THÉORIE UTILITAIRE 2G
qui n'est fondée sur aucune raison, je refuse l'assistance professionnelle d'un homme qui peut particulièrement me tirer de la misère ; on retrouve encore ici l'antithèse du sentiment et de l'utile. Mais il y a des sentiments si sublimes, si dij^nes, si nobles, et des utilités si basses et si ravalantes, qu'on ne peut songer un instant à les comparer. Ainsi les prhicipes de justice, de pureté, de vérité considérés sous une certaine forme idéale, sont regardés comme incomparablement audessus de la prospérité du monde. « Que la justice s'accomplisse, dut la nature en être atteinte. » Voilà du sentimentalisme du plus haut vol (1).
Lorsque l'individu aime mieux mourir de faim que de sacrifier une partie de son orgueil, il n'y a rien à dire, parce qu'en somme, en tant qu'homme libre il fait son propre choix. S'il n'entraîne personne dans sa ruine ses amis peuvent essayer de le raisonner, mais aucun n'a de titre pour aller au-delà. Il en est de même lorsqu'il s'agit d'un nombre d'hommes; chacun ayant ses préférences sentimentales, pourvu que ce ne soit pas au détriment des autres. Même en supposant qu'ils soient beaucoup moins heureux qu'ils ne le seraient s'ils n'obéissaient pas à des sympathies ou à des aversions particulières, ils doivent cependant en tant que hors de tutelle, ils doivent décider eux-mêmes pour euxmêmes ce qu'ils acceptent. Un réformateur philanthropique aurait sans doute le désir de délivrer, par une meilleure éducation ou par tout autre moyen, ses concitoyens d'un sentiment pernicieux, superstition, antipathie ou autre semblable; mais aussi longtemps que chacun limite l'œuvre du sentiment à soi-même, le respect de la liberté empêche toute intervention. Mais quand un homme essaie d'imposer ses goûts ou ses aversions à un autre, ou qu'une simple préférence sentimentale de la majorité est imposée à tous comme loi, il y a d'un côté violation sérieuse de la liberté individuelle et de l'autre absence d'un avantage véritable pour compenser, en cas de succès la contrainte forcée. C'est ici que réside la réelle opposition des deux principes en tant qu'appliqués à la législation et à la morale. Si un
(1) Voyez la critique admiralole qu'a faite James Mill du mot d'André Fletcher : « Je donnerais ma vie pour ma patrie, mais je ne ferais pas pour elle une chose basse. » Fragments sur Mackiutosh.
homme a une forte antipathie (comme celle que l'on trouve dans plusieurs races humaines) pour le porc, c'est une bonne raison pour lui de ne pas en élever ou en manger; mais s'il se joint à cet homme un nombre d'individus suffisant pour former une majorité, elle pourra imposer à la société la haine du porc et convertir ainsi une simple aversion physique en une loi morale, et outrager ainsi la liberté individuelle. Le fait de défendre publiquement la vente de l'arsenic est bien différent. Si l'on devait être le législateur des Indiens de l'Amérique, la prohibition ou la tolérance des liqueurs alcooliques serait une grave question à résoudre, à cause du manque de force morale des naturels pour résister à une habitude qui les conduit à leur ruine. La mesure à prendre ne devrait ici dépendre que de l'utilité.
13. — Ces différentes observations sur les diverses théories morales, ont pour but de préparer à cette conclusion : les lois morales qui cloinine7it dans toutes ou presque toutes les sociétés sont fondées en partie sur Vutilité [i] et en partie sur le sentiment. Si nous mettons de côté la question de savoir quelle est la base légitime et acceptable de la morale, et si nous demandons seulement qu'est-ce qui a donné naissance aux codes existant aujourd'hui ou autrefois, je crois que nous sommes forcés d'admettre que l'utilité n'est pas la seule réponse possible bien qu'elle soit un facteur important. Si nous ajoutons pourtant le sentiment et la tradition qui sont la conservation de l'influence de quelque utilité ou sentiment existant auparavant, nous pouvons expliquer assez
(1) M. Miil, dans l'ouvrage ci -dessus cité, remarque que les termes « moral et immoral » ont d'abord été appliqués à des actes « dont on remarquait que les effets étaient avantageux, et qu'on désirait voir accomplis à cause de cela ». C'est affirmer que toutes les lois morales ont été à l'origine liées à l'utile, qu'il soit bien ou mal vu. C'est une impi-ession assez générale. Nous pouvons observer chez beaucoup d'écrivains une tendance à chercher quelque intention pratique dans les usages les plus simples, comme dans le système d'ablution, qui est presque devenu un rite religieux.^ On dit parfois, pour excuser l'antipathie de la population blanche des États-Unis pour les noirs libres, qu'elle naît de la crainte salutaire d'affaiblir un sang pur par un mélange avec celui d'une race inférieure; à quoi l'on peut répondre que jamais l'idée de donner naissance à une progéniture vigoureuse n'a été une considération directrice de la société, excepté dans l'ancienne Sparte. Il est assez d'usage d'avancer des prétextes utilitaires pour faire admettre des considérations sentimentales , mais la faiblesse de tels plaidoyers est ordinairement très visible.