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L'EMOTION DE LA PUISSANCE

1. — (1) Dans mon précédent volume j'ai parlé des sentiments divers qui naissent dans l'exercice des organes musculaires. J'ai dit que ces sentiments étaient très agréables lorsque le corps est sain, fort, dispos, et qu'ils sont un des éléments de la conscience agréable qu'on a de son activité.

(1) Dugald-Stewart est extraordinairement heureux dans la manière dont il expose l'œuvre du sentiment du pouvoir :

« En général, on peut observer, que lorsque nous nous considérons comme les causes d'un effet, nous sentons une sorte d'orgueil, parce que nous sommes conscients de notre puissance ; ce plaisir est le plus souvent proportionné à la grandeur de l'effet produit, comparée à la petitesse de l'effort.

« Ce qu'on appelle communément le plaisir de l'activité, est en réalité le plaisir de la puissance. L'exercice simple ne fait naître aucun effet sensible, n'est suivi d'aucune jouissance, ou d'une jouissance presque nulle. La jouissance, lorsqu'elle existe est purement corporelle.

« L'enfant, encore dans les bras de sa mère, trouve son bonheur dans l'exercice de ses petites forces qu'il applique à toucher tout ce qu'il peut atteindre ; et il est très humilié lorsque quelque accident vient lui prouver son impuissance. Les passe-temps de l'enfant, presque sans exception, peuvent tous lui suggérer l'idée de fion pouvoir. Quand il jette une pierre, tire une flèche, il est heureux de pouvoir produire un effet à une certaine distance de sa personne ; pendant qu'il mesure la distance des yeux, il contemple avec plaisir l'étendue que sa puissance a fait franchir au projectile. C'est en partant du même principe qu'il aime à mesurer sa force avec celle de ses compagnons, et à jouir de la conscience de sa supériorité. Nous n'avons pas besoin de chercher dans les dispositions malveillantes de notre nature, un autre motif des actes de cruauté apparente qu'il accomplit au détriment des animaux inférieurs ; dans ces cas là, les souffrances de l'animal lui échappent complètement, ou du moins sont oubliées dans cet état de plaisir triomphant que communique à un esprit faible et irréfléchi un fol abus de pouvoir. Les jeux actifs du jeune liomme captivent son imagination en lui suggérant

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L'effort mental considéré seulement comme l'exercice d'une des activités du système est de môme une jouissance.

Nous éprouvons de la satisfaction à atteindre le but de nos efforts. Dans tout effort volontaire deux choses influent sur l'esprit : l'état d'activité ou l'exercice; la fin, le but à poursuivre. L'animal rôdant pour trouver sa proie et le paysan qui bôche sa terre éprouvent ce double effet. Ainsi le travail, qui est l'exercice pour se procurer une satisfaction ou pour éviter un mal, est une situation compliquée ou composée et l'émotion qui en résulte est également composée. La grande variété des modes d'exercice actif d'un côté, celle des effets agréables de l'autre, conduit à une classe nombreuse d'émotions composées qui se rapportent à la région de notre activité. Quand un effort très naturel de notre part produit un effet très agréable, la réunion de ces deux plaisirs doit nécessairement créer une jouissance intime. Une combinaison aussiheureuse n'est pas habituelle; ou bien l'espèce d'exercice qui nous plaît le plus ne produit pas d'aussi doux fruits, ou bien, pour atteindre nos fins favorites, il faut des travaux peu attrayants.

Le plaisir propre du pouvoir est quelque chose de plus que

les idées de la force corporelle, de la force d'esprit, de la valeur, du danger. Ce sont les mêmes occupations que Virgile fait justement pratiquer à son jeune Ascagne ;

At puer Ascanius mecliis in vallibus acri Gaudet equo ; jamque hos cursu, jam proeterit illos ; Spumantemque dari pecora inter inertia votis Optât aprtim, aut fulvum descendere monte leonem.

A mesure que nous avançons en âge, comme notre puissance animale diminue, nous cherchons à augmenter notre influence sur ceux qui nous entourent, à les dominer soit par notre fortune ou notre position, soit par notre intelligence, ce qui est plus flatteur, par l'étendue de notre savoir, soit par une supériorité marquée dans l'art de persuader et d'agir avec adresse. Combien l'orateur doit se complaire dans l'idée de sa puissance, lorsqu'il dirige une assemblée, qu'il impose le silence à ses adversaires par son seul génie, qu'il fait converger vers son but les désirs et les passions, et que, sans avoir recours à la force, au faste qui en impose, il devient l'arbitre des nations !

« Nous devons rapporter au même principe une partie du plaisir qui accompagne la découverte des théorèmes scientifiques généraux. De telles découvertes nous mettent en possession d'une foule de vérités ou de faits particuliers, nous ouvrent la clef d'une masse de connaissances dont nous n'aurions pu nous servir auparavant. Elles augmentent en un mot notre puissance intellectuelle comme une machine, un engin, augmente le pouvoir mécanique du corps humain. »

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le simple effort fait en vue d'un but. Il naît de la comparaison entre les manières faciles ou difficiles d'agir. Lorsque la difficulté d'une opération est uniforme, les sentiments qui y sont liés sont ceux que nous avons déjà mentionnés ; le plaisir (ou la souffrance) de l'action et le plaisir du but. Mais supposons qu'une œuvre d'abord accomplie avec beaucoup de peine ou de difficulté, le soit ensuite avec beaucoup de facilité ; dans ce cas le passage d'un état à l'autre donne naissance à un autre sentiment qui appartient à la classe des sentiments de relativité ou de comparaison, c'est une réaction joyeuse, dont l'intensité correspond à la grandeur, à la brusquerie du changement; il se forme dans l'esprit une dépression correspondante quand l'ordre des choses est renversé et qu'on passe du facile au difficile. Ainsi, après une lutte longue et douteuse, lorsque nous sommes vainqueurs, il se produit une joyeuse manifestation excitante particulière à la condition du contraste.

J'ai déjà décrit l'émotion en tant que conscience d'une puissance supérieure, force ou énergie, avec présence devant l'esprit d'un degré inférieur qui permet la comparaison.

2. — La possession et l'exercice du pouvoir donnent, à part toute autre considération, un plaisir de premier ordre. La genèse supposée de ce sentiment semble imparfaite. La situation simple que l'on suppose est celle-ci : une personne ne peut faire une chose aujourd'hui, elle la fait demain; ou bien elle a conscience de quelque augmentation dans les aptitudes mentales ou physiques, c'est ce qui donne naissance aux sentiments de la jeunesse qui se sent croître, sentiments qui sont incontestablement très agréables ; mais est-ce là une base suffisante pour la jouissance si grande que donne l'exercice d'une vaste influence dans le monde ?

Je suis disposé à penser que tout plaisir procuré par un succès remporté contre soi-même, est insipide ; c'est comme lorsqu'on est seul à jouer. La joie du pouvoir, de la supériorité, n'arrive à son plus haut degré que lorsque ce succès atteint une autre personne ; l'élément personnel ou sociable semble nécessaire pour que la puissance soit douce à celui qui l'exerce. Une des choses qui fait que l'homme intéresse l'homme, c'est la possibilité de la domination. Tous les exemples rapportés pour montrer lesjouissances du pouvoir, sont en faveur de cette opinion.

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