‹ Les émotions et la volontéChapitre 68 sur 194 · LE SUBLIME · texte numérisé non relu

LE SUBLIME

L'esprit est rempli, élevé et comme dilaté par la sensation, le sentiment de la grandeur. De môme pour le son : des sons en masse, ceux que produisent la foule, une musique au complet, le tonnerre, les vents, la mer, exercent un pouvoir semblable. La vue qu'on a du haut d'une montagne est sublime parce qu'elle embrasse d'un coup d'œil une large étendue de terrain avec tout ce- qu'il renferme d'activités, d'intérêts, d'associations diverses. Nous ne pouvons pas entièrement séparer la notion du pouvoir, dans la stricte acception du mot, d'une vaste perspective. Pour ce qui regarde la sublimité de l'espace nous devons donc reconnaître ces deux éléments, sensation du volume, sentiment du pouvoir, qui naissent l'un de l'autre, se soiitiennent l'un l'autre. L'étendue étoilée est pour l'esprit capable d'en comprendre quelque peu la grandeur, la plus ample des étendues de l'espace.

31. — La grandeur dans le temps a aussi son effet sublime. Le temps, non pas considéré comme une durée dans l'abstrait, mais comme rempli par des transactions et des événements connus qui, envisagés en masse ont l'influence excitante du volumineux. Ici la puissance intellectuelle est nécessaire pour embrasser le cours des siècles. La capacité de renfermer dans une seule conception les destinées de nombreuses générations nous élève à une certaine puissance intellectuelle non moins que la vue de cités populeuses. Ainsi, les objets qui nous amènent forcément au souvenir d'un temps passé depuis longtemps, ou à l'idée d'un futur lointain, nous affectent comme renfermant la sublimité de la durée. Les restes des empires anciens, les antiquités, les débris des âges géologiques éveillent ce sentiment dans l'esprit qui réfléchit, et cela d'autant mieux que la mémoire est capable de se rappeler les événements intermédiaires. Il est naturel alors qu'une certaine nuance de mélancolie accompagne le souvenir de ces antiques scènes de désolation, de ces nombreuses espérances brisées.

32. — Des objets naturels en général. — Une brève revue des objets et formes principales de la nature, remarquables par leurs qualités esthétiques, contribuera àéclaicir la question. Le règne minéral fournit surtout des spécimens des formes symétriques, des différentes couleurs et sortes d'éclat ; nos pierres précieuses n'ont pas d'autres qualités intrinsèques qui puissent les recommander. La nature végétale renferme

des effets plus variés. Les couleurs les plus éclatantes, les plus splendides, accompagnent des formes, des structures qui ne nous affectent pas moins. Les contours sont plutôt courbes que' droits. On trouve proportion, symétrie, harmonie, dans les deux moitiés de la feuille, dans la répétition de la même forme dans chaque espèce, dans la structure de la fleur ; en même temps, la multitude des parties forme encore un certain tout, une certaine unité. Quelques plantes avec leurs proportions élancées et élevées sont aimables et gracieuses ; d'autres plus massives ont une sorte de grandeur, de beauté architecturale. Poètes et peintres se sont souvent égarés dans cette partie de la nature, si bien qu'une sorte d'idolâtrie, de délire, finissait par annuler leur faculté de discernement, et qu'il n'était plus permis de dire que toutes les espèces végétales, ne sont pas synonymes de beauté.

Les montagnes, vallées, rivières, plaines, la surface du globe en général, doit son influence à des effets déjà mentionnés. Les masses montagneuses sont les pyramides de la nature et, soit que nous contemplions de leur pied leur élévation, soit que nous observions de leur sommet les étendues immenses qu'elles dominent, nous avons le sentiment de la puissance, du sublime. Le fleuve avec son large courant, sa masse mouvante étincelante au soleil et se déployant en courbes gracieuses, manifeste aussi sa puissance. Le lac tranquille opère différemment, on ne peut le séparer du paysage qui l'entoure. Les beautés d'un paysage résultent de l'accumulation des effets ci-dessus détaillés, joints à des harmonies, des associations particulières qui augmentent l'émotion générale. Trouver ces harmonies, c'est la vocation du peintre, auquel répondra le goût des spectateurs.

33. — Le règne animal renferme une foule d'objets d'un haut intérêt esthétique, mais aussi la plus grande partie des difformités de la nature. On peut trouver dans les espèces animales, mélodie des sons, agréables couleurs, contours, formes, mouvements qui plaisent et par eux-mêmes et par les associations suggérées par eux. D'un autre côté on doit chercher la raison de notre répugnance pour beaucoup d'animaux. Parfois la cause en est évidente et compréhensible, c'est simplement la présence de quelque quahté malfaisante, de quelque pouvoir de faire mal aux personnes ou aux pro-

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