‹ Les émotions et la volontéChapitre 71 sur 194 · LE RISIBLE · texte numérisé non relu

LE RISIBLE

Ainsi riinitatiou, qui, à proprement parler, est indépendante de l'art tout comme elle l'est presque de la musique, de l'architecture, devient le pivot d'une classe d'effets agréables ou acceptables. Ces effets ont d'autant plus de valeur que nous sommes plus blasés sur les idéaux esthétiques purs. Nous nous reposons de la romance du moyen âge en passant au roman des journaux de notre temps.

38. — Du visible. — Les causes du rire sont d'abord p/iysiques; ce sont le froid, quelques souffrances aiguës, le chatouilment, l'hystérie. Les causes sont ensuite menia/es; l'hilarité en est l'expression parmi les autres modes de manifestations joyeuses; le rire des dieux décrit par Homère était l'exubérance de leur joie céleste après le banquet de chaque jour. La liberté après un temps de contrainte est pour une jeune et fraîche nature une occasion de se livrer à une franche gaieté. Le sourire accompagne l'émotion agréable que donne l'amour, et c'est une manière d'exprimer cet état. La satisfaction de soi-même se manifeste souvent de la même manière. Nous avons vu aussi que le sentiment de la puissance éveillé par la production de grands et remarquables effets, stimule l'expression du rire, surtout dans la jeunesse.

On dit souvent que le rire est provoqué par Y incongruité, c'est-à-dire par la discordance entre les choses, « qu'il imphque toujours la concurrence d'au moins deux choses ou qualités qui sont plus ou moins opposées de nature entre elles ». Mais alors quelles sont les incongruités ou ^oppositions qui sont des causes inévitables de rire ? Il y a beaucoup de ces oppositions qui sont loin de faire naître le rire. Un homme décrépit, courbé sous un pesant fardeau ; cinq pains et deux poissons pour nourrir une foule, et tout ce qui est disproportion frappante; un instrument désaccordé, une mouche dans un onguent, de la neige en mai, Archimède faisant de la géométrie pendant un siège, tout ce qui produit le désordre, tout ce qui est contre nature, le catalogue entier des vanités donné par Salomon, tout cela est incongru, mais produit la souffrance, la colère, la tristesse et non pas la gaieté.

39. — L'occasion du rire, c'est la dégradation d'une personne ou d'un intérêt ayant de la dignité, dans des circonstances qui n'excitent pas quelque émotion plus forte. Dans

toutes les théories du rire, on a plus ou moins signalé ce fait important. Suivant Aristote, la comédie doit peindre des caractères sans valeur, non pas vicieux, mais mesquins ou vils; le risible est donc le déformé ou le vil, mais non poussés au point où ils seraient pénibles et nuisibles (ils provoqueraient alors la pitié, la crainte, la colère ou quelque autre sentiment très fort). Aristote aurait plus approché de la vérité s'il avait dit que le risible naît lorsque quelque chose qu'on respectait avant, est présenté comme médiocre ou vil ; car dépeindre comme mesquine une chose que l'on considère déjà comme telle ne causerait aucun rire, ce serait seulement un moyen de réfléchir notre propre dignité par comparaison. Quelques-unes des expressions de Quintilien sont plus heureuses : « Une parole qui provoque le rire est généralement appuyée sur un raisonnement faux (jeux de mots) ; elle renferme presque toujours quelque chose de bas ; elle dégénère souvent en bouffonnerie ; elle 72 'esi jamais honorable pour ce qui en fait le sujet. » — « Les comparaisons sont souvent de grandes occasions de grandes plaisanteries, surtout lorsqu'elles sont faites avec un objet moindre ou moins res" pecté .» Campbell (Philosophie de laréthorique) répondant à Hobbes, soutient que le rire est associé à la perception de la bizarrerie, et non nécessairement au mépris, à la dégradation. Il donne des exemples du risible et ^défie d'y trouver quelque chose de méprisable. « Bien des personnes, dit-il, ont ri à cette comparaison singuKère :

Car la rime est pour les vers un gouvernail

Qui, comme pour les vaisseaux, dirige leur cours.

et n'ont jamais pensé qu'il y eut là dedans une personne ou un parti, une action ou une opinion, qui fut persiflé. Pour moi, au contraire, il y a là une véritable dégradation de l'art poétique ; au lieu de travailler sous l'inspiration mystérieuse de la muse, le poète cherche à composer au moyen de vulgaires procédés mécaniques.

La théorie de Hobbes est bien connue et bien souvent attaquée. « Le rire, dit-il, est un orgueil soudain naissant de la perception soudaine d'une supériorité de notre être, comparée aux infirmités des autres ou à notre faiblesse antérieure. » En d'autres termes, c'est l'expression du sentiment agréable d'une puissance supérieure. Nous trouverons

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