ORIGINE DES RÈGLES MORALES
qu'il est souvent difficile il l'homme de remplir pleinement les conditions qui assurent la sécurité sociale; mais l'oubli absolu de ces conditions mènerait à une rapide destruction mutuelle. On doit donc admettre qu'il existe un sentiment assez général de la nécessité où l'on est de reconnaître quelques droits aux individus vivant en société, et d'admettre l'obligation de l'obéissance civile qui n'est qu'une autre manière de respecter ces droits. Ce sentiment donne lieu à des jugements « éternels et immuables » qui sont moraux jusqu'à un certain point parce qu'ils condamnent le voleur, l'homicide et le révolté (1), mais qui n'impliquent pas dans leur origine une faculté intérieure particulière ; ils ne font que répondre à une situation extérieure générale. Nous pourrions nous contenter d'admettre l'existence d'une intuition générale qui provoquerait l'uniformité de structure des institutions humaines. La moralité est naturelle à l'homme comme l'est le langage ; tous deux naissent de la situation sociale.
9. — Deuxièmement. — L'humanité, avec un ensemble singulier, a imposé aux membres individuels de la société quelques observances ou restrictions d'une origine purement senizmentale^ n'ayant aucun rapport direct ou indirect avec la conservation delà sécurité sociale. Certaines maximes fondées sur les goûts, les sympathies, les antipathies, ou l'imagination sont arrivées dans toutes les sociétés connues de nous, à acquérir une autorité morale, à devenir pour ainsi dire des « termes de communion», à s'appuyer sur des châtiments. Un seul exemple, celui de la femme musulmane obligée de se voiler la figure en public suffirapour illustrer ce que j'ai voulu dire. Je pourrais disserter là-dessus en détail. Personne ne pourrait prétendre associer la sécurité générale à cet usage quia dans l'esprit des musulmans toute l'autorité des autres préceptes moraux, puisqu'il est sanctionné par la communauté et par la conscience élevée dans cette idée. Dans d'autres sociétés on peut trouver d'autres traces de la même espèce
(1) Il ne faut pas cependant établir des limites trop rigoureuses. On admire le révolté s'il est heureux. On ne blâmait pas les voleurs et les homicides dans les temps homériques, ni même dans le moyen âge. S'ils étaient faits prisonniers, c'était pour satisfaire aux vengeances particulières des parties attaquées, mais ce n'était pas la loi ou la société qui les punissait.
d'obligation. Là, cependant l'uniformité repose sur ce fait : l'imposition de quelque chose qui n'est pas essentiel à ^a durée de la société ; les observances imposées diffèrent autant que peuvent différer les actions humaines. Les maximes morales qui ont cette origine varient et souvent même se contrarient entre elles. Le Grec ancien considérait comme un devoir sacré, l'obligation de boire du vin en l'honneur du dieu Dionysus ; pendant que certaines tribus juives et les mahométans étaient du sentiment contraire. Les lois ahmentaires, les lois qui réglaient les cérémonies, les lois somptuaires avaient la même autorité dans des nations variées. Les règlements qui régissaient les relations des sexes ont varié beaucoup ; ils n'avaient entre eux qu'un rapport, c'était la nécessité, l'obligation d'observer ce qui était prescrit. Les sentiments de caste sont souvent arrivés à revêtir la forme de prescriptions autoritaires, mais sans jamais renfermer un élément spécial constant.
11 y a donc dans les règles suggérées par les nécessités publiques et communes une certaine uniformité qui tient à la similarité de situation de toutes les sociétés ; entre les règles fondées sur les sentiments, les sympathies et les antipathies, il n'y a qu'un fait commun c'est que l'un de ces sentiments est transformé en obligation publique, est mêlé aux devoirs impératifs nés des nécessités sociales. Nous ne pouvons jeter un regard instructif sur les fondements de la morale, tant que nous n'avons pas démêlé les deux classes de devoirs ci-dessus énoncées, ou séparé les devoirs sociaux des devoirs nés d'un sentiment prédominant, et qui sont arrivés à s'imposer comme les autres et avec les mêmes peines comme sanctions, à tous les membres de la communauté.
10. — Adam Smith dans sa « Théorie des sentiments moraux )) a donné un nouvel aspect à la doctrine du sens moral, en proposant pour critérium du bien « les sentiments sympathiques du spectateur impartial et bien informé ». Il pense qu'une personne qui cherche en elle-même ce qu il semblerait de ses actions à un témoin désintéressé et au fait des circonstances accompagnantes, doit arriver à une estimation correcte de leur valeur morale. On peut remarquer qu'avec cette modification la théorie intuitive des jugements moraux fait la part des tendances de l'agent mais
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suppose que la critique est libre de toute erreur. Alors en exauiiuaut de près cette supposition nous voyons que le spectateur aussi bien que l'acteur peut être mal disposé et peut mal juger. Le désir d'imposer des contraintes, des prohibitions est, dans l'esprit de beaucoup, plus fort que la sympathie pour le plaisir ; l'arbitre impartial peut donc réclamer un total indéfini de renoncement de soi-même. Le spectateur peut avoir une autre faiblesse, c'est de considérer l'action comme une partie d'un effet théâtral, c'est-à-dire de lavoir sous son côté intéressant^ aspect sous lequel le bonheur de l'agent tient peu de place (1). Pour constituer un bon juge moral, il faut de même que pour être un bon juge civil, une éducation spéciale, de l'expérience, du sang-froid, de l'impartialité, et le respect de toutes les maximes protectrices des innocents.
Il reste encore à faire valoir la considération Ja plus importante. L'objection principale formulée contre les théories rationnelles de morale demeure dans toute sa force en face de la théorie de Smith. Où le spectateur impartial prendrat-il le principe directeur qui lui servira de pierre de touche ? Où trouvera-t-il les règles qu'il doit interpréter avec impartialité ? Une autorité compétente fournit un code légal au juge ; l'on suppose le spectateur arbitre également pourvu d'un code moral. Le point de dispute est toujours le même : qu'elle est la source, le fondement du code moral lui-même ?
11. — Vient ensuite le principe d'utihté. Il est opposé à la théorie du sens moral. Il remplace le principe intérieur par un principe extérieur ; c'est la substitution du raisonnement sur les conséquences des actes, à un simple sentiment non raisonné. L'utilité est encore l'opposé de l'égoïsme, parce que cette doctrine, telle qu'elle est comprise ici, implique toujours, bien de la société en général, et subordination de l'intérêt individuel au bien général (2) .
(1) « Un homme bon luttant contre l'adversité est un spectacle digne des dieux. » Voilà un exemple curieux du désir que nous avons d'envisager les actes de nos semblables comme des actions théâtrales frappantes. Le Spartiate, le jeune Indien d'Amérique, auraient enduré la torture physique pour mériter les applaudissements de ceux qui contemplaient cette exhibition.
(2) L'exposé du principe, par Jérémie Bentham, « le plus grand bonheur du plus grand nombre, » a les avantages et les défauts d'une épigramme.
Quelle est la portée exacte de l'utilité comme principe de morale? Ce principe doit être limité sur quelques points, car il est évident que nous ne faisons pas de tout ce que nous considérons comme utile une règle morale. Il est utile de faire des expériences de chimie, mais ce n'est pas un ordre de la morale, à moins que cela ne fasse partie du devoir professionnel que l'homme a accepté et pour lequel il est payé. Jérémie Bentham a écrit beaucoup de livres utiles, mais non pas parce qu'il y était obhgé par la morale. Beaucoup d'actions éminemment utiles à la société sont accompUes par la libre volonté et le choix des individus, et non pas par crainte du châtiment ou du remords. On doit donc établir une distinction entre ce que l'utihté rend obligatoire et ce qu'elle laisse libre.
Il y a bien des degrés différents d'obhgation dans les choses utiles. L'extinction d'une maison en feu, la répression d'un tumulte, la résistance à une invasion armée, sont des actes que la nécessité fait passer avant tous les autres. Les
Le début est mauvais, parce qu'il semble indiquer qu'il est bien d'enlever le bonheur à un petit nombre pour donner un bonheur plus grand à un plus grand nombre. La morale doit traiter les hommes également; et dans son véritable ressort, qui est non pas le bonheur total, mais la sécurité ou la protection^ elle le fait, Bentham, à l'origine, dirigeait son principe contre les intérêts de classe qui avaient leur place dans la législation, et faisaient réellement du plus grand bonheur du plus petit nombre le but des règlements de police publique.
En morale, Bentham opposait d'abord à l'utilité l'ascétisme, puis ce qu'il appelait sympathie et antipathie ou décisions du sentiment pur; sous ce dernier chef, il comprenait les théories du sens moral, de la convenance des choses, de la raison, etc. Il affirmait que la production du plaisir et la fuite de la souffrance étaient les seules fins positives, jamais oubliées un instant, à moins que cet oubli ne soit volontaire et pour arriver à un total plus grand de plaisir. Pour aider aux calculs nécessaires, il essa3'a de classer et d'énumérer nos plaisirs et souffrances.
J'ai exposé ailleurs les difficultés que soulève le principe d'utilité tel qu'il est exprimé ici, difficultés qui pourtant n'affectent pas sa solidité en tant que principe opposé au sens moral. (V. page 88, Philosophie de Paleij et dissertations additionnelles, W. et R. Ghambers, Edimbourg.)
Bentham aurait encore fait faire un pas de plus aux discussions éthiques sérieuses, s'il avait renversé le plan de son œuvre et s'il l'avait intitulé ; Études sur la législation et la morale. Il aurait ainsi mis en avant ce qui est obligatoire d'une manière évidente, formelle et officielle, afin d'éclairer les côtés obscurs et contestés de l'obligation. Il }' a, d'après lui, parallélisme absolu entre la législation morale privée des individus et la législation publique et gouvernementale; et si ce parallélisme était plus nettement tracé, nous aurions, de l'obligation morale proprement dite, une idée plus juste. Dans les deux législations, le châtiment est