‹ Les émotions et la volontéChapitre 73 sur 194 · TEMPÉRAMENT COMIQUE · texte numérisé non relu

TEMPÉRAMENT COMIQUE

Le sentiment de délivrance après la contrainte est souvent si vif lorsqu'elle est brusque, que la majorité des personnes consent à garder un moment une attitude sérieuse afin de jouir de la délivrance. Le tempérament comique est probablement déterminé par une sorte d'inaptitude à rester dans le sérieux et le solennel, qui fait qu'on a beaucoup de peine à conserver une attitude respectueuse, et un grand soulagement à en être débarrassé. Que cela soit ou non, la meilleure manière de donner ce soulagement désiré, c'est de mettre l'objet vénéré en face de quelque objet dégradant, de les faire agir conjointement ; l'esprit libéré aussitôt laisse ses émotions suivre leur cours naturel. Le sérieux et le risible sont en contraste perpétuel dans la vie humaine, dans les caractères humains, dans les circonstances et incidents de notre expérience de chaque jour. Le joyeux répond à l'aisance, à la liberté, à V abandon^ à l'insouciance (1). Le

(1) « Dans une cour de justice, dans une assemblée d'une gravité plus qu'ordinaire, un incident futile provoque le rire. Nous sommes écrasés par l'expression d'une gravité, d'une dignité, que nous ne partageons pas au fond du cœur, et la plus petite vulgarité, un ronflement étouffé, par exemple, renverse immédiatement tout cet appareil solennel. Toute dignité de maintien forcée, celle qu'on impose aux enfants, au peuple dans certaines occasions, est très exposée à faire explosion. Dans une réunion joyeuse, toute tentative faite pour rétablir l'ordre et le décorum est une nouvelle cause de joyeux transports. Les enfants qui imitent les airs, la tenue des hommes faits, sont risibles; mais le singe l'est bien plus, parce que, tout en se tenant, en agissant comme un homme, celui-ci est toujours bas et graveleux, ce qui présente un contraste plus grand encore entre les actes et la manière de les accomplir. La mimique au théâtre ne devient comique que par l'introduction de quelques vulgarités de costumes ou de manières.

Un moyen de faire rire aux dépens d'une personne, est de la montrer passant d'une action pleine de grandeur à une autre vulgaire ou dégradante; Pope dit :

Vous voilà donc, grande Anna, vous à qui obéissent trois royaumes, Et qui tantôt siégez au conseil, tantôt prenez le thé.

Cette remontrance, adressée à une dame, est du même genre :

Peut-être aviez-vous raison de dissimuler votre amour, Mais pourquoi me faire sauter les escaliers?

Plus la fusion entre deux éléments hostiles est parfaite, plus il arrive qu'il est impossible de penser à eux séparément, plus est achevé l'effet comique. » [Esprit et humour, Westminster Review, octobre 1847.)

Dans cet article, j'ai donné des exemples des différentes espèces d'effet comique; mais ce que je présente ici comme la partie importante de la chose n'est peut-être pas suffisant. La contrainte, le sérieux artificiel, qu'imposent les nécessités de la vie, et cela souvent sans grande nécessité, me semblent le point de départ de la production d'une sorte de

sérieux, c'est le travail, la difficulté, l'obstacle à vaincre, les nécessités de notre position, qui donnent lieu aux institutions sévères, gouvernement, lois, moralité, éducation, etc Il est toujours agréable de passer du côté sévère des affaires au côté facile, et la jonction comique de ces deux côtés est une forme de la transition.

risible. Les luttes, les difficultés, les dangers, nous forcent à prendre une attitude attentive aussi bien qu'à de laborieux efforts; si nous sommes délivrés de cette attitude et de ces efforts, nous éprouvons un soulagement joyeux. Un homme qui attend le malheur ou la mort est grave ; un légistateur, un juge, un commandant militaire, tous ceux enfin qui ont de lourdes responsabilités sont sérieux. Ceux qui ne font qu'être les témoins de graves entreprises sont portés à prendre une contenance grave. S'ils sont persuadés de l'importance des circonstances, ni les acteurs, ni les spectateurs ne seront disposés à résigner l'attitude solennelle; mais s'ils remplissent sans conviction un rôle imposé, ils accueilleront volontiers toute distraction. Quelques constitutions sont faites pour être solennelles : celles-là ne comprendront jamais la jouissance de Y abandon; elles conserveront, par respect pour elles-mêmes, une attitude digne et deviendront la cible à cribler de traits des tempéraments opposés qui abondent dans la société, surtout dans les races gaies. Les jeunes gens souffrent beaucoup de la gravité forcée, et sont les premiers à s'en débarrasser lorsqu'ils le peuvent. De là leur irrévérence habituelle envers leurs supérieurs, et leur indifférence pour les solennités d'une grande importance. Ils acceptent une solennité ironique, pour jouir d'une façon plus intense de la délivrance, tout comme ils jouent au sommet d'une éminence, afin d'avoir le plaisir de la dégringoler, ou barrent une rivière pour voir le barrage emporté par le courant. Dans un essai sur la physiologie du rire, dans Macmillan's Magazine, 1860, M. Herbert Spencer a proposé une explication basée sur la distribution physiologique de la puissance nerveuse. Quand l'esprit et le corps sont portés à une haute tension, cette puissance doit s'ouvrir un chemin dans une direction ou dans une autre, et dans quelques circonstances déterminées, elle devient le rire. Ce principe général est vrai, et M. Spencer en a donné quelques applications instructives et originales. Je crois cependant qu'il a été imprudent en rejetant le fait de la dégradation comme circonstance gouvernant le risible. « Il y a, dit- il, bien des cas où aucune dignité personnelle n'est en jeu, comme lorsque nous rions d'un bon calembour. » Je désire beaucoup qu'il ait fait un calembour semblable; pour moi, je n'en ai jamais entendu. Le Jest-book (recueil de plaisanteries), publié par Mark Lemon, est un ample répertoire où l'on a de quoi choisir, et je n'y ai pas trouvé un seul exemple de l'effet risible produit sans dégradation. Je comprends presque le rire d'admiration et de plaisir provoqué par un trait d'esprit ; mais il ne faut pas confondre le trait d'esprit avec le franc (genuine) risible. L'esprit, avec tout son brillant, manque de bonhomie. Aucun des dires mémorables de Sydney Smith et de Douglas Jerrold ne sont dépourvus de l'élément humiliant. M. Spencer a noté (p. 399) certaines situations calculées pour produire le rire, et qui, dit-il, ne contiennent aucun élément dégradant ; je crois que beaucoup de gens l'y trouveraient.

1. — Il est presque impossible de commencer mie analyse du sentiment particulier qu'on appelle sens moral, approbation et désapprobation morale, sans formuler d'abord une opinion intelligible sur la grande question éthique. Qu'est-ce qui constitue la moralité, le devoir, l'obligation, le droit, le bien?

Je crois que la véritable signification, valeur, de ces mots leur est assignée par une série d'actes soumis à la sanction de la punition. On peut ne pas aimer un certain mode de conduite, mais on ne regardera l'abstention de cette conduite comme obligatoire que lorsqu'elle aura été punie. Je sais que cette définition suppose l'admission d'un point disputé ; mais mon intention est d'établir dès le début ce que je regarde comme une distinction vitale, et plus tard de revenir sur mes pas. Si un homme prend la propriété, attaque la bonne réputation d'un voisin, notre désapprobation va jusqu'à demander que cet homme soit puni ; mais si cet homme ne fait que laisser son voisin dans la misère sans lui venir activement en aide, nous désapprouvons encore sa conduite sans pourtant aller jusqu'à la demande du châtiment.

Les puissances qui imposent la sanction obhgatoire sont les lois et la société ou communauté agissant par le gouvernement, par les actes judiciaires publics, ou bien agissant en dehors du gouvernement par l'expression non officielle de la désapprobation et l'exclusion des bons services sociaux. Le meurtrier et le voleur sont punis par la loi ; le lâche, l'adultère, l'hérétique, l'original sont punis par la communauté

agissant en tant que réunion d'individus privés s'entendant pour censurer et excommunier l'offenseur. La troisième puissance en cause lorsqu'il s'agit d'obligation, c'est la "conscience qui est la ressemblance idéale de l'autorité publique, se développant dans l'esprit de l'individu et travaillant dans le même but. Eclairer cette variété constituée en soimême du gouvernement moral, est la fin où tendra ce chapitre.

En supposant provisoirement que certains actes tenus pour moralement mauvais ont pour marque distinctive d'être suivis de punition, nous devons ensuite chercher pourquoi ces actes sont défendus et réprimés avec toute la force que la société ou les individus peuvent posséder. Quelles sont les raisons ou les considérations qui imposent à chacun de s'abstenir de certaines actions, et de concourir à leur répression générale, par l'adoption de fortes pénalités ? Pour répondre à cette question, il faudrait exposer la théorie de la morale.

2. — On a assigné différents fondements à l'exercice de cette autorité contraignante, c'est-à-dire en d'autres termes, qu'il y a plusieurs théories morales rivales. La volonté de la déité, la propriété, la raison, la convenance des circonstances, la décision de la magistrature civile, l'intérêt personnel, les décisions dictées par une faculté spéciale appelée le sens moral ou la conscience ; l'utilité ou le bien général de l'humanité, ont été tour à tour indiqués comme déterminant ce qui doit être enjoint ou défendu d'une façon absolue, c'est-à-dire ce qui est bien ou mal.

En étudiant les différentes opinions sur l'origine des distinctions morales, nous devons nous rappeler que chercher le motif pour lequel on a décrété les lois que nous trouvons existant dans toute communauté, ce n'est pas la même chose que de fixer le motif qui doit, suivant nous, décider l'imposition de ces règles. Expliquer historiquement la naissance des institutions, c'est autre chose que d'essayer de formuler les meilleurs principes pour modifier les anciennes institutions ou pour en former de nouvelles, il se peut qu'une partie de la moralité existante ait été inspirée par des considérations ou des motifs que nous n'approuvons pas, bien que nous ne puissions nier que ces motifs n'aient opéré de façon à produire le résultat voulu.

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