur simplement parce que c'est une émotion qui l'abattrait et qui la ferait passer de l'attitude défensive à la consternation de la terreur. Les personnes sanguines ont ordinairement l'humeur gaie, et ne se laissent pas facilement abattre par des apparences menaçantes ou contraires.

La puissance de la volonté, ou en d'autres termes la force des motifs pour conserver le sang-froid peut tenir en échec les mouvements de la peur. Ce contrôle est ce qui peut donner l'habitude du sang-froid. Il peut s'imposer aux organes^

IGi L'ÉiMOïlUN DE LA CllAINTE

du inouvemeut qui se prêtent aux manifestations et au développement de l'émotion ; il agit encore mieux sur la pensée qu'on ne peut souvent gouverner lorsqu'on est empoigné par la peur.

Mais le grand spécifique contre la peur en général, c'est la science. Le savoir supérieur nous révélera sans doute des dangers cachés aux ignorants. Mais cette révélation est bonne puisqu'elle nous permet d'envisager avec calme ces dangers. Ce qui détruit notre bonheur, ce sont les appréhensions que crée notre imagination, les superstitions , les erreurs vulgaires. Le médecin est calme en face d'une mort qui effraie ceux qui l'entourent. Quand il y a tant de dangers réels dans le monde c'est un bonheur d'être libre des dangers imaginaires. Il y a longtemps qu'on dit que la science est une puissance, on peut rendre ce mot plus énergique, le spécialiser et dire que la science, c'est le sang-froid.

li. — L'état de réaction, de soulagement qui suit une frayeur est une jouissance, qui correspond à l'abattement, à la souffrance qu'a produit l'alarme. La tension considérable que provoque la terreur, cesse, les forces reviennent dans leurs canaux habituels. Nous ne retrouvons pas nécessairement tout ce que nous a fait perdre la souffrance ; une frayeur sérieuse ne peut être véritablement compensée comme une moindre.

Il y a une habitude permanente, une situation d'esprit qui est fondée sur la réaction de la terreur, c'est l'état de confiance, de sécurité, d'assurance qui est éminemment réconfortant, agréable. Il vient en partie de ce qu'on tient le malheur à distance ; mais lorsque ce malheur est tel qu'on ne peut le considérer sans trembler de crainte, le tour d'esprit qui vient de l'assurance où l'on est de le surmonter est d'une origine supérieure.

La sécurité est d'abord un état d'entière virginité d'àme, une situation digne du paradis, qui prouve qu'on ne connaît pas le mal. Une fois violé, on ne retrouve cet état qu'après une longue tournée dans le voyage de la vie, une éducation laborieuse pour étudier les causes du bien et du mal, et reconnaître comment et jusqu'à quel point nous pouvons tenir le malheur à distance.

La valeur excessive que nous attribuons aux divers moyens de nous préserver contre le malheur, comme l'argent, la

DIFFKRKNTES ESPT-ICKS DK CllAIN'IKS Ifi.")

liberU', la puissance, la science, les amis, doit venir en partie de la réaction de la crainte. La grande puissance de l'argent explique ses attraits, mais non le plaisir d'accumuler sans intention de dépenser. Le duc de Wellington, dans sa vieillesse, s'amusait à faire marcher un grand nombre démontres, c'est la réaction après inie grande tension d'esprit qui s'était si souvent appliquée à la ponctualité. Les hautes exigences de l'amour de la vérité sont nourries par nos terreurs. La liberté ou l'autonomie contient les éléments d'une réaction semblable. Un gouvernement assis, sous lequel la propri('t(* et la vie sont en sécurité, a un charme inexprimable, comme terme du règne de la terreur. Toute machine parfaite en vue de sa fin, lorsque cette fin nous intéresse profondément, nous élève au-dessus des cauchemars de la peur, c'est ce qui fait son charme.

15. — Dans le gouvernement, dans l'éducation, la disciphne du châtiment peut être renforcée par la terreur. Lorsqu'une autorité rencontre une résistance passive, ou bien la révolte, elle peut chercher l'aide de cet instrument. La dispersion des énergies que provoque la crainte, plus que tout autre chose dompte la révolte, l'endurcissement d'esprit. Elle a moins d'influence sur les efforts réguliers, la vivacité, la prudence dans la conduite; là, il faudrait, pour vaincre, la domination complète, froide de toutes les énergies du système. Les terreurs spirituelles dont usent souvent les gouvernements retombent sur eux-mêmes : avec elles on peut mettre un peuple en fuite, mais on ne lui donne pas ce qu'il faut pour que, au moment du danger, il se range et combatte avec son chef. Il y a longtemps qu'on connaît les détestables résultats d'une éducation où l'on gouverne les enfants par la crainte des revenants.

16. — Nous fermerons ce chapitre en étudiant le rôle de l'émotion de la crainte dans l'art. L'expression de la crainte est un sujet de travail pour l'artiste, qu'il soit poète ou peintre. L'acteur cherche à la reproduire sur le théâtre dans le drame ou la comédie. Des peintures, des récits d'un grand intérêt sont souvent composés des plus grandes horreurs que puissent fournir la réalité et l'imagination.

Une frayeur véritable est sans doute une expérience purement pénible; mais une peur légère, avec un prompt soulagement, arrivant dans un moment de tristesse, d'abattement,

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agit comme un stimulant sur le système nerveux. Dans un moment de pleine vigueur corporelle le danger ne fait qu'augmenter l'intérêt de l'action, de la poursuite. La chasse au tigre est la plus excitante de toutes les chasses.

Mais c'est dans les terreurs fictives que disparaît le plus facilement le dard de la peur, pour ne laisser que le stimulus agréable. A mesure que la réalité du mal est plus éloignée de nous, nous sommes plus libres dejouir de l'excitation produite par l'expression de la peur. L'auteur dramatique habile mesure la dose de terreur qu'il peut administrer; tous, pourtant, n'ont pas su le faire ; le génie de Shakespeare n'a pas été capable de faire oublier les pénibles horreurs de Lear. Quelques esprits peuvent supporter un total de terreur très grand, parce qu'ils ont cette vigueur nerveuse qui rejette la souffrance et permet de n'en pas être trop affecté. Les meurtres, les calamités, les désordres ne sont intéressants que pour ces esprits. Pour d'autres l'élément pénible prédominera trop. Le spectacle d'un combat de gladiateurs, de taureaux, d'un tournois, renferme à la fois des excitations terrifiantes et voluptueuses ; il plaira ou ne plaira pas suivant que les individus sentiront l'un ou l'autre de ces deux éléments. On suppose généralement que les anciens mystères (1)

(1) Les Mystères d'Eleusis se célébraient tous les ans en septembre pendant dix jours. Tous les sexes, tous les âges étaient admis ; les étrangers, les gens d'un mauvais caractère dans la vie de tous les jours, étaient seuls exclus. Les citoyens d'Athènes considéraient comme un devoir d'aller à Eleusis au moins une fois pour être initiés. Ceux qui avaient l'intention de se faire initier allaient en procession et à pied d'Athènes à Eleusis, distance dix ou douze milles. On accomplissait diverses cérémonies de purification, des processions solennelles, avec des torches allumées. Les courses, les luttes, qui accompagnaient toujours les réjouissances, se faisaient naturellement comme de coutume. Les candidats entraient couronnés de myrthe ; ils étaient revêtus de vêtements neufs, ils trempaient leurs mains dans l'eau sainte à la porte en passant. Le hiérophant, ou principal acteur dans les mystères, les recevait après leur avoir solennellement recommandé de conserver leurs esprits sans souillure : puis il leur lisait une explication des mystères. Il leur adressait ensuite certaines questions pour savoir comment ils s'étaient préparés et recevait des réponses formulées suivant certaines règles. On exhibait alors devant eux d'étranges scènes, d'étranges objets : des roulements, des éclairs alternaient avec l'obscurité, des apparitions horribles avec des spectacles dramatiques du plus haut intérêt. La triste histoire mythique de la déesse était représentée, serfîble-t-il, avec une exagération de détails qui versait la crainte dans l'âme des spectateurs. On croit aussi que des rites et des symboles obscènes étaient mêlés à ces révélations. Le choc donné aux spectateurs devait être ter-

étaient entourés de terreur, et que leur influence était considérable sur l'esprit qu'ils stimulaient.

riblo. Toute la scène formait par excellence une véritable tragédie suivant la définition d'Aristote, purifier le cœur par la pitié et la terreur. C'était une accumulation de tous les objets de tous les stimulants des passions Ic^plus tumultueuses, les plus patiiétiques. Les motifs de cette exhibition étaient, scmblc-t-il, d'agir comme neutralisants, des manifestations habituelles de l'émotion delà peur, par la permanence du souvenir d'une manifestation presque volcanique de l'émotion. On raconte que souvent les personnes qui avaient visité la caverne de Trophonius, où on leur servait un pareil ensemble d'horreurs, ne souriaient jamais plus : on attendait peut-être quelque effet permanent, solennisant, semblable de l'exhibition des mystères.

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