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CHAPITRE XI

1. — Le mot « moi » (self) a beaucoup de significations en dehors de celle que nous voulons lui attribuer dans ce chapitre.

I. — Comme il est impossible de connaître l'existence à aucun degré, si ce n'est comme se rapportant à l'esprit individuel, on doit regarder l'univers de chacun comme conforme au moi. C'est la théorie qu'on appelle ordinairement : Idéahsme.

II. — Généralement on reconnaît une distinction entre l'esprit sujet et ce quelque chose distinct en forme, extérieur, agissant sur l'esprit, qu'on appelle matière, monde externe ou étendu, l'objet le non-ego^ ce qui n'est pas le moi. Il y a certainement une différence entre l'esprit sentant et la chose sentie, entre celui qui perçoit et la perception, entre celui qui conçoit et la conception, et ainsi de suite ; mais cette différence pour moi ne vient pas de ce qu'il y a personnalité d'un côté et négation du moi de l'autre. Je reviendrai sur la différence réelle dans le dernier chapitre de ce volume.

III. — Il y a un état d'examen intérieur où nous considérons que les sentiments et les opérations de l'esprit doivent être contrôlés et étudiés parce qu'ils forment un contraste avec l'activité des organes agissant sur les choses extérieures. Quand nous réprimons nos craintes, nos colères, dans un but de discipline mentale, quand nous étudions les lois de la pensée et du sentiment dans un but instructif, on dit souvent

que nous avons conscience de iious-mêmes par opposition à d'autres actes, bêcher, filer, bâtir, qui s'accomplissent en vue du monde extérieur.

IV. — La force impulsive, la spontanéité, les tendances originales, peuvent être étudiées comme un aspect du moi contrastant avec la soumission au choc et aux influences extérieurs. Grande est la différence entre une manifestation de vigueur naturelle, libre de tout contrôle, et la circonspection, la contrainte imposée par les sentiments des conséquences qui peuvent suivre toute action.

V. — Les plaisirs, les souffrances totales, besoins, désirs, actions d'un individu constituent le moi distingué par les qualités contraires de toutes les autres choses indifférentes. Ce qui touche à notre-bien être, ce que nous sentons, ce que nous faisons pour lui, voilà le but de notre vie, ce qui en constitue la grosse affaire, celle où tout notre être est engagé. L'intérêt qu'on prend à la vie donne une signification bien caractérisée du terme à définir.

VL — Une partie de nos intérêts collectifs ne renferme en aucune façon les intérêts d'autres êtres, les négUge ou les contrarie positivement; elle ne tient aucun compte de la sympathie et du dévouement. L'amour de soi (ou comme on dit avec une intention de blâme, l'égoïsme) est la désignation spécifique de cette sphère resserrée d'intérêts.

Même lorsque nous faisons entrer dans le cercle de nos affections, une ou plusieurs créatures vivantes, notre amour peut encore être teinté d'égoïsme. Comme membres d'un groupe domestique, nous pouvons renoncer au moi, mais l'affirmer au plus haut degré en face d'étrangers. L'égoïsme sort donc non seulement de l'individu, mais encore des petites sociétés où l'affection dévouée peut régner à l'intérieur.

2. — Nous devons maintenant étudier une classe d'émotions encore plus restreinte, plus choisie, et qui est formée des qualités que nous possédons, qualités qui chez les autres hommes inspirent des sentiments d'amour, de respect, d'estime, ou bien le contraire. Tout attribut qui impressionne notre esprit, parce qu'il est manifesté par nos semblables, produit aussi un effet particuHer lorsque c'est nous qui manifestons cet attribut. On éprouve un grand plaisir à contempler sa propre excellence, sa puissance, sa grandeur ou ses

autres caractéristiques importantes. C'est un mode spécial de l'émotion du moi; c'est ce qu'on appelle la satisfaction de soimême, l'estime de soi, la suffisance, l'orgueil.

Cette émotion prend un aspect un peu différent et surtout plus satisfaisant, plus intense, quand notre conduite, notre caractère provoquent l'admiration, l'amour, l'estime de ceux qui nous entourent. Cette satisfaction et le désir qu'elle engendre prennent les noms de vanité, amour de l'approbation, désir de gloire.

ESTIME Eï SATISFACTION DE SOI-MÊME

3. — Il est facile de comprendre les premiers sentiments égoïstes cherchant les sensations agréables et les plaisirs émotionnels, amour et colère. Que nous les considérions individuellement comme plaisirs de plusieurs sens séparés, ou collectivement dans les agrégats, propriété, puissance, liberté, estime sociale (évaluation des jugements de nos semblables), ce dont nous avons à tenir compte, c'est toujours l'opération du plaisir et de la souffrance sur la volonté qui cherche l'un et évite l'autre. Notre égoïsme, en somme, n'est que le dévoûmentde notre personne à la poursuite des choses bonnes de la vie, prises en masse, notre résolution de tirer des choses le meilleur parti possible. L'égoïsme, l'amour de soi, ne signifient pas autre chose.

4. — Mais quand nous étudions la signification des mots : estime de soi, pitié de soi, complaisance pour soi, contentement de soi-même, admiration de soi, on s'aperçoit que l'émotion du moi a quelques aspects différents. Il y a là un élément de réflexion, de conscience de soi-même, d'évaluation personnelle qui n'entrait pas dans l'égoïsme simple tel qu'il a été défini plus haut. L'attention se tourne sur le moi en tant que personnalité avec le même genre d'effort que pour la contemplation des autres personnes. Nous avons l'habitude de scruter les actions et la conduite de ceux qui nous entourent, d'assigner plus de valeur à un homme qu'à un autre après avoir comparé les deux, à le prendre en pitié dans son malheur, à sentir plus de complaisance pour une personne que pour une autre, à féliciter un homme lorsqu'il réussit là où nous désirions qu'il ait gain de cause, à admirer la gran-

deur, l'excellence que montrent nos semblables. Tous ces exercices sont essentiellement sociaux comme l'amour ou la colère ; un individu isolé ne pourra jamais les atteindre. Par quel moyen donc, à l'aide de quelle fiction tournons nous nos émotions sur le moi ? Comment arrivons nous à obtenir quelque satisfaction en mettant le moi à la place de notre semblable ?

5. — Peut-être l'acte réfléchi sous sa forme la plus simple est-il ce qu'on appelle évaluation de soi-même, estime de soi; peut-être commence-t-il, s'appuie-t-il sur l'observation des actions et de la conduite de nos semblables. Nous faisons bien vite des comparaisons entre nos voisins, nous voyons que l'un est plus fort que les autres, qu'il fait plus d'ouvrage et peut-être reçoit en conséquence un salaire plus élevé. Nous voyons qu'un autre témoigne plus de bonté et en retour reçoit plus d'amour. Nous voyons quelques individus surpasser ceux qui les entourent par leurs hauts faits vraiment étonnants, et la foule fixer sur eux des regards d'admiration. Nous acquérons ainsi une série d'associations fixées par les personnes, favorables à ces personnes si elles sont supérieures, défavorables si elles sont inférieures. Nous estimons que l'homme fort et laborieux doit recevoir une forte récompense, et que son lot est meilleur que celui de beaucoup d'autres. Désireux comme nous le sommes par une disposition primitive de notre être, de posséder les choses bonnes en voyant ces choses arriver à l'homme qui fait de grands efforts pour les acquérir, nous sentons que nous respectons ces efforts et nous souhaitons être à la place de cet homme. Nous savons que nous faisons aussi des efforts pour atteindre ces choses bonnes, et en observant ceux que font les autres, nous pouvons les comparer avec les nôtres ; ces comparaisons tirent leur intérêt de leurs conséquences.

Ayant donc d'abord considéré les autres personnes comme accomphssant des travaux plus ou moins considérables et en tirant des fruits en conséquence; de plus, nous trouvant nous-mêmes exactement dans la même position que nos semblables ; nous arrivons à trouver que ce n'est ni difficile, ni dépourvu d'intérêt de nous contempler nous-mêmes travaillant et payés en retour. En astronomie l'idée que représente le mot planète a d'abord été acquise par l'étude de Jupiter, Mars, Vénus, etc., c'est en partant de ce point qu'on a

ensuite appliqué le terme à notre terre, ce que nous n'aurions pu faire si nous n'avions connu que la terre.

De même que nous décidons entre deux hommes lequel mérite le mieux de recevoir une grande part de bonheur, de même nous décidons entre nous-mêmes et tous les autres hommes, bien qu'alors nous puissions être influencés par nos propres souhaits. Le sentiment de notre valeur personnelle lorsqu'il est poussé à l'excès et devient un défaut, est simplement notre appétit déréglé pour les choses bonnes, notre préférence du meum au tuum dans la comparaison des mérites. Nous désirons une large part de bonheur pour nousmêmes ; influencés par ce désir nous arrivons à croire que nos œuvres, notre puissance de travail, nos titres, nous méritent cette part supérieure. Une estimation de soi-même qui n'aboutirait à rien serait insipide et peu profitable. L'estimation de soi, c'est la demande qu'on fait d'une part dans les bonheurs de la vie.

Enfin la manifestation delà conviction de sa propre justice, implique une prétention mal placée au respect et à l'estime qui s'attachent à la haute valeur morale.

6. — Un nouveau degré dans l'opération de la réflexion appliquée à soi-même, c'est la pitié pour soi-même ou appropriation du plaisir qu'on prend à plaindre les malheurs d'autrui. Quand un homme est la victime d'une spoliation, d'une injustice, quand il est privé de ses droits, tout spectateur dont l'esprit est bien fait le plaindra ; c'est une des situations les mieux faites pour inspirer la pitié. De plus la pitié renferme un élément de plaisir quoiqu'elle naisse de la souffrance, et peut-être s'y perde, lorsqu'on y porte assistance; ce plaisir c'est la récompense qu'on reçoit pour être entré dans les malheurs des infortunés. Nous pouvons étendre au moi cette suite d'opérations. Quand nous sommes privés de droits que nous considérions comme mérités, quand nous sommes ouvertement spoliés, le malheur delà situation fait naître l'effet que nous avons expérimenté en considérant un malheur semblable chez les autres. La stimulation première, le sentiment de l'injustice, est à son maximum de force dans notre propre cas, si bien que la pitié se répand avec plus de profusion quoique d'une façon que nous pouvons appeler factice et non réelle. Cependant comme nous pouvons considérer le moi comme une autre personne, nous pouvons ressen-

tir pour ce moi l'émotion de la pitié qui s'éveille en faveur d'autrui placé dans la même situation. Nous trouvons une sorte de consolation dans cette pitié que nous versons sur nous-mêmes, c'est ce qu'on appelle le luxe du chagrin. Le plaisir de la pitié dont la manifestation spéciale sont les larmes, prend sa source dans un soulagement organique, puis, par un lien que nous ne pouvons qu'indiquer, il devient une manifestation d'amour et c'est à ce fait qu'il doit sa douceur particulière et féconde. Gomme , grâce à l'intervention de l'amour, nous sommes arrivés à faire de la pitié un plaisir, nous retirons un bénéfice de cet adoucissement dans nos propres malheurs. Cependant se laisser aller à cette pitié complaisante, c'est relâcher le jeu des énergies ; on le considère donc comme un manque de caractère qu'on ne justifie que lorsqu'il s'agit de natures faibles.

7. — Par les termes, complaisance pour soi-même, satisfaction de soi-même on indique une jouissance positive qui naît de la vue de nos mérites. Là, comme ailleurs, le point de départ est l'observation de l'excellence ou des bonnes qualités d'une autre personne accompagnée plus ou moins d'amitié ou d'amour. Mais l'intérêt fixé sur soi , au lieu de l'être sur les autres, renferme un élément d'infériorité ; car, il est dans l'essence de l'amour qu'il y ait une seconde personne pour y répondre; « l'amour de soi », ce ne peut être qu'une expression prise au figuré. D'un autre côté cependant la satisfaction de soi-même a le même attrait que l'évaluation de soi-même ; il s'agit toujours de chercher la plus grande part de bonheur possible. C'est, au fond ce qui constitue le charme de la complaisance pour soi-même. Sous sa forme particulière, lorsqu'il s'agit de la contemplation de l'étendue des avantages et des possessions, on trouve à peine trace de l'opération réfléchie ; il y a seulement là conscience de ressources supérieures. « N'est-ce pas cette grande Babylone que j'aie bâtie? » Voilà qui peut être de la complaisance de contemplation de soimême, mais en somme ce n'est rien de plus que le sentiment d'un grand pouvoir. Il n'est pas besoin de mérites personnels pour que la satisfaction de soi-même se manifeste sous cet aspect; la richesse, les privilèges dus à la naissance et non à la valeur personnelle , les avantages extérieurs peuvent suffire pour lui donner naissance.

Aristote pensait que les dieux ne s'inquiétaient pas des

hommes, mais trouvaient leur bonheur dans la contemplation perpétuelle de leur propre grandeur. C'est là la pure satisfaction que provoque la possession de toutes les puissances, mais ce n'est pas l'opération réfléchie qu'impliquent les félicitations complaisantes qu'on se donne à soimême.

8. — Le respect de soi-même est un sentiment plus élevé que tous ceux décrits précédemment ; ce n'est pas seulement la recherche égoïste des choses bonnes, c'est un sentiment noble, estimable. Il cache l'idée de faire quelque chose pour les autres; voici comment: Un homme s'estime très haut, et attend quelque chose en retour et en proportion de cette estimation. 11 reconnaît aussi qu'en fait, une telle attente de sa part suppose une attente légitime de la part des autres; et il est prêt à y répondre. Il ne fera rien de ce qui aux yeux de ses semblables serait incompatible avec la haute estimation qu'il a fait de ses propres mérites et droits. Un homme qui occupe un rang important se respecte lui-même quand il s'écarte des jouissances populaires et dédaigne de pauvres gains.

L'orgueil, avec sa meilleure signification, exprime aussi la même idée. Il y a dans l'orgueil une certaine complaisance égoïste, mais aussi la réserve du mérite conscient qui ne fait pas de réclame. L'homme fier reste en somme le créancier de la société, il sent qu'il a droit d'obtenir sans chicane ces demandes si au-dessous de ce qu'elles pourraient être, parce qu'elles sont assises sur de fermes fondements.

L'orgueil qui ne renferme pas la noble qualité qui le légitime, s'appelle de la hauteur. Être hautain, c'est s'arroger une certaine supériorité sans grâce, sans condescendance, et ne jamais oublier cette supériorité supposée dans aucun cas.

9. — La hauteur poussée à l'excès devient la croyance qu'on peut se suffire à soi-même; c'est la forme extrême du désir de ne dépendre de personne, d'aucune façon. Personne ne peut, absolument parlant, se suffire complètement à soimême, c'est une question de manière de faire et de degré.

Si un homme se tient à l'écart évitant autant que possible l'échange de services, n'étant ni débiteur ni créancier, il se suffit à lui-même dans un sens, mais d'une façon qui n'a rien de méritoire. La société ne gagne ni ne perd avec lui. Pour

que cet homme fût vertueux il faudrait qu'il rende service à ses semblables sans rien leur demander en retour, enfin pour qu'il fût grand il faudrait qu'il supporte l'abandon dans les circonstances difficiles, et que seul il brave même les opinions hostiles. Diogène le cynique et Socrate étaient des hommes qui . se suffisaient à eux-mêmes de deux façons différentes.

Cette attitude ne renferme rien de subtil, de difficile à expliquer, elle ne contient pas cette opération réfléchie que nous avons trouvée dans l'évaluation de soi-même et la pitié pour soi-même.

10. — Le sentiment de l'approbation nous ramène à la situation primitive des êtres humains croissant sous l'influence de la société. De même que les enfants sont affectés par un sourire ou un froncement de sourcil, de même il existe un sentiment instinctif ou héréditaire d'approbation et de désapprobation. Il est renforcé par l'éducation, par l'association constante de conséquences agréables avec l'un, de conséquences pénibles avec l'autre. Le sentiment moral, croit-on, se forme dans la période de l'éducation. Le degré d'intensité des sentiments que provoque l'approbation ou la désapprobation, correspond au degré de dépendance dans lequel nous sommes par rapport au bien ou au mal, envers ceux que nous associons avec ce bien et ce m^. Dans tous les temps, dans toutes les circonstances, ces sentiments ont été un élément puissant dans la vie humaine, un puissant motif de conduite pour l'homme. Comme nous vivons toujours sous l'empire de ces sentiments, nous nous dirigeons aussi toujours d'après eux. Quand notre position nous expose à des vents contraires, à l'approbation des uns et à la désapprobation des autres pour les mêmes actes, nous cherchons à nous endurcir contre le blâme et à nous conserver l'approbation. Nous essayons alors de faire une estimation réelle de la valeur de la louange et du blâme, des conséquences bonnes ou mauvaises pour nos intérêts qu'auront l'un et l'autre, et de détruire ainsi, autant que possible, l'association qui existe entre les signes de mécontentement et les consé-

quences qui suivent. Nous ne pouvons jamais être absolument insensibles à l'expression du mécontentement; cela montre combien est forte la chaîne qui a été forgée par la longue expérience du mal que nous en éprouvons ensuite.

11. — L'effet pénible de la désapprobation, et le plaisir opposé de l'approbation dépendent d'abord, pour ce qui regarde les grands intérêts de la vie, du degré de dépendance qui nous attache à celui qui exprime cette approbation ou cette désapprobation. Ils dépendent ensuite de notre sympathie, de notre attachement, de notre respect, et suivent alors toutes les lois qui gouvernent nos sympathies. La désapprobation d'un supérieur donne une secousse pénible et bouleversante ; la censure exprimée par celui auquel nous sommes attachés, que nous admirons, ne serait pas moins amère, quoique d'une façon différente. Dans la comparaison de nos plaisirs et souffrances, voilà une souffrance qui peut être classée parmi les plus pénibles.

La manière habituelle d'amoindrir la secousse, est d'estimer, s'il est possible, très bas la personne qui désapprouve. C'est là le remède qu'on oppose aux censures injustes de l'esprit de parti ou de la méchanceté personnelle.

12. — Se sentir admiré , c'est quelque chose de différent que se sentir approuvé ; c'est un sentiment lié au sentiment de l'excellence personnelle, c'est l'extension, par sympathie, du sentiment de complaisance pour soi-même^ décrit plus haut. Etre supérieur aux autres, par une des qualités qui intéressent les hommes, qu'elle soit physique ou morale, c'est éveiller l'admiration ou la louange qui augmente notre complaisance pour nous-mêmes et étend le plaisir. Les qualités les plus utiles, l'accomplissement du devoir, gagnent l'admiration, les quahtés extérieures brillantes, de même. La plus haute influence que l'homme puisse exercer sur l'homme combine l'admiration et l'approbation ; le sentiment que fait naître un bienfaiteur illustre, un Timoléon ou un roi Alfred, est l'expansion des sentiments les plus élevés d'approbation et d'admiration.

Se sentir admiré, peut être la première révélation de sa propre supériorité. James Mill au moment où son fils quitta la maison paternelle, lui recommanda de se mettre en garde contre l'admiration.

Les louanges sont des stimulants qui provoquent la

complaisance pour soi-même. L'homme d'État heureux « Ut son histoire dans les yeux de la nation ». Ces stimulants agissent surtout lorsque nous venons de manifester notre propre capacité par de nouveaux efforts , de nouveaux résultats, conséquences d'actions que nous avions déjà faites.

13. — La flatterie, l'adulation, impliquent excès, sinon mensonge, dans le compliment. C'est un art qu'on cultive (jusqu'à certaines limites assignables) dans les sociétés polies. La gloire est la forme la plus large, celle qui renferme le plus d'ostentation, de l'admiration humaine. Les processions triomphales, les couronnes données au Capitole, les fanfares des trompettes, « le tumulte de l'acclamation » remuent et enivrent les cœurs plus que toute autre chose. Pour obtenir ces récompenses on oublie la souffrance, on supporte la fatigue, on brave le danger jusqu'à mettre sa vie en péril.

On peut trouver réputation et gloire dans une ovation publique, dans les échos multipliés d'une grande société. Voir son nom connu du monde entier, survivre aux siècles, voilà une destinée qui allume tous les cœurs , qui paraît à tous ce qu'il y a de plus enviable pour un mortel. On a bien traité il est vrai la gloire posthume d'absurdité et de paradoxe puisqu'elle ne commence que lorsque le sujet est mort. Mais elle n'en est pas moins une des formes du plaisir idéal. Celui qui héritera de la gloire s'enflamme, de son vivant, aux honneurs qu'on rendra plus tard à son nom, et les hommages qu'on rend à ceux qui ne sont plus agissent en réalité sur lui. Dans les honneurs sont comprises toutes ces marques de respect, de considération, de déférence, que l'on rend en société à ceux qui occupent une place élevée, par l'oftice ou la réputation. Les applaudissements peuvent être accordés par la foule, comme au théâtre , ou par une élite, comme lorsqu'il s'agit de beaucoup de travaux intellectuels. Il y a moins de manières démonstratives de rendre honneur. Un simple regard peut indiquer l'estime et être accepté comme tel par l'âme affamée de louanges. Le compliment peut être impliqué, insinué, et ainsi ne pas se présenter sous la forme de flatterie ouverte, qui froisse si souvent les esprit délicats. La jalousie (invidia) que font naître souvent les honneurs rendus, est aussi une des circonstances qui nous révoltent

contre les formes grossières de la flatterie. La société moderne a jeté im certain discrédit sur la jouissance des plaisirs de la louange du moi , et c'est ainsi qu'une personne qu'on acclame peut éprouver un sentiment de honte. A cause de toutes ces raisons, il y a longtemps qu'on considère comme un raffinement la transformation des louanges dites en face, en des modes plus détournés, plus couverts de flatterie. La vanité, la vaine gloire, voilà ce que cultive l'individu qui, persuadé de sa propre importance, brigue toute distinction. Le glorieux , non content de sa propre estime, cherche celle des autres, et si on ne la lui accorde pas, il cherche toutes les circonstances qui forceront ses semblables à fixer les yeux sur lui, et qui pourront tourner à sa propre glorification.

14. — Les artifices de \si j)olitesse appartiennent à notre présent sujet. Les courtoisies de la vie sont jusqu'à un certain point des manifestations de tendresse et de sympathie, mais souvent elles ne s'adressent qu'à Vamour-propre de la personne qui les reçoit. Le compliment direct, une démonstration respectueuse, l'offre d'honneur, l'expression de la déférence, voilà les formes positives de politesse, qui doivent être accompagnées de tous les efforts possibles faits pour éviter de blesser l'importance personnelle de nos semblables. Le sentiment de complaisance pour soi-même est un des grands a intérêts » de la société, c'est comme la vie ou la propriété, il y a des lois pour le protéger. Il n'est même pas permis d'exprimer sa propre et honnête conviction quand la dignité des autres peut en souffrir. On n'est pas toujours libre de faire entendre la vérité à des « oreilles polies ».

15. — De même que les comphments ne sont que l'augmentation agréable des félicitations qu'on s'accorde à soimême, de même la censure, la désapprobation, le blâme, l'injure, le mépris, l'infamie, augmentent le sentiment de l'humiliation du moi, ou du moins en augmentent la souffrance. De même que les contraires de ces derniers termes, sont la chaleur et la lumière dans une existence, de même les termes eux-mêmes produisent le malheur, la crainte, et assombrissent la vie extérieure. Si une personne se sent coupable d'un crime envers la société, d'une omission dans ses devoirs, d'une faute contre la loyauté, l'indignation publique achève de la jeter dans la poussière ; saisie de

remords, de regrets, elle résigne tous ses titres à la considération, est prête à se soumettre à la décision des puissances offensées qui peuvent la déclarer criminelle.

16. — On explique le sentiment de la honte par la crainte d'être condamné ou mal jugé par les autres. Une censure infligée sous les regards hostiles d'un grand nombre de spectateurs,voilà ce qui constitue une honte publique. Onpeut encore être honteux d'avoir commis un acte qu'on désapprouve en général et que nos semblables censurent en eux-mêmes sans peut-être le blâmer immédiatement. C'est le cas le plus fréquent dans la vie sociale ordinaire. Connaissant la sévérité avec laquelle on juge toutes les infractions au décorum conventionnel, nous sommes humiliés lorsque nous nous sentons coupables d'une bévue ; et nous pouvons facilement imaginer quelle est la sentence qui ne nous accable pas actuellement. Dans tous ces cas, la souffrance est exactement la même que si la désapprobation était ouvertement exprimée.

17. — Nous pouvons remarquer, avant de conclure, l'influence de l'éducation et de l'instruction sur l'émotion que nous venons d'étudier.

Ayant pour objet principal l'excellence personnelle, et étant une des grandes sources de satisfaction humaine, cette émotion engage puissamment à la culture du moi et à l'utilité active, elle pousse à chercher avec ardeur toutes les bonnes qualités qui frappent notre esprit ou celles qui impressionnent notre entourage, ainsi qu'à éviter toutes celles qui ne plaisent pas à la société. Le sentiment de l'estime de soimême, comme tous les autres égoïsmes, se cultive à l'excès ; c'est-à-dire que nous avons une tendance à augmenter d'une façon déloyale les louanges, les honneurs, l'admiration qu'on nous paie. En général, il nous est plus facile de nous arrêter à comtempler nos propres actions, notre caractère, que d'être frappés par les bonnes qualités des autres. Le frein, le contre-poids de V amour-ijrojDre excessif, c'est la faculté d'admirer les autres, de sympathiser avec eux et avec les choses autres que le moi. L'admiration, l'amour, la sympathie en général, nous sortent de nous-mêmes, nous rendent capables de prendre plaisir à voir, sinon à augmenter le bien que possèdent nos semblables.

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