EXPRESSION I)E LA COLÈRE
partielle de ces muscles que le combat actuel mettrait en pleine activité ; et tous les signes d'irritation, en partant de l'ombre rapide qui passe sur le front, et qui accompagne un simple ennui, sont les degrés variés des mômes contractions. »
Les détails minutieux de l'expression particulière de la colère sont donnés par M. Darwin. « Le corps est tendu, prêt à agir, quelquefois il se porte au devant de l'offenseur, les membres sont plus ou moins rigides. La bouche est généralement close avec fermeté, les dents serrées les unes contre les autres. Les bras se lèvent, les poings fermés. Le désir de frapper devient irrésistible, et s'apaise quelquefois par des coups appliqués à des objets inanimés. » La femme australienne dans un accès de rage danse en faisant voler la poussière dans l'air. Quelquefois les lèvres sont protubérantes, action que M. Darwin ne sait comment expliquer. La contraction des lèvres découvrant ainsi les dents serrées est plus commune, plus remarquable. Elle est liée à l'action de mordre qu'accomplissent les jeunes enfants aussi bien que les animaux lorsqu'ils ragent. Les aliénés manifestent la même chose dans leurs accès. Découvrir les dents canines, c'est exprimer nettement la haine la plus déterminée.
Pour ce qui concerne la face, suivant M. Darwin on remarque dans la majorité des cas un froncement très marqué du front, indication de mécontentement, de difficulté, de concentration d'esprit. Quelquefois le front demeure lisse, et les yeux sont fixes, étincellants. Quand la circulation est abondante dans la tête, les yeux sont toujours brillants, et dans les cas extrêmes, sont enflammés, sortent de l'orbite. Les narines sont dilatées, c'est le signe de colère, favori des poètes ; c'est la conséquence de l'agitation des poumons pendant la respiration.
La voix est haute, dure, discordante ; ce qui peut signifier violence de l'activité et venir en même temps du désir d'inspirer de la crainte à la victime.
Les troubles organiques dépendent tous de l'excessive activité du système. La rougeur de la face, de la tête, des autres parties, la dilation des veines du front, sont le résultat des battements plus rapides du cœur. M. Darwin a observé dans un enfant de quatre mois que le premier symptôme d'une manifestation approchante de colère, était l'affluence
du sang dans le crâne découvert. Les singes rougissent aussi lorsqu'ils sont en colère. Dans une colère excessive, comme dans toutes les passions violentes, l'action du cœur est empêchée, la face devient pâle, livide. Les fonctions digestives et autres souffrent nécessairement du retrait du sang et de la puissance nerveuse.
Dans le succès des représailles, de la vengeance, le vainqueur rit de plaisir ou sourit en grinçant des dents, ce qui, lorsqu'il s'agit de passion hostile, n'est ni agréable ni réjouissant à regarder.
Quelles sont les causes spécifiques du rire, voilà un des points les plus discutés de la psychologie. Que ce soit l'expression d'un plaisir exubérant, voilà ce qui est certain ; mais ensuite il semble que le rire est lié à certains états de plaisirs et non à d'autres : il y a de bonnes raisons pour que l'hypothèse de Hobbes soit vraie, le rire accompagne toujours l'ivresse de la victoire. La colère et la puissance sont deux proches voisins ; tous deux impliquent l'abaissement des rivaux, état que les vainqueurs contemplent facilement avec des éclats de rire.
4. — Voyons maintenant Vœuvre ^mentale de la colère. 11 y a d'abord dans l'esprit un choc pénible qui détruit l'ordre dans le système, et dirige les énergies dans la voie de la volition protectrice. La circonstance que c'est d'une personne que vient la souffrance, provoque l'état particulier que nous appelons colère, la souffrance profonde et forte qui fait immédiatement désirer infliger une contre-souffrance, et dirige les efforts de la volonté contre cette personne. Par une tendance inhérente au système l'activité se renforce dans cette poursuite; l'esprit et le corps s'y absorbent. Si nous sommes promptement et complètement vainqueurs, la souffrance se change en une joie excessive. La provocation est engloutie dans la victoire. La connaissance que nous avons d'avoir battu, et rendu misérable l'offenseur est une source de jouissances.
Les souffrances qui poussent à la colère, doivent aiguillonner mais non détruire la force active. Un coup écrasant tuerait le sentiment de la colère et finirait en terreur ou en chagrin. Il est proverbial que ce sont les petites provocations qui sont les plus irritantes. Un langage insulteur aune efficacité spécifique. La liaison entre la souffrance et quelque
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agent personnel est essentielle; on éprouve une sorte de siitisl'îiction larouche ù suivre tous les malheurs qui arrivent à une personne, et qui préparent la revanche.
Il semble donc que la colère renferme comme pai'ticularité essentielle, K/ie lmpulslo)i consciente qui jmasse à infli- (jcr une tiouffrance à une autre créature sentante, et à tirer de ce fait une jouissance posiiim. Nous avons besoin de pouvoir lire, entrer dans les plaisirs et les souffrances de nos semblables; et de môme que le plaisir dont jouit une personne peut satisfaire nos sensibilités tendres, de môme la souffrance manifestée par une personne peut satisfaire notre sensibilité irascible. C'est ainsi que la satisfaction qui dérive de notre sympathie malveillante, s'il est permis de s'exprimer ainsi, aide à adoucir la blessure primitive.
Partant de la circonstance que nous souffrons par l'entremise d'une autre personne, la simple impulsion volitionnelle nous conduirait à réagir contre cette personne afin de la priver du pouvoir de nous faire injure. C'est ainsi que nous agissons avec les animaux offensifs : nous les mettons hors de combat pour nous protéger nous-mêmes ; ayant une fois expérimenté la souffrance et le péril qui résultaient de leur présence, nous expérimentons dans notre délivrance une satisfaction correspondante, mais ceci n'atteint pas encore l'essence du sentiment irascible.
5. — Pour trouver le vrai caractère de la colère, nous devons observer le sentiment qui demeure après que notre ennemi a été privé des moyens de nous faire de nouveau souffrir. Le fait d'avoir souffert par les mains d'une autre personne laisse un aiguillon dans la blessure faite à nos sentiments intimes. Ceci présuppose sans doute le sentiment d'orgueil du respect de soi-même, dont la présence donne naissance aux formes les mieux développées de la colère quoique nous puissions cependant avoir de vrais spécimens de colère sans cette coopération. Dans tout cas, la souffrance que nous inflige consciemment un agent personnel, nous donne en plus de la souffrance actuelle un trouble mental qui survit à la simple peine. Nous oublions le mal causé par des objets inanimés ou par la simple inadvertance de nos semblables. Mais l'injure faite à dessein, ou par néghgence ne s'efface pas facilement. Il faut des remèdes particuliers l)Our guérir les blessures qui peuvent s'envenimer. Deux
remèdes peuvent être employés: l'un est l'humiliation volontaire de celui qui a commis le mal, l'autre est l'infliction par contrainte de cette humiliation. La vraie colère suppose donc un trouble d'esprit causé par le mal reçu d'une autre personne, et la cure de ce trouble par la soumission ou la souffrance de l'agent.
6. — Il semble alors que le fait primitif dans le plaisir de la colère soit sans doute , la fascination qiCon éprouve l)our la punition, la souffrance corporelle. Quelque singulier et horrible que paraisse le fait, cependant son évidence est incontestable. C'est assez de rappeler le plaisir des enfants à torturer les animaux, le goût de la foule pour les exécutions. En l'absence d'une sympathie adéquate, les contorsions de la souffrance semblent fournir une nouvelle variété de la stimulation sensuelle et touchante qui naît de la vue des autres créatures sentantes. Les indices d'un état de souffrance dont nous sommes heureusement exempts, et que nous ne voudrions pas voir dans son horrible réalité, au lieu de la répulsion, provoquent une espèce d'excitation agréable.
L'éducation morale s'est efforcée de supprimer chez l'homme et elle est au moins arrivée à lui faire déguiser le plaisir primordial qu'il prenait dans la vue de la souffrance. Dans les esprits exceptionnellement brutaux ce plaisir s'étale dans toute son horreur primitive. Témoin la conduite de Jacques II, alors à Edimbourg comme duc d'York, « et qui s'amusait à entendre crier les ligueurs [convenanters] , à les voir se tordre pendant qu'on leur aplatissait les genoux dans leurs bottes ». La cruauté a toujours été un des éléments de plaisir des tyrans. L'horrible cruauté des temps barbares n'agissait pas seulement en vue d'agrandissements égoïstes, elle renfermait encore le plaisir pris dans le spectacle de l'agonie. L'amphithéâtre à Rome était le plaisir quotidien du grave citoyen ; les goûts d'un Néron demandaient même de plus grandes jouissances (1). Pour les populations avilies,
(1) Voyez la description dans la troisième satire de Juvénal. Le buveur au sortir de l'orgie atteignait l'apogée de l'horrible, lorsque n'ayant cassé la tète à personne il se lamentait comme Achille après la mort de Patrocle :
Ebrius oc petulans, qui nullum forte cecidit
Bat pœnas : noctem patitur lugentis amicum
Pelidee cubât in faciem, mox deinde supinus.
l'exécutioii publique d'un condamné était jadis un vrai régal. Dans les relations sur la vie des sauvages nous trouvons des exemples de la joie extrême que montrait la foule à la vue des efforts qu'un homme qui ne lui avait jamais fait de mal, faisait pour ne pas se noyer.
7. — L'existence d'un tel sentiment étant ainsi un fait constaté, qu'arrive-t-il quand une autre personne est cause que nous souffrons ? Comment est affecté notre état habituel d'esprit livré aux sollicitations opposées du plaisir d'infliger un mal, et du sentiment que la personne de nos semblables est sacrée? Je crois que l'effet d'une injure reçue est de suspendre pour un temps les sentiments de compassion, de sympathie, de respect et de laisser le champ libre pour les autres passions; c'est de faire de l'individu un hors la loi, de retirer les barrières qui contiennent un flot toujours prêt à déborder, d'établir une batterie toujours chargée; de tout cela il ne peut résulter qu'une chose. La protection qui entoure habituellement l'homme, sans laquelle il pourrait être à chaque instant victime de la chasse d'un autre homme, est momentanément supprimée quand il est pour quelqu'un une cause de souffrance ; il est exposé à la réaction que fera naître son acte, aux conséquences du réveil du sentiment du pouvoir dans cette personne attaquée. Le côté humain de ma nature, le sentiment de mon devoir, m'empêchent de donner un coup de pied à un chien qui passe; voilà un résultat qui sans doute satisfait chez moi d'autres sentiments. Mais si l'animal aboie, veut me mordre, la souffrance ou l'appréhension tendent à détruire mes sentiments sympathiques, et le souvenir des droits de toute créature sentante; sur quoi, je suis porté à me dédommager de ce que j'ai souffert en cherchant le plaisir d'infliger un mal. Je puis même aller plus loin, et me servir de l'occasion comme de prétexte pour en tirer plus de plaisir que ce qui aurait été l'équivalent de la souffrance: mais ceci dépasserait la mesure des exigences humaines ordinaires.
8. — Commençons par les animaux inférieurs. Ils manifestent avec force la furie de la passion destructive en atta-
quant leurs proies ou leurs rivaux, mais bien peu doivent arriver à ce degré de raffinement où l'on prend un pur plaisir à contempler ceux qui souffrent. Ils manœuvrent leurs armes offensives avec vigueur et se réjouissent naturellement de leurs succès. Ils ne jouissent guère des douceurs de la vengeance séparées des douceurs plus substantielles de la nourriture et de l'amour. On peut sans doute trouver quelque chose approchant du plaisir de la malveillance pure et simple dans les animaux placés au sommet de l'échelle, les singes, les quadrupèdes les plus intelligents, comme le chien et spécialement les éléphants. Bien des anecdotes racontent les fines vengeances des éléphants. Les singes sont presque capables de jouir de l'agonie de leurs victimes. Quand un certain nombre d'entre eux se forment en chaîne sur un fleuve pour faire un pont pour les autres, les singes qui traversent ce pont vivant, sont souvent assez méchants pour pincer ceux qui le forment, sûrs qu'ils sont d'échapper à toute vengeance. On doit cependant dire que c'est de la pure colère lorsqu'un animal ayant été provoqué par une autre créature, réunit toutes ses énergies destructives pour accabler l'offenseur. Ce n'est pas seulement ici simple volution protectrice, c'est la volonté inspirée par le sentiment de la colère. Il est probable que beaucoup d'animaux se mettent sur la défensive parce qu'ils supposent que toute offense est dirigée contre leur personne ou leur propriété, et leur donne donc le droit d'être rencontrés ri et armù.
9. — Nous pouvons trouver les plus clairs caractères de la colère dans ces manifestations chez les enfants. « Les jeunes enfants, lorsqu'ils sont dans une rage violente, se roulent par terre sur le dos et sur le ventre, criant, mordant, battant tout ce qui les entoure. » Voilà ce que nous voyons chez nous ; et il semble tout à fait superflu de citer dans la personne de M. Darwin une autorité pour prouver que les enfants Indous ne se conduisent pas mieux que les nôtres. Il est beaucoup plus instructif d'observer la ressemblance parfaite qui existe sur ce point entre les enfants et les petits des singes qui ressemblent le plus à l'homme.
10. — Les variétés de l'émotion, dans la maturité de la vie changent en partie d'après les variétés de souffrance, d'injure, qui constituent le stimulus original. On peut attaquer un homme dans sa personne, dans sa propriété, sa réputa-
tion, ses relations sympathiques. Quelquefois c'est par un acte seul qui l'offense, d'autrefois cet acte ouvre la porte à une série d'offenses. En tout cas Vintentioyi de l'offenseur doit toujours être prise en considération. Sitôt qu'il y a réparation morale on oublie facilement un mal fait sans intention; tandis que si nous savons qu'il était prémédité, nous en conservons un ressentiment profond. Les formes de la colère diffèrent beaucoup suivant les individus ou les races, elles se modifient avec la civilisation ou les changements dans les coutumes des peuples. Au milieu de toutes ces différences possibles, nous devons faire choix de quelques espèces bien reconnues et qui ont reçu des appellations caractéristiques.
Nous avons d'abord à étabhr la distinction entre le ressentiment soudain et celui qui est prémédité.
Un soudain éclat de colère est provoqué par un choc inattendu et dépend de l'irritabilité de la constitution. On dit de quelques caractères qu'ils sont vifs^ voulant dire par là que les passions, les mouvements agissent rapidement sur eux. Ce n'est pas seulement la colère qui se propage rapidement et avec énergie dans ces tempéraments, mais encore la peur, l'étonnement, toutes les passions. On applique encore à ces caractères le mot nerveux parce qu'on suppose que les nerfs à cause de leur susceptibilité supérieure, jouent leur rôle et contribuent à cet effet. La colère, lorsqu'elle nait brusquement, correspond aux impulsions les plus naturelles, les plus profondes de l'individu. Lorsque nous sommes brusquement mis en demeure d'agir, c'est alors que nos instincts originaux, et nos habitudes acquises se font jour sans déguisement. Dans ce cas l'acte nait seulement du choc actuel et exclut tout appel aux circonstances environnantes, ou collatérales. Ainsi le ressentiment subit tend à être aussi excessif que hâtif, de là l'espèce de mal qui en résulte. Dans les relations compliquées de la vie, les décisions instantanées doivent être souvent mauvaises, et les impulsions irréfléchies d'un ressentiment soudain doivent être souvent regrettées. Cependant l'égahté d'âme est très exposée, ainsi que nous l'avons déjà remarqué, à être troublée par les coups soudains et vifs ; la vohtion préventive, le flot d'amertume que fait naitre la violation de la personnalité , la tendance à la vengeance, se réunissent en un courant violent, dont la Bain. — Émotions et Volonté. • 12
force s'accroit encore si le temiDérament est vif ou nerveux. Ainsi, c'est en se persuadant que ces impulsions soudaines ont besoin d'être tenues en échec par la raison, que tout homme se garde de les provoquer inutilement.
11. — Le plus ample champ d'observation permet d'étudier la colère préméditée. Comme elle imphque la considération de toutes les circonstances qui entourent Tinjure primitive, aussi bien que les conséquences de la vengeance, nous pouvons la considérer comme un nom générique qui s'applique aux formes d'émotions qui se développent dans les esprits cultivés ou les nations civilisées. Cela permet de faire appel à quelques principes de conduite, à des règles de justice, des commandements religieux, ou à des maximes reçues dans la société ; cela permet de parler de la punition des malfaiteurs et du maintien de l'ordre.
La vengeance, c'est la colère arrivée à son plus haut degré. C'est le terme qui exprime le désir qu'éprouve la personne offensée d'infliger un mal pour apaiser sa colère. Là où la passion est très forte, on est sûr de voir apparaître la vengeance, puisqu'on somme celle-ci est le mode de conduite qui atteste l'existence de la colère. Lorsque l'injure a été grande, lors même que cette grandeur serait imaginaire, lorsque la personne offensée est difficile à satisfaire, la vengeance n'a pas de limites naturelles. Bien souvent nous ne pouvons arriver à une vengeance actuelle, nous sommes obligés d'en jouir à l'avance et en imagination, d'en tirer une satisfaction idéale. Les caractères implacables sont nombreux dans l'histoire. Les guerres d'extermination entre les tribus et les peuples, les vengeances du parti vainqueur, les proscriptions atteignant les rivaux de ceux qui gouvernent, remplissent les pages des annales de tous les pays. Quelquefois la vengeance est une simple satisfaction donnée à une blessure qui s'envenimait, un soulagement après une souffrance réelle ; quelquefois il semble qu'on entretienne la blessure afin de mieux goûter les douceurs de la vengeance. On pourrait produire beaucoup d'exemples pour prouver que ces raffinementsexistent. Onn'aqu'à se rappeler l'histoire du général carthaginois Annibal (1).
(1) Hamilcar, le grand père d'Annibal, avait été tué à Himera en Sicile; son petit-fils, en 409 , envahit cette île et prit la ville. Il fit massa-
\'2. — On ne doit pas oublier ici le terrible état d'esprit qu'on appelle antipalbie ; c'est une des nuances, une des variétés de la passion malveillante. Ce n'est pas contre l'auteur d'une attaque à notre propriété ou à notre personne, que naîtra ce sentiment extrême ; mais ce seront les choses qui froissent nos sensibilités esthétiques, les animaux et les êtres humains qui dégoûtent, qui provoqueront le retrait nécessaire de notre sympathie protectrice. Les usages, les opinions des étrangers produisent souvent cet effet.
Lorsqu'on met en pratique la doctrine de la libre pensée pour se séparer des théories que nous respectons particulièrement, on se heurte à bien des antipathies. Cependant, là, on aperçoit l'orgueil de la puissance blessé, et qui se venge lui-même en espèce.
La crainte entre comme élément constitutif dans l'antipathie. Cela vient en partie de la prise qu'offre l'esprit aux influences de la peur, et en partie de la nécessité de faire des
crer les citoyens par ses soldats ; voici comment raconte ce fait l'historien de la Grèce :
« Le général carthaginois put s'enorgueillir le jour où il fut le maître d'Himera, où il put remplir comme un devoir la vengeance que demandait de lui la mort de son grand-père. L'accomplissement du projet longtemps chéri fut vraiment tragique. Ce ne furent pas seulement les murs et les temples (comme à Selinus) qui furent rasés, mais encore toutes les maisons d'Himera. Les temples dont on avait arraché tout ce qui avait quelque valeur furent brûlés. Les femmes et les enfants captifs furent distribués comme récompense aux soldats. Mais tous les hommes au nombre de 3,000 furent réunis dans le lieu où Hamilcar avait été tué, et là, furent indignement mis à mort comme pour expier la perte de son honneur. Enfin, pour que le nom même d'Himera disparût, les Carthaginois fondèrent peu de temps après aux environs une ville qui fut appelée Therma (à cause des sources chaudes).
Nul homme ne peut lire aujourd'hui sans dégoût et sans horreur le récit de ce massacre en masse. Cependant il est hors de doute que c'est l'acte de sa vie dont Annibal était le plus glorieux, celui qui renferme de la façon la plus complète, la plus accentuée, ses différentes inspirations, sa piété filiale, ses sentiments religieux, son honneur de patriote : être généreux cela aurait été se montrer rebelle à tous ses principes d'action; et si les prisonnigi^s avaient été plus nombreux, le sacrifice expiatoire n'en aurait été que plus honorable et plus efficace. Dans la religion de Carthage les sacrifices humains n'étaient pas seulement admis, ils passaient pour la plus grande des manifestations de dévotion, et devenaient plus nombreux lorsque le malheur arrivait, et qu'il fallait se rendre les dieux propices. Sans aucun doute l'armée partageait cordialement les sentiments d' Annibal et enviait la plénitude de sa vengeance. Voilà jusqu'à quel point sont différents et même opposés lesprincipes directeurs du sentiment moral à des âges différents, dans desnations diverses. »
efforts pour prévenir le mal. Les animaux qui excitent la plus grande aversion ne sont pas seulement ceux dont l'aspect est repoussant, mais aussi ceux qui mordent et sont venimeux. L'antipathie excitée contre un individu peut être fortement accentuée par un certain total de crainte : mais il ne faut pas aller trop loin ici, parce qu'on arriverait à la prostration des énergies actives sans lesquelles la colère ne peut longtemps se soutenir.
13. — La haine est wwe affection permanente fondée sur la colère, comme l'amour l'est sur la tendresse. Les causes les plus ordinaires de la haine sont le sentiment qu'on a fait à une personne un tort qu'on n'a jamais réparé, qu'un individu a un caractère malveillant, qu'une personne occupe une position qu'elle ne mérite pas et dont elle prive une autre. La simple aversion pour un caractère, une ligne de conduite, et même pour le seul extérieur d'une personne, à laquelle on n'est pas hostile pour cela, engendre souvent une antipathie habituelle.
La répétition d'occasions de se mettre en colère, finit par aboutir à une attitude permanente peu bienveillante, et qui rend l'individu toujours prêt à agir en vue de la vengeance, à chercher des moyens d'abattre son provocateur. Pour arriver à vraiment haïr il ne faut qu'être d'un caractère irascible et être placé dans une situation où l'on est exposé à de fréquentes offenses. C'est parla que les rivahtés, l'exercice de l'autorité, les grandes inégalités de condition, sont des causes de haine, avec l'esprit de parti. Sous l'influence de ce sentiment les hommes sont affectés par les émotions fortes, dans une direction définie. Ils tirent une partie de leur bonheur de leurs sentiments d'animosité, ils agissent volontiers pour les satisfaire, ils les maintiennent en idée, si bien qu'ils en ont l'esprit constamment occupé. Enfin ils en arrivent à croire de leurs adversaires tout ce qui s'harmonise avec leur haine. Les réunions en sectes et factions donnent carrière au développement de ce sentiment, car d'un côté elles permettent de satisfaire au besoin de relations sympathiques, et d'un autre côté elles provoquent les manifestations tout aussi naturelles de l'antipathie. C'est ainsi que les rapports des individus avec leur parti, leur secte religieuse, politique ou autre, sont parmi les grands intérêts de la vie. L'existence de l'esprit amer du sectaire dans toutes les épo-
quG>î do riiistoire, iDi'ouve jusqu'à quoi point la haino est naturello à Fliomme.
li. — On peut encore éclairer la question en donnant un coup d'œil aux situations d'hostilité, de guerre, ou combat actuel entre deux partis opposés, qui nous font voir où naît la passion et où elle finit et est satisfaite. On a souvent remarqué que les rivalités, la polémique, étaient les stimulus suprêmes des énergies humaines ; ce qui est une manière d'exprimer le lien intime qui unit l'activité à la haine. L'attitude hostile des êtres humains varie d'après l'idée qu'un parti se fait du parti adverse. Une offense involontaire peut provoquer un éclat soudain et momentané qui s'apaise facilement. Aussitôt que nous savons qu'on n'avait pas l'intension de faire mal, nous acceptons des excuses et sommes satisfaits. Convaincus que l'inviolabilité absolue est impossible dans le monde et que le hasard nous expose à bien des maux accidentels, nos esprits sont préparés à laisser passer les offenses involontaires sans avoir la satisfaction d'infliger un mal correspondant à l'offenseur. Puisqu'il [n'est pas absolument nécessaire de se venger pour apaiser la colère, on peut étendre cette discipline imposée à l'esprit, si besoin est, à tous les autres cas. Lorsque l'offense est involontaire mais provient de l'indifférence, de la négligence de l'offenseur, la personnalité blessée n'est pas si facilement apaisée. Nous considérons alors que l'offenseur a néghgé les précautions indispensables auxquelles nous sommes nous-mêmes tenus, et dont l'oubli général produirait de grands malheurs; nous sentons que le mal n'est pas seulement pour nous, mais encore pour les autres, et nous ne nous croyons plus obligés à supprimer notre colère sans la satisfaire. Un troisième cas se présente, c'est lorsqu'une personne sans désirer ou sans savoir nous faire du mal, poursuit ses propres fins qui se trouvent contrarier nos sentiments et nos intérêts. Voilà une cause bien fréquente de préjudices. Des personnes qui n'ont aucun mauvais vouloir contre leurs semblables, sont souvent entièrement indifférentes au bonheur des autres pendant qu'elles poursuivent le leur, ne ressentent aucun regret des maux qu'elles causent. Nous ne pouvons nous considérer comme forcés de supprimer nos sentiments irascibles envers cette classe d'offenseurs; notre indignation légitime nous semble le frein nécessaire qu'il faut opposer
à un tel égoïsme. Le quatrième cas dans lequel nous pouvons être lésés, est celui où l'offense est délibérée, voulue, avec ses caractères limités ou non. Cela nous dévoile un tel état d'esprit, une telle suite possible de maux, que nos sentiments irascibles profondément émus crient vengeance. Lorsqu'avec cela nous avons conscience de n'être pas les causes de l'offense et que c'est volontairement, gratuitement que notre semblable nous fait tort, la provocation est complète.
Quand, en exerçant les représailles, nous rencontrons résistance, opposition, la guerre s'ensuit. Chaque parti enflammé par un sentiment d'offense, emploie toutes ses forces à ruiner l'autre. Ceci provoque des efforts volitionnels extraordinaires que nous avons notés comme, conséquence de la souffrance, encore jdIus de la résistance, et que l'on rencontre, surtout au plus haut point dans le combat actuel. Même en mettant à part l'amertume de la personnalité blessée qui demande vengeance, la position du combattant stimule l'énergie volontaire de façon à la développer au plus haut degré. Lorsqu'on ajoute à cela l'esprit de vengeance, la furie devient diabolique.
Les armes de l'hostilité changent beaucoup suivant les circonstances et les caractères respectifs des partis rivaux. En de hors la lutte physique de deux hommes engagés dans un conflit mortel, nous remarquons la substitution d'autres modes d'attaque à ceux qui causent un dommage corporel. La calomnie et l'injure sont les armes habituelles des factions et des rivaux qui vivent dans la même société ; et , nous savons jusqu'où elles peuvent atteindre. Chacun n'aura qu'à se rappeler l'élection contestée, la dispute locale, la querelle de famille dont il aura été témoin. Avec le raffinement intellectuel, le sarcasme, les insinuations remplacentles grossières injures. Quelquefois un procès sert d'arène à la lutte. Enfin au degré le plus éloigné, le plus opposé à la lutte corporelle, on trouve les débats entre les opinions et les doctrines contraires. L'esprit d'hostilité n'a pas changé, mais le mode d'action n'est plus le même. Le goût pour la polémique, la contradiction, l'amour du paradoxe sont des modifications du sentiment irascible.
15. — Le D' Chalmers, dans une dissertation sur les penchants vicieux a adopté une suite d'exphcations qui tendent à faire douter de l'innéité [genuineness] des plaisirs de la
malvoillanco (1). Mais bien que l'exercice du ressentiment soit accompagné de souffrances accidentelles nombreuses, cependant le seul sentiment de la vengeance satisfaite est un plaisir aussi réel, aussi indiscutable que toutes les autres formes du bonlieur bumain. L'injure, la violation comprises dans la provocation originale, les dommages postérieurs qui suivent la punition de l' offenseur, ne sont qu'une partie des maux qui s'attacbent au cas. Souvent la présence dans le même cœur de tendres sympatbies et de cbaudes affections sont la cause d'une lutte très pénible qui s'ajoute aux autres souffrances. Mais si nous admettons que les impulsions contraires sont la preuve de la souffrance inhérente à l'émotion de la colère, nous devons aussi les considérer comme la preuve de la souffrance inhérente à l'amour. Il y a des
(1) « La tendresse, l'honnêteté, la loj^auté sont, en elles-mêmes, et sans compter leur légitimité, douces pour l'homme intérieur. La méchanceté, l'envie, la mauvaise foi, l'injustice, sans compter que ce sont des passions mauvaises, ont l'amertume du fiel et de l'absinthe. » — « L'observateur le plus ordinaire de ses propres sentiments, bien qu'incapable d'analyse, doit sentir au moment où il satisfait pleinement son besoin de vengeance sur l'homme qui l'avait provoqué ou offensé, que tout n'est pas parfait en lui, et que là comme dans tout autre sentiment malveillant il y a un lourd fardeau d'inquiétude, de malheur qui trouble le cœur et se peint d'une manière visible dans toute la contenance. Le tyran féroce, dont la cruauté n'a pas de frein, peut satisfaire chaque jour ses caprices barbares et ses colères violentes par de nouvelles exécutions, mais nous nous tromperions en croyant qu'à travers ces satisfactions journalières, il n'endure pas des tourments intimes violents. »
Les réflexions du plus philosophique des historiens de la Grèce, sur le sacrifice des prisonniers à Himera par Annibal, sont bien plus vraies, bien plus justes. C'est avec la même impartialité et la mêmejustesse que le même auteur dépeint le luxe de vengeance satisfaite que déployèrent les Athéniens en condamnant Phocion. Après la destruction de la démocratie athénienne par le général macédonien Antipater (322) Phocion se prêta lui-même au vainqueur pour exécuter ses décrets, humilier et abattre sa patrie, puis pour en administrer les affaires comme principal agent d'Antipater. A la mort d'Antipater un autre général macédonien (Polysperchon), se rendit maître de la Grèce. Il rappela les nombreux exilés politiques, accorda de libres constitutions à diverses cités, Athènes comprise. Cet événement força Phocion à paraître devant les Athéniens pour leur rendre compte de sa conduite criminelle. L'assemblée devant laquelle il comparut était composée en grande partie des citoyens qui revenaient du dur exil auquel les avait condamnés Antipater.
« Quand ces citoyens virent Phocion pour la première fois depuis leur retour, l'antipathie commune qui les animait éclata en de furieuses manifestations. Agonides, principal accusateur, puis Epikurus et Demophilus, trouvaient leurs accusations agréables, savourant d'avance la peine, lorsqu'ils faisaient de Phocion un criminel qui avait prêté la
moments où l'exercice de nos affections est excessivement pénible, c'est . lorsque leur objet excite notre colère. Alors il est bien pénible d'aimer et mieux vaudrait n'avoir dans le cœur que de l'irascibilité. C'est ainsi que, lorsque les sympathies et les affections sont peu développées dans le caractère, et que les passions contraires sont extraordinairement fortes, la jouissance de la malveillance pure devient intense, sans mélange. Rien, si ce n'est un mal venant des maux qu'on a infligés aux autres, ne peut alors interrompre la joie du ressentiment satisfait, le vrai bonheur de l'acteur qui sait se précautionner personnellement. On rencontre parfois dans la vie réelle ces caractères vraiment diaboliques que l'on trouve si souvent dans les romans. Le Quilp de Dickens en est un spécimen bien instructif. Le tempérament irascible à ce degré extrême, n'a pas besoin d'un offenseur actuel, il s'attaquera aux choses et aux personnes les plus étrangères, les plus innocentes.
main au renversement de la constitution, aux souffrances de ses concitoyens déportés, à la soumission des Athéniens à un potentat étranger ; ils ajoutaient à cela la trahison de Peirœus pour Nikanor, et montraient ce nouveau crime courbant plus que jamais les Athéniens sous le joug de Cassandre, alors qu'un édit impérial récent venait de leur promettre l'autonomie. Lorsque l'accusation fut formulée, Phocion fut appelé à se défendre, mais il lui fut impossible de se faire écouter ; à la fin, désespérant du cas, il s'écria : « Pour moi. Athéniens, je me reconnais coupable, je prononce contre moi la sentence de mort pour ma conduite politique ; mais pourquoi allez vous juger ces hommes qui sont près de moi et qui sont innocents ?» — « Parce qu'ils sont vos amis, Phocion, » cria-t-on de tous côtés. Phocion alors se tût ; Agonides proposa alors à l'assemblée de décider par élévation des mains si les accusés étaient coupables ou non ; et s'ils étaient coupables de les condamner à mort. Quelques personnes crièrent que la torture devait précéder la mort ; mais cette proposition sauvage, si contraire au respect que le loi athénienne professait pour le citoyen, fut repoussée non seulement par Agonides mais encore par l'officier macédonien Kleitus. Le décret de mort passa, toutes les mains se levèrent pour l'approuver, tous les citoyens se levèrent pour augmenter encore la grandeur de cette manifestation de leurs sentiments, quelques-uns allèrent jusqu'à mettre des couronnes comme pour fêter une victoire. Pour beaucoup sans doute, ce moment donné à la satisfaction de sentiments unanimes de colère qu'ils considéraient comme légitimes et même comme patriotiques, dût être un des moments les plus heureux de leur vie.»
L'exemple ci-dessus est peut être un des plus remarquables qu'offre le monde ancien. Les transports furieux qui accompagnèrent l'exécution de Robespierre, surpassent pourtant ceux des Athéniens. (V. la description de Michelet, Histoire de la Révolution française^ liv. XXI, chap. 10.)
La tragédie du D"" Young, Zanqa ou la Vengeance de l'Esclave^ est la traduction poétique de la même idée.
IG. — Parfois, dans les occasions spéciales, on qualifie la colère de « juste indignation », c'est lorsque quelque grand crime, ou quelque tort flagrant, en est la cause. Les gens qui violent ouvertement la loi, qui empiètent sur les droits des bons citoyens, les tyrans, les oppresseurs de l'humanité excitent cette sorte de sentiment. Une nation qui se lève tout entière pour secouer le joug d'un despote peut être animée d'une juste colère. On a toujours pensé que cette forme de la colère ne messeyait pas aux plus grands esprits, puisqu'elle est justifiée par l'occasion qui la fait naître. C'est quelque chose de différent quoique de môme espèce que ce qu'on appelle une « noble colère », c'est la colère sous un aspect intéressant, poétique, qui plaît dans une grande scène, un spectacle ou un drame émouvant. La colère d'Achille était théâtrale et non juste. Au point de vue du spectateur, les développements de la passion irascible sont intéressants : et nous décorons du mot « noble » ce qui inspire un puissant intérêt esthétique. Le même tyran qui a allumé dans les cœurs une flamme de juste indignation devient pour le peintre et pour le poète, lorsqu'il résiste seul à la populace ameutée, un sujet émouvant ; voilà la différence qui existe entre nos sentiments moraux et esthétiques.
17. — En morale, et pour maintenir l'ordre dans le monde, le ressentiment est un instrument puissant. Ce n'est pas seulement le choc que produit la colère, mais encore l'expression ou l'aspect de l'émotion qui inspire la crainte et invite les hommes à agir pour l'éviter. La colère forme comme un mur de feu autour de nous. Quand on gouverne les hommes on peut, en manifestant un sentiment de colère, mettre un freina la désobéissance.
D'un autre côté cette passion est une des grandes sources des désordres qui troublent la vie. Une injure, réelle ou supposée, excite la soif de la vengeance, et les manifestations de celle-ci, si elles ne domptent pas l'offenseur, ne font que provoquer de nouveaux actes d'agression. Ainsi par un procédé d'action et de réaction, le mal va se multipliant luimême, et à chaque pas en avant écarte de plus en plus tout espoir de réconcihation. Une simple irritation devient une haine véritable, les individus sont atteints, les lois violées, et le principe du mal règne en vainqueur.