‹ Les émotions et la volontéChapitre 67 sur 194 · LE SUBLIME · texte numérisé non relu

LE SUBLIME

sympathie, et éloigne toutes les idées de rivalité ; c'est une émotion fondée sur l'amitié et sur l'amour. L'hommage que nous rendons aux qualités supérieures a ce caractère sympathique.

Un quatrième cas se présente et demande un examen spécial : Nous contemplons la force excessive avec la conscience de notre propre faiblesse, de notre petitesse, et au lieu d'être élevés par ce spectacle, nous nous sentons humiliés et découragés. Ce n'est pas là le sentiment agréable du sublime, c'est bien plutôt le contraire. La forme la plus désagréable de ce sentiment viendrait de ce que la situation nous condamnerait à l'esclavage, en quel cas nous ne pourrions expérimenter qu'une terreur absolue. Le côté favorable de la situation est celui qui la montre comme une protection ; le sentiment de la puissance peut alors prendre une certaine apparence tendre et reconnaissante. C'est l'émotion qui convient en face d'un pouvoir tempéré de ce monde, ou en face de l'objet d'un culte.

28. — La puissance de l'homme, voilà le sublime véritable et littéral, le point de départ de la sublimité des autres choses. Un homme qui domine ses semblables par sa force, sa volonté, son courage, sa persévérance, son dévouement, donnera au spectateur une idée frappante de la puissance qui pourra revêtir toutes les formes ci-dessus mentionnées, et donner une somme considérable de satisfactions.

La puissance malveillante de l'homme est sublime et ^agréable à contempler si nous donnons libre cours à la jouissance naturelle que donne la production de la souffrance ; mais aussitôt qu'il y a danger pour nous-mêmes, ou que notre pitié pour les victimes s'éveille, cette puissance devient un objet d'horreur et de dégoût. Néanmoins, tels que nous sommes constitués, le charme le plus grand du pouvoir suppose une infliction pénible à une certaine distance ; l'esprit ne cherche pas à voir clairement le fait, mais il en a toujours vaguement conscience. Les déités de l'ancien monde devaient une partie de leur sublime grandeur à la manière dont elles punissaient leurs ennemis plutôt qu'à celle dont elles protégeaient leurs adorateurs.

Les objets inanimés en imitant de loin les énergies humaines font naître une forme particulière du sentiment du sublime. Quelque vague que soit la ressemblance entre un Bain. — Émotions et Volonté. 1(5

homme et un volcan, un ouragan, une cataracte, nous oublions la différence pour ne voir que la supériorité qu'indique dans les deux cas la force motrice.

29. — Nous pouvons d'abord chercher un exemple dans la sublimité du support. Nous avons déjà vu comment la pesanteur conduisait à déployer soit une force de résistance, soit une force propulsive. Notre propre expérience nous enseigne tous les jours que pour élever la matière au-delà du niveau ordinaire, il faut dépenser de la force ; partout où nous voyons des colonnes élevées, nous pensons à l'énergie surhumaine qui les a élevées. Une montagne imposante par sa masse et sa hauteur, un projectile qui fend les airs nous suggèrent l'idée d'une puissante cause agissante. La simple élévation est donc un incident du sublime ; la surface de la terre étant notre point de départ, nous supposons que tout ce qui s'élève au-dessus du niveau commun et s'y maintient, est soutenu par quelque effort de pouvoir. En conséquence les masses dont les formes sont les plus sublimes sont celles qui sont élancées et abruptes, parce qu'elles impHquent l'effort le plus intense de la puissance de support. Un précipice produit les mêmes effets, et pour les mêmes causes ; en regardant l'abîme profond, la surface du terrain d'où nous le considérons, nous apparaît comme supporté dans les airs à une grande hauteur.

30. — La sublimité de l'espace est dans la grandeur, l'étendue. On a supposé que c'était cela et non la puissance qui était le fait fondamental du sublime matériel. Il ne peut y avoir de grande action matérielle sans une certaine amphtude d'espace ; mais la sublimité peut apparaître dans un espace relativement restreint, en vertu de l'intensité des forces enjeu. Un lion, une machine à vapeur, un canon, un fourneau de forge, une cataracte de soixante pieds de haut sont sublimes quoique leurs dimensions dans l'espace ne soient pas considérables. Cependant tout agent ou effet naturel est exalté en raison de son étendue ; le fleuve l'Amazone est sublime par sa largeur et son volume d'eau ; l'Etna est sublime à cause de la largeur de sa base aussi bien qu'à cause de sa hauteur ; ici les deux quahtés s'unissent pour déterminer la force qu'il représente.

Mais, en mettant de côté l'énergie active, l'espace est sublime à cause du volume, de l'étendue qu'il exprime.

Page 1