COULEUR ET FORME
7. — Parmi les sens nous devons d'abord parler de la vue dont les plaisirs primitifs peuvent prendre rang parmi les esthétiques. Les effets optiques élémentaires sont la lumière, la couleur, l'éclat ; ils ont, en total, la faculté de donner une grande somme de plaisirs. Il est curieux de chercher jusqu'à quel point leur efficacité est empruntée, dérive de certaines associations. Pour ce qui a rapport au charme particulier de l'éclat, je crois qu'on peut être aidé par la suggestion de la personnalité. J'hésite à décider si certaines couleurs n'ont pas une influence organique primaire augmentée par certaines connexions extérieures ; cela est pourtant possible et même probable. S'il y avait une prédisposition héréditaire en faveur du spectacle de la nature, le bleu et le vert devraient être préférés au jaune par exemple, et, à cause des êtres vivants, le rouge serait la couleur favorite, celle qui inspirerait un intérêt continu. Si d'un autre côté les couleurs étaient indifférentes, les associations qu'elles rappelleraient sans influence, la seule condition qui ferait qu'une couleur est agréable, serait son alternance avec d'autres ; et cependant, en se plaçant sur ce terrain, il me paraît difficile d'expHquer les préférences et les partialités de chacun en faveur de certaines couleurs (1).
(1) « Selon toute probabilité, les premières idées de beauté viennent des couleurs. Bien avant que les enfants trouvent dans la beauté des formes et des mouvements un plaisir (ce qui exigerait, rien que pour la perception, un certain effort d'attention et de pensée), leurs yeux cherchent déjà les colorations brillantes, les lumières éclatantes, et en jouissent. J'incline à croire que dans le jugement d'un paysan sur la beauté, même dans une évaluation des perfections d'une forme féminine, cet élément composant de la beauté a la plus grande part; lorsqu'il s'agit de la nature inanimée, je crois même que c'est le seul élément dont il jouisse. C'est de l'effet produit par la riche coloration des nuages dorés par le soleil levant, que Akenside infère l'existence des semences du goût, puisqu'il est impossible de les découvrir dans d'autres mains que celles de la nature :
Demandez au jeune homme Qui rentre au foyer après le dur labeur D'un jour d'été, pourquoi, oublieux de ses peines Et du repos qui l'attend, il s'attarde à suivre Les rayons du soleil qui percent à travers les nuages d'ambre Sur tout l'ouest du ciel; bientôt, malgré La rude expression de son visage et ses airs incultes, n se sent ému de ce spectacle au delà de tout ce qu'on peut dire, l\ sent la forme de la beauté souriant à son cœur.
« Parmi les différentes espèces de beauté, dit M. Addison, c'est dans la contemplation des couleurs que les yeux trouvent le plus de plai^
224 LES ÉMOTIONS ESTHETIQUES
La forme visible a une influence égale aux effets optiques. Une partie du plaisir de la forme est certainement une pure sensibilité musculaire des muscles de la vision ; mais pour la plus grande partie, ce plaisir résulte de l'ensemble des associations avec des personnes ou des choses. Nous voyons cela surtout dans l'appréciation des circonstances, la ligne droite est agréable dans un cas, dans un autre ce sera la ligne courbe.
L'ouïe est encore un sens esthétique, le plaisir d'entendre comprend non seulement les effets agréables des tons simples mais encore ceux des accords et séquences mélodieuses. Ces plaisirs sont variés par le temps, l'intensité, le volume, l'ampleur ; ils appartiennent à l'art musical.
8. — Puis vient ensuite la coopération de l'intelligence dans la formation des matériaux de l'émotion esthétique. J'ai déjà donné à entendre que des sensations d'un rang inférieur pouvaient s'élever jusqu'à devenir des plaisirs idéaux. Ainsi quand l'exercice musculaire, le repos, la fatigue sont seulement suggérés à l'esprit, quand, par exemple, nous regardons faire de la gymnastique, danser, patiner, ces exercices deviennent les sources d'un intérêt plus raffiné. En perdant leur nature égoïste, ils peuvent affecter un nombre iUimité de personnes, et prennent ainsi ce caractère libéral essentiel à l'art. Les sensations de la vie organique sont rehaussées de la même façon. Tant qu'elles sont renfermées dans le cadre de notre expérience actuelle ou même de notre expérience passée ou à venir, elles sont exclues du domaine que nous étudions présentement ; mais quand on les considère isolement, abstraction faite d'un individu qui les accomplit, elles deviennent la propriété de l'artiste. Ainsi l'intérêt que nous prenons à la nutrition, à la subsistance de la vie animale, est un intérêt qui n'a rien d'exclusif. Une circonstance secondaire, respirer de l'air pur et libre , apporte à l'esprit l'idée d'une respiration abondante qui réjouit; elle est très intéressante et assez élevée pour être digne du pin-
sir. Nulle part dans la nature nous ne trouvons de plus beau et de plus agréable spectacle que celui du ciel au lever ou au coucher du soleil, et ce spectacle est uniquement composé des différents jeux de lumière qui se jouent à travers les nuages dans des situations différentes. Voilà pourquoi les poètes, qui s'adressent toujours à l'imagination, empruntent aux couleurs, plus qu'à toute autre chose, leurs épithètes. » (Stewart, Sur le Beau.)
ceau de l'artiste. En réalité un peintre ne peut avoir de plus grand succès qu'en inventant des scènes et des effets qui fassent qu'on sente puissamment et comme actuellement cette fraîcheur et cette liberté rien qu'à la vue de son tableau. La jouissance actuelle de la chaleur ou du froid est sensuelle pour parler ainsi, mais la suggestion de ces effets à l'esprit de l'observateur par des circonstances associées couleur, lumière, ombre, devient raffinée, artistique. Nos propres états de faim, nos actions pour prendre notre nourriture, ont un genre inférieur d'intérêt quoique, peut-être pour nous individuellement, il s'agisse ici de nos expériences les plus durables, les plus profondes ; lorsque nous contemplons Sancho Pança perdant son dîner par les ordres du médecin, cette contemplation appartient à la sphère élevée de l'intérêt exclusif. Les apparences qui indiquent la propreté ou l'absence de toute cause de dégoût, sont d'agréables associations avec l'annulation de souffrances organiques. Les odeurs douces auxquelles on fait une allusion qui vous les rappelle vivement, appartiennent au genre de plaisir que nous étudions. Homère parle de la douce odeur qu'exhalaient Andromaque et Aphrodite. Un toucher chaud et délicat peut être reproduit idéalement et c'est alors un plaisir purement esthétique. Les objets de l'ouïe et de la vue qui en eux-mêmes peuvent constituer des plaisirs communs et libéraux, sont encore plus élevés et plus nobles en idée ; lorsque par exemple on ramène devant l'esprit des scènes de beauté naturelle, à l'aide de mots qui font image. Tout ce qui donne un cachet plus intellectuel aux objets de plaisir, pourvu que ces objets restent dans le domaine de la compréhension générale, élève le caractère de ces objets et les rend plus généraux. C'est là qu'est la supériorité de la Httérature sur tous les autres beaux-arts. 9. — Vient ensuite l'étude des émotions. Ici encore il faut tenir compte du grand couple opposé : l'amour et la malveillance. Leur influence sur l'art correspond à leur œuvre si compliquée, en tant que plaisirs. Ces plaisirs ne sont d'abord pas esthétiques parce qu'ils sont limités à des individus : l'amour des parents pour leur enfant est exclusif. Mais ils prennent bien vite le caractère idéal et produisent de grandes jouissances lorsque l'art ou le récit les peint. Non seulement ils éveillent l'intérêt si absorbant de la personnalité, mais ils Bain. — Émotions et Volonté. 15
extraient cet intérêt du monde impersonnel en évoquant à un degré extraordinaire les similitudes"personnelles.
Il y a sans doute des sources d'émotion d'un genre inférieur à côté de ces deux grandes puissances maîtresses de l'âme. Ainsi l'intérêt que l'on met à l'action, la poursuite ne les renferme pas, et cependant est un grand ajouté pour l'art et pour d'autres plaisirs. Mais l'action n'est pas seulement une émotion, c'est surtout un moyen de mêler et de manier nos susceptibilités émotionnelles.
Ce qu'on appelle l'émotion du pouvoir, entre pour beaucoup dans les effets esthétiques parce qu'elle renferme le sublime et le risible. J'ai considéré cette émotion comme un composé de malveillance, d'amour et de sensations agréables ; ces éléments, avec toute leur diversité de composition, peuvent introduire une grande variété dans la combinaison des effets esthétiques.
10. — L'influence particuHère esthétique de l'unité dans la multipHcité suppose le travail de l'intelHgence et a un grand charme, qui a pour origine un soulagement intellectuel. Dans tous les grands ouvrages où les détails abondent, nous réclamons un plan qui résume , qui nous permette de saisir le tout et de distinguer les parties.
On fait souvent usage dans l'art de l'effet que produit la ressemblance dans la diversité. Cet effet est un plaisir émotionnel dû à la perception de la similarité et probablement, intellectuellement parlant, à une sorte de soulagement mental. La variété est un trait essentiel du plaisir esthétique, car elle est la condition première de la conscience de ce plaisir ; mais la variété tend aussi à alourdir, à charger la compréhension mentale de sorte que l'esprit demande à être soulagé par la recherche des similarités.
11. — On doit une remarque spéciale à la dernière des émotions simples telles que je les ai énumérées, aux émotions de l'inteUigence. On conçoit facilement que l'amour de la vérité et de la science mérite le premier rang parmi les sentiments esthétiques s'il est allié avec la dignité et le raffinement. Rien ne peut ouvrir mieux de grands horizons que de tels objets. Malheureusement ils agissent sous l'influence de deux conditions qui leur enlèvent une partie de leur valeur esthétique, à cause de la constitution actuelle de l'homme. D'abord les émotions de l'intelligence demandent une prépa-