‹ Les émotions et la volontéChapitre 72 sur 194 · LE RISIBLE · texte numérisé non relu

LE RISIBLE

beaucoup de cas où cette théorie est applicable, le rire de la victoire est bien connu ; il éclate souvent en face des personnes que nous avons nous-mêmes humiliées, que nous méprisons, que nous tournons en dérision. Mais nous pouvons aussi rire par sympathie, lorsque par exemple la dégradation fait naître le sentiment d'orgueil chez une autre personne, lorsque nous jouissons de la httérature comique en général, et que nous rions d'une humihation que nous n'avons pas causée. De plus, le rire peut être excité par des classes, des partis, des systèmes, des opinions, des institutions, des choses inanimées même, que la personnification a revêtues d'une certaine dignité; on a de ces dernières un exemple suffisant dans le couplet d'Hudibras sur le lever du soleil. — Enfin la définition de Hobbes n'est guère applicable à l'humour que l'on regarde comme quelque chose de naturel (génial), d'innocemment gai, bien opposé à cet orgueil de soi-même qu'on éprouve à la défaite des autres. Ce n'est pas cependant qu'il n'y est pas dans l'humour la plus génial (suivant le mot anglais si expressif) un élément de dégradation ; seulement il est déguisé, adouci, mitigé comme il ne l'est jamais dans la joie sans mélange de la supériorité triomphante (1).

En revenant à notre dire que le rire est lié à la manifestation du sentiment de la puissance ou supériorité, et aussi à un soudain soulagement' après la contrainte, nous trouverons que deux faits reviennent et dominent au milieu des nombreux exemples de dégradation risible. Les observations suivantes s'appliquent à la réflexion d'un pouvoir supérieur actuel et idéal, et peuvent être étendues considérablement. Une fréquente occasion de rire, c'est d'effrayer ou de voir effrayer quelqu'un. Après l'effroi, vient le plaisir de mettre quelqu'un en colère ; si cette colère n'est pas dangereuse, elle satisfera le sentiment de pouvoir de l'agent.

40. — Considérons maintenant la dégradation risible comme une délivrance de contrainte. Sous ce point de vue, le comique est la réaction du sérieux. Les attributs dignes, solennels, stables des choses exigent de nous une certaine

(1) Dans un manuel de rhétorique, j'ai exposé autant que possible ce qui me paraît être les conditions spéciales de l'humour, et je n'y reviendrai pas ici.

rigidité, une certaine contrainte ; si nous sommes brusquement délivrés de cette contrainte, la réaction, l'hilarité s'ensuit ; c'est le cas des enfants à leur sortie de l'école. Si nous nous sentons pour ces choses du respect, si nous sommes convaincus de leur importance , et si nous les acceptons comme telles avec pleine bonne volonté, il n'y a pas de contrainte imposée, pas de désir d'être déhvré d'une attitude et de formalités respectueuses. Au contraire, nous ressentons alors vivement tout ce qui peut manquer à ce respect. Le croyant fervent est choqué à l'église de tout incident profane, tandis que l'irrévérent éclate de rire. Il en est de même pour le sentiment de l'importance personnelle. L'esprit qui caresse ce sentiment est profondément offensé du contact d'une chose basse ou vulgaire, d'autant plus qu'alors il y aura des gens pour rire à ses dépens. C'est sous sa forme forcée que le sérieux, le solennel qui accompagne une position officielle produit, au contact de la trivialité ou de la vulgarité, une réaction, une jouissance la plus franchement gaie qu'il puisse y avoir. Nous sommes souvent obligés de nous montrer d'une dignité qui ne s'accorde peut-être pas avec la réalité, par exemple lorsque nous grondons des inférieurs ; plus souvent encore nous prenons une attitude respectueuse devant des gens pour lesquels nous n'avons, intérieurement, aucun respect. L'une et l'autre situation sont une tension fatigante du système et nous bénissons tout ce qui nous permet d'y échapper. Un élément du véritable comique, c'est la moquerie de ces dignités qui, à cause d'une circonstance ou d'une autre, ne commandent pas sérieusement le respect. Les déités fausses ou passées de mode ; la splendeur, la montre, ne répondant pas à des réalités, les dignitaires sans valeur, les prétentions, l'affectation, l'importance, la vanité, la fatuité, toutes les hypocrisies qui tendent à se faire paraître plus qu'on n'est, les efforts pénibles faits pour atteindre des positions brillantes, tout cela rapproché d'infériorités basses et dégradantes, peut arriver à provoquer le rire. Il est vrai que parfois, entraînés par le plaisir de rire, nous tournons en dérision les sentiments les plus respectables, la conduite qui indique la vraie dignité ; mais c'est agir alors contre le meilleur de notre nature, et nous sommes toujours aises de voir les choses tourner autrement.

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