‹ Les émotions et la volontéChapitre 50 sur 194 · PLAISIR DE LA PUISSANCE · texte numérisé non relu

PLAISIR DE LA PUISSANCE

3. — L'émotion de ramour a illustre l'iiitéret social sous sa forme la meilleure et peut-être la plus intelligi])le, rattachement et la tendresse réciproques. Avec l'émotion de la colère nous avons vu des sentiments agréables de la plus haute importance engendrés par des relations sociales qui sont le contraire d'amicales. Auxquels de ces sentiments celui du pouvoir se rattache-t-il le plus aisément ? L'hypothèse de Stewart est plausible : le pouvoir serait le fondement du plaisir de la malveillance. Les faits cependant s'adaptent également à la supposition contraire : la malveillance est la base de la jouissance de la puissance. Il y a en réalité un grand rapport entre les deux situations. Que nous éprouvions une grande et profonde satisfaction à nous venger, cela est indéniable. La souffrance obverse comprend, outre la peine, un sentiment de dégradation, d'humiliation envers celui dont on est la victime. Maintenant, c'est un incident dans la possession du pouvoir que d'être le vengeur et non le vengé. En fait, lorsque nous sommes très puissants nous pouvons jouir de la souffrance des autres, sans, ou avec un prétexte d'injure, pendant que nous pouvons échapper à cette souffrance.

J'ai peur que le plaisir de la puissance sous sa forme la plus grossière, la plus brutale et peut-êre aussi la plus stimulante, soit le plaisir de faire souffrir les autres, d'accomplir sans prétexte ce que la colère fait avec justification. Les deux sentiments sont donc presque identiques au fond. Et la malveillance pure correspondrait aux excès du pouvoir plus encore qu'à ceux de la colère.

4. — Mais la puissance est un nom qui couvre beaucoup de choses et toutes ne ressemblent pas à la cruauté basse. Le pouvoir a un grand nombre de points de ressemblance avec la propriété et la richesse, comme elles il comprend les moyens d'acquérir ce qui est agréable aux sens et d'éviter ce qui est désagréable. Il peut le faire directement en employant les autres; ainsi un homme qui a beaucoup de serviteurs leur ordonne de faire ce qu'il désire; il peut le faire indirectement en mettant la main sur des possessions autres, comme le maraudeur. Enfin le pouvoir provoque la flatterie et la servilité.

De plus les plaisirs de l'amour dépendent du pouvoir. On chasse les rivaux, on exerce un protectorat, on gagne l'affec-

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tion. Si un homme a des idées larges, généreuses, philanthropiques, il a besoin de puissance pour vaincre les oppositions, et avec cela il peut être aussi doux avec le tyran brutal et grossier qu'avec l'esprit le plus bienveillant.

Nous voyons ainsi que la valeur considérable qu'on attribue justement aux plaisirs de la puissance vient, non pas du sentiment mesquin qui anime l'homme remuant actuellement une pierre qu'il ne pouvait soulever six mois auparavant, mais de l'identification de ces plaisirs aux trois grandes sources de la sensibilité humaine, les sensations agréables, la colère, l'amour. Cette valeur s'augmentera chaque fois que s'ouvrira une nouvelle source de plaisir ou que les anciennes deviendront plus abondantes.

5. — L'agrégat qu'on appelle sensations agréables comprend les moyens d'obtenir les plaisirs des sens et d'en éviter les souffrances ; une de ces sensations est plus que toutes les autres identifiée à la possession du pouvoir ; c'est l'élément musculaire qui renferme les deux extrêmes : peine excessive, exercice délicieux. Quand, par une augmentation de puissance ou de moyens d'une espèce quelconque, nous passons du labeur à l'aisance, la réaction est agréable et augmente sans doute à la vue de nos semblables dans l'état premier par lequel nous avons passé. Attendu que le travail (qui dépasse de beaucoup la limite où l'exercice est une jouissance) est la trame de notre existence, tout ce qui l'écarté pour un temps est le bienvenu ; et de quelque nom que nous qualifions cet accident heureux, il désignera ce qui fait le bonheur d'une vie.

Le génie d'Addison décrit par Pope est aussi enviable que rare :

« Né pour vivre, causer et écrire sans peine. »

Le sentiment du sublime ne semble pas devoir nécessairement contenir le sentiment du pouvoir qu'on a sur les destinées des êtres vivants (quoique cela arrive souvent) ; mais il comprend au moins le sentiment de réaction agréable après l'oppression du travail. Quant, après avoir exercé nos facultés jusqu'aux limites extrêmes de travail qu'elles peuvent supporter, nous arrivons à être incapables ou presque, d'atteindre nos fins, si alors nous sommes transportés à un état où nous obtenons tout ce que nous désirons à la suite d'un

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