‹ Les émotions et la volontéChapitre 70 sur 194 · LES ARTS IMITATIFS · texte numérisé non relu

LES ARTS IMITATIFS

sensualité de l'amour ; et cependant nous pouvons la transformer au point de repousser la pensée même de l'actualité. C'est le charme de l'enfant de reproduire] comme l'ombre du type à sa maturité, sans éveiller même une supposition sensuelle, qu'on ne peut que difficilement supprimer dans la contemplation de la forme achevée. C'est le triomphe de l'art grec que d'éloigner de l'esprit les considérations purement sensuelles, en nous parlant du charme des proportions justes et solides ; si nous n'oublions pas alors le plus grand de tous les charmes, du moins ne lui accordons-nous pas notre attention exclusive.

Apphquée à l'autre grande et cette fois dangereuse source d'un sentiment puissant, la malveillance, l'imagination créatrice fournit des modes voilés de stimulation qui sans encourager la réalité, contiennent le charme essentiel à l'émotion. Ceci est du ressort de l'art du poète. En peignant le crime il excite en nous une indignation que l'on peut satisfaire sans remords et qui tend même à réprimer le sentiment de pure malveillance.

Le plus grand triomphe de l'art en lutte contre le ressentiment est peut-être ce que nous appelons l'humour. Là, les contraires sont réconcihés et le lion couche avec l'agneau.

Le charme de la grande puissance est sans doute beaucoup plus vif lorsqu'on considère ses effets destructifs. Une masse montagneuse nous impressionne de plusieurs manières ; nous n'oublions pas qu'elle pourrait écraser, ensevelir une multitude d'êtres ; et cependant ce sentiment ne répond vraisemblablement à aucune réalisation de cette possibilité.

37. — Les beaux-arts ont, en partie, pour objet les choses naturelles qu'ils copient ou adaptent, ce sont alors les arts imitatifs : poésie imitative (en tant qu'opposée à la poésie qui se répand en effusions), la peinture, la sculpture, l'art scénique, la pantomime, et une petite partie de l'art décoratif. L'architecture, la décoration, la musique, n'imitent les objets naturels qu'à un bien petit degré ; ils s'appliquent à satisfaire nos sensibilités diverses sans l'entrave d'une condition imposée par l'extérieur, par exemple d'une fidéhté absolue à un type créé d'avance. Je ne puis croire que l'imitation de la nature pour les arts nommés en premier, soit autre chose qu'un accident ; mais cet accident une fois

arrivé, on a été forcé d'y faire attention. Là' où nous professons l'imitation, il faut que nous soyons fidèles. Non pas j'imagine que de cette fidélité naisse un charme artistique particulier, mais parce que une mauvaise reproduction cause une impression désagréable. Si le poète sort de la réalité, il ne doit pas se lancer dans des descriptions trompeuses parce que nous ne recevons pas seulement ses œuvres à cause de leur mélodie, des images touchantes qu'elles renferment, mais encore à cause des descriptions de la vie humaine que nous y cherchons. Il y a sans doute une limite à nos exigences ; et l'artiste occupé avant tout des exigences^ de son art ne peut être en même temps botaniste, zoologiste, géologue, astronome, physiologiste et géographe.

Bien qu'on puisse croire d'abord, pour les arts imitatifs que la fidélité évite une pierre d'achoppement plutôt qu'elle ne communique un charme, cependant il y a certains casoù elle rehausse le plaisir esthétique. La sympathie nous porte vers ceux qui ont poursuivi le même objet que nous, ou qui ont exprimé, mis en relief ce que nous avons nousmêmes senti sans l'exprimer. La conformité entre deux esprits produit toujours un effet agréable ; parfois la surprise augmente l'effet. Ainsi, quand un artiste ne reproduit pas seulement ce que remarque tout le monde, mais encore les objets les plus minutieux qui échappent à la masse des observateurs, nous sympathisons avec lui pour son attention, nous admirons sa puissance d'observation et nous devenons ses élèves pour étendre notre connaissance de la nature et de la vie. Nous ressentons une sorte de surprise piquante à découvrir pour la première fois ce que nous avions depuis longtemps sous les yeux. Puis nous devons juger la manière dont a été exécuté un dessin particulier, voir si l'artiste a bien ou mal réussi la partie imitative de sonœuvre, et, si le verdict est favorable, admirer la puissance déployée. La reproduction d'une apparence avec quelque matière étrangère, celle par exemple de la forme humaine sur la toile ou avec la pierre, a un certain effet excitant. Enfin lorsque la fidéhté de reproduction s'allie au charme artistique, le sentiment de la réalité et de la vérité en tant qu'opposé à la fiction, à l'illusion, faisant appela notre sens pratique, nous dispose à tirer de l'œuvre artistique un double plaisir et de lui assigner une valeur supérieure.

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