LOIS MORALES SENTIMENTALES
complètement les usages actuels. Les règles qui s'appuient évidemment sur l'utilité sont celles qui protègent la personne, la propriété, la réputation, etc. de tous les membres de la société ; elles aident à faire respecter la justice, les conventions et engagements : ce sont celles qui soutiennent la véracité et l'intégrité, qui font observer l'obéissance à l'autorité constituée, (1) qui protègent les faibles, etc.
14. — Comme on l'a déjà remarqué, les cas dans lesquels un sentiment est converti en loi morale, diffèrent suivant les lieux et les temps. Ils ont parfois pour origine une loréférence sentimentale rendue forte par la consécration publique, la vénération des Hindous pour la vache est de cette espèce, de même le respect du Boudhiste pour la vie animale. C'est à cause de ce respect que les Brahmines s'abstiennent de viande (2). Les lois morales fondées sur les aversions, dégoûts, antipathies que l'on rencontre si souvent dans la nature humaine, sont encore plus nombreuses. La cause naturelle du dégoût est l'impureté qui accompagne la vie animale et ce qui constitue le contraire de la propreté. L'expression de notre aversion pour ces choses est la plus énergique de nos répugnances. Bien que ce soit étrange à dire, nous manifestons très facilement cette aversion, même dans des cas où la saleté est factice et sans aucun rapport avec la cause ci-dessus citée, l'impureté. Quand on est facilement dégoûté on trouve bien des objets à mépriser; de même qu'un tempérament tendre trouve bien des choses à aimer. Ces objets ne doivent même pas nécessairement offenser les sens, si seulement ils fournissent un prétexte on les appellera sales, et l'on déchargera sur eux tout son dégoût.
Pour citer de fortes antipathies transformées en règles
(1) Le sentiment aide parfois à l'obéissance sociale, dont le fondement réel est éminemment pratique ou utilitaire. La sainteté et le droit divin des rois et des dynasties n'est presque plus aujourd'hui admis même par le sentiment. Il est vrai qu'on dit souvent que sans l'aide du sentiment religieux on ne pourrait pas maintenir l'ordre civil.
La réponse à la question : Devons-nous conserver nos colonies ou non, dépend et de l'utilité et du sentiment.
(2) Notre situation en face des races animales est un exemple pénible du conflit entre le sentiment et l'utilité. Il n'y a pas de sentiment naturel qu'on doive plus chérir que la sympathie pour les autres êtres sentants, et cependant, pour notre conservation de chaque jour, nous sommes forcés de tuer un grand nombre d'innocentes et heureuses créatures.
morales, nous n'avons qu'à chercher des exemples semblables à celui du porc. Révéler les mystères sacrés était pour un grec le plus grand de tous les crimes. Le rituel hindou est remph de prescriptions pour la purification des actions réputées impures. La haine pour une classe d'hommes a souvent acquis la force d'une loi morale. Le système des castes implique l'existence de toute une population de bannis avec laquelle il est défendu aux privilégiés de se mêler. Les étrangers ont souvent eu le même sort; c'est le même sentiment qui éloignait les Juifs des idolâtres, les blancs des nègres. La haine sincère d'un bon catholique du quinzième siècle pourun hérétique était si forte qu'aucun crime contre la société civile n'a jamais allumé de feu plus furieux. L'antipathie pour les incrédules a persisté jusqu'à nos jours. Les Juifs ont eu une large part de la haine des chrétiens. Non seulement ces antipathies poussaient rapidement à injurier leurs objets , mais encore elles s'imposaient comme obligatoires à tous les membres de la communauté, si bien que quiconque donnait l'hospitalité à la classe proscrite était sujet aux peines les plus graves. Les haines entre les sectes religieuses opposées ont été parfois si intenses, que tout membre individuel un peu froid sous le point de vue religieux s'exposait à encourir bien des dangers de la part même de ses coreligionnaires ; on peut se rappeler ce qu'a produit cette haine entre catholiques et protestants.
Certains usages, n'affectant en rien le bien-être de la société ont excité certaines aversions assez fortes pour les faire prohiber par l'autorité morale. Le vin et la nourriture animale ont été parfois totalement défendus. Certaines pratiques sont si odieuses qu'il n'est même pas permis de les nommer ; la société regarde en général d'un mauvais œil les jouissances excessives; elle les stigmatise alors de termes méprisants ; elle appelle par exemple un gros mangeur — un glouton — elle dénonce la recherche de la fortune, l'amour de la louange comme de vils motifs d'action.
15. — Je dois maintenant faire allusion, pour mieux illustrer ce que je viens d'exposer, à Vhistoire de la formation des lois morales. Cela mettra en lumière ce que les avocats du sens moral laissent dans l'ombre, la puissance réelle, l'autorité du principe suprême auquel doit se conformer la conscience individuelle. L'histoire nous permet de découvrir
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roric^me de quelques parties de la morale actuelle et, par aiialo<2;ie, nous pouvons entrevoir les commencements des autres parties.
Une des sources les mieux connues des lois morales, c'est la dictature d'un prophète religieux, comme Mahomet. En gagnant par un moyen ou par un autre une grande influence sur une communauté, un tel homme est capable de prescrire des pratiques qui dirigeront les actes, les consciences de sa génération et des suivantes. Ses affections et ses aversions personnelles mêlées à des considérations d'utihté publique se fonderont dans le code moral qu'il rédigera. Demandez au mahométan quelle est l'autorité à consulter pour résoudre toutes les différences entre les consciences individuelles, et il vous renverra au Coran, c'est-à-dire aux commandements de Mahomet modifiés seulement par ses interprètes autorisés. En Chine, c'est Confucius qui a donné le code moral à une partie de ses compatriotes ; et, si nous connaissions les commencements du brahmanisme et du bouddhisme nous trouverions pour origine une autorité semblable. Mais les règles morales sont aussi sorties d'une autorité civile incorporée dans une seule personne qui faisait de ses jugements et de ses sentiments des lois obligatoires. Qu'il soit appelé comme Selon ou le traditionnel Lycurgue, à réformer une société troublée, qu'il ait conquis le pouvoir par la force, que la puissance lui vienne par voie d'hérédité, le despote civil peut parfois donner non seulement des lois publiques, mais encore une direction nouvelle aux sentiments moraux de son temps. C'est ainsi que la rehgion de l'Europe, et le code moral qui l'accompagnait furent changés par les potentats impériaux, qui adoptaient dans ce cas ce qui était déjà promulgué. L'assentiment de la société est nécessaire pour compléter l'évolution législative, et chaque nouvelle génération doit être préparée à embrasser fermement ce qui lui a été présenté. Donc la réponse à la question : Quelle est l'autorité morale? — serait : Les lois de la société existante, données jjar quelquun revêtu en S07i temps d'une autorité législative morale. Les mêmes remarques s'appliquent également aux réformateurs, aux fondateurs de nouvelles sectes qui par des causes que doit exposer l'histoire, ont obtenu une grande influence sur un ensemble de disciples. Le Quaker règle, sa conscience sur le code moral qu'il a reçu de George Fox et Bain. — Émotions et Volonté. 18
qui est toujours reconnu par la société de son époque. Dans ce cas, l'assentiment populaire est plus raisonné, plus personnel (self promj^ted) que lorsqu'il se soumettait aux anciennes autocraties religieuses, et il renferme toujours un sous-entendu, le droit qu'a la société d'examiner à nouveau les dogmes originaux. On peut retracer à peu près complètement l'histoire de cette partie de notre code moral qui est relative au mariage et aux relations des sexes; et l'on peut faire peser sur qui de droit la responsabilité de conserver cette partie sous sa forme présente. Il est bien inutile de remplir notre imagination d'une autorité morale inconnue, invisible, qu'on ne peut même pas produire ; nous n'avons qu'à ouvrir l'histoire et à y chercher l'autorité réelle qui maintenant conserve tous les préceptes moraux prescrits à l'origine et dont on admet aujourd'hui la force d'obhgation. Au lieu de traiter la morale comme un tout un et indivisible étudions ses lois en détail ; et selon toute probabilité, nous remonterons jusqu'à la source suprême, dans presque tous les cas.
16. — Le changement qui s'est fait dans le sentiment des hommes sur l'esclavage, serait un exemple intéressant de la manière dont naissent les nouveaux sentiments moraux. Il y a moins de deux cents ans l'horreur que fait naître l'usage d'avoir pour esclaves des êtres humains n'existait pas ; maintenant cette horreur a presque atteint la force d'un sentiment moral. L'histoire de cette nouvelle et plus hbérale théorie des droits de l'humanité depuis le moment où elle a soulevé les masses, pourrait être retracée (et elle l'a été en partie) ; nous aurions alors une explication suffisante de l'origine d'une des maîtresses idées morales de notre temps. Mais c'est un des cas où l'idée morale n'est pas encore arrivée à acquérir la force complète d'obhgation. Il y a beaucoup de personnes parmi nous qui voudraient faire des opinions contraires à l'esclavage une « condition de communion » et prohiber toute relation avec des personnes accusées d'avoir fait la traite. Mais ceux qui professent cette opinion extrême ne sont pas assez nombreux ni assez influents pour la faire adopter généralement ; et c'est ainsi que le sentiment d'horreur pour l'esclavage n'a pas achevé son évolution et n'est pas encore à proprement parler un sentiment moral. Le bill n'est pas devenu loi. Cependant l'exemple n'en est
pas moins bon; car une somme d'intensité en plus, et probablement ce sentiment prendra rang parmi les lois obligatoires.
17. — h'abrogation des loismorales est encore un fait qui peut servir d'exemple. Une modification des sentiments de la société en général, ou un triomphe de la minorité, suffisent pour faire une révolution morale. Des époques comme la Réformation et la première Révolution française sont fécondes en changements de cette espèce. Quand les sentiments et les usages, non pas la force d'une loi, imposent une certaine restriction dans l'accomplissement d'une règle reconnue, un nombre de personnes peuvent défier l'opinion générale et chercher en elles-mêmes la sympathie et l'aide que l'on cherche ordinairement dans la société. La masse les excommuniera ; elles n'auront rien à attendre en dehors de leur communauté, si ce n'est la persécution ; mais si leur cause est une de celles qui sont faites pour grandir ; elles revendiqueront pour elles la tolérance, et arriveront ainsi à briser une partie de la domination sociale. C'est ainsi que les dissidents ont pris racine au miheu des établissements ecclésiastiques, que les Quakers se sont maintenus malgré leur refus d'accepter les taxes de guerre et les lois sur le mariage. C'est ainsi que le Christianisme a rompu avec le Judaïsme.
18. — J'ai, de propos déhbéré, différé l'examen de la Conscience en tant qu'attribut ou faculté distincte, parce que j'ai la conviction que cette partie de nous-mêmes est moulée sur l'autorité extérieure, son type. Je me sépare ici entièrement de Dugalt Stewart et de la plupart de ceux qui ont parlé des théories morales, qui présentent la conscience comme une faculté de l'esprit, primitive et indépendante qui se développerait en nous-mêmes quand même nous ne connaîtrions jamais l'autorité extérieure. Je soutiens , au contraire, que la conscience est une imitation en nous-mêmes du gouvernement en dehors de nous, et que même lorsqu'elle diffère dans ce qu'elle prescrit, de la morale courante, son mode d'action est encore conforme à l'archétype.
La première leçon que reçoit l'enfant comme agent moral, est l'obéissance ou soumission à la volonté d'une autre personne. Il ne peut rien y avoir d'inné dans la notion ainsi acquise du commandement et de l'autorité puisqu'elle im-
pliqiie une situation où l'on vit avec d'autres êtres humains. On se sert de la facilité aveclaquelle l'enfant jouit ou souffre pour obtenir cette obéissance, et une association mentale se forme rapidement entre la désobéissance et une peine qu'on redoute, qu'on craint, plus ou moins. La particularité qui s'attachera à cette espèce de peine, sera la continuation indéfinie, ou bien encore l'augmentation de la souffrance jusqu'à ce que le but poursuivi soit atteint. La connaissance de ce fait laisse dans l'esprit une certaine crainte qui s'attache bientôt aux actions défendues ; c'est la conscience, ou plutôt son premier germe, sa première manifestation. La crainte d'encourir certaines peines faites d'éléments physiques et moraux, — la souffrance corporelle et le chagrin, — est le premier motif d'action ayant un caractère éthique, que l'on puisse découvrir dans le système mental de l'enfance. Il y a dans l'esprit d'autres impulsions qui déterminent un certain respect pour les sentiments des autres ; mais la conscience du devoir proprement dit, chez l'enfant, est la liaison qui existe pour lui entre la terreur et l'action défendue. A mesure que l'enfant a plus l'expérience de l'autorité, son habitude d'agir par la peur et la crainte d'offenser, augmente ; en d'autres termes, le sentiment du devoir devient de plus en plus fort. De nouveaux éléments sont alors introduits afin de modifier cette répugnance acquise pour tout ce qui est prohibé par les parents, maîtres, et autres autorités. L'amour ou le respect qu'a l'enfant pour la personne de son supérieur fait naître une nouvelle espèce de crainte celle de faire de la peine à l'objet aimé. Quelquefois cette crainte est un motif plus fort encore que l'autre. Nous trouvons qu'agir par amour plutôt que par crainte, indique un ordre plus élevé de conscience. Quand le jeune esprit est capable de comprendre pourquoi on lui défend certaines choses, et d'approuver le but de ces prohibitions, un nouveau motif d'action s'ajoute aux autres, la conscience est alors un triple composé et évite les actes en question avec une crainte trois fois plus grande ; dans la maturité, lorsque la raison et les sympathies sont développées, le dernier élément de la conscience devient celui qui domine les autres. Tout ce que nous entendons par autorité de la conscience, sentiment de l'obligation, sentiment du bien, aiguillon du remords, n'est pas autre chose que de nombreuses manières d'exprimer l'aversion
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acquise, la crainte que nous inspirent certaines actions associées dans l'esprit avec les conséquences que nous savons. Exposons comme nous le pouvons la grande variété des formes que revêt le sentiment, mais sa nature, son essence, sera toujours ce que nous venons de chercher. La crainte par anticipation d'un mal opérant pour détourner de l'acte, et la souffrance réaUsée après l'accompHssement de l'acte, sont des produits parfaitement intelhgibles de l'éducation de l'esprit soumis à l'autorité, et de l'expérience du bien et du mal, conséquences des actions. Si la conscience est surtout formée par la crainte de la punition, la souffrance causée par le remords signifie seulement appréhension de la peine encourue ; c'est celle du soldat qui a enfreint la discipline militaire, celle du croyant qui, sous une rehgion de peur, a failH. Si l'amour, l'estime, le respect entrent surtout comme éléments composants de la conscience, le remords correspondra à la souffrance endurée en blessant ceux que nous aimons, respectons ou vénérons. Si le devoir a été approuvé par l'esprit, par la raison, parce qu'il servait les intérêts généraux des personnes avec lesquelles nous sympathisons, la violation de ce devoir doit nous affecter comme lorsque nous nuisons à ces intérêts.
19. — Le sentiment de l'obligation peut revêtir des formes diverses à l'infini ; mais on peut assigner à chacune de ces formes son origine dans la constitution, l'expérience ou l'éducation de chaque individu. Que les intérêts soient restreints ou étendus, et une nouvelle distinction se forme ; l'opposition de la famille à la communauté, de la petite société à l'humanité, est un exemple de la force relative des intérêts restreints et étendus.
Le sentiment de l'obligation, tel qu'il naît dans les plus petites sociétés, sera pour mon dessein, un excellent exemple. L'honneur professionnel du soldat, du magistrat, qui est parfois même en conflit avec la loi générale ; et les sentiments particuhers des sectes spéciales, sont des preuves évidentes que le sentiment de l'obligation est acquis. C'est seulement à cause de la discipline qu'exerce toute société sur ses membres, des louanges ou des blâmes qu'on donne à certaines actions, que le code de la société est imprimé sur l'esprit individuel et donne naissance à une conscience qui y correspond.
La conscience religieuse est caractérisée par la présence et la prédominance des sentiments religieux, mélange d'amour et de crainte pour la déité, qui doivent à cette circonstance tout leur pouvoir. Le sentiment de la désapprobation se résout de lui-même dans la peine d'avoir déplu à Tobjet d'un profond respect. Enfin quand ce sont les impulsions bienveillantes qui sont les plus fortes, on heurte davantage le sentiment d'obligation en infligeant un mal. Quelquefois l'esprit s'attache avant tout à la lettre des préceptes de morale ; les accès de remords sont alors violents ; parfois aussi il s'attache à l'esprit, à l'intention de la règle, et sent plus profondément toute infraction. S'il y avait dans l'esprit humain une faculté, une conscience innée, nous ne rencontrerions pas des différences aussi profondes dans la manière d'interpréter les devoirs particuliers ; la disposition générale serait plutôt d'obéir avec une force presque égale de détermination, à tout ce que commanderait une autorité reconnue.
20. — Nous devons maintenant étudier d'une façon particulière la conscience indépendante, variété du sentiment moral qui n'est influeneé ni par la crainte ni par la vénération de quelque puissance supérieure. Si l'on suppose que l'autorité extérieure est le type naturel et original de l'autorité morale intérieure, la difficulté serait d'expliquer les cas où l'individu est sa loi à lui-même. Mais la contradiction apparente n'est pas bien effrayante. Le sentiment d'abord formé et cultivé grâce aux relations d'obéissance et de commandement, peut arriver à s'appuyer sur un principe indépendant, de même que l'étudiant qui reçoit d'abord sans examen ce qu'on lui apprend, arrive à croire ou à rejeter à la suite de ses propres recherches, ce qu'on lui avait enseigné. Quand le jeune esprit accoutumé à obéir à toutes les règles est suffisamment développé pour apprécier les motifs, les utilités, les sentiments qu'on lui imposait, le caractère de la conscience est entièrement transformé ; les motifs d'action naissent dans une autre partie du terrain intellectuel. L'attention se porte sur le but et la portée de la loi et non plus sur le seul fait de voir une chose prescrite par quelque puissance. Une intelhgence d'une énergie supérieure découvrira parfois des inconséquences entre le but proposé et les préceptes imposés et prendra une attitude hostile à l'autorité existante.
Je veux citer quelques exemples du développement des jugements indépendants en matière de devoir, afin de montrer comment l'esprit tout en s'émancipant des entraves du sentiment dérivé de rol)ligatoire, s'attache encore au type de l'autorité extérieure. Un cas bien commun est celui de la découverte de quelque inconséquence supposée ou réelle entre la règle que nous a inculquée l'éducation, et un usage quelconque rencontré dans le monde. La contradiction froisse d'abord l'esprit, mais dans la plupart des cas on passe par dessus, on s'y accoutume. Il y a cependant des esprits exceptionnels qui ne peuvent aussi facilement admettre la contradiction ; ils prennent alors une position indépendante, soutiennent la règle et répudient tout ce qui lui est contraire, ou bien admettent l'usage et répudient la loi. Par exemple l'interprétation littérale du précepte : « Tu ne jureras point » a conduit la Société des Amis à repousser le serment sous n'importe quelle forme. Une personne s'imagine qu'une règle morale n'est pas aussi complètement appliquée qu'elle devrait l'être, elle trouve des cas que cette règle devra dès lors embrasser. Quelques personnes pensent que l'obligation de la monogamie en tant qu'institution chrétienne, doit empêcher les parties de se marier une seconde fois. Quand leurs esprits sont faits, à cette idée, elles se sentent obHgées d'y répondre en pratique, malgré l'usage contraire général, par toute la force de sentiment qu'elles ont enlevée à cet usage pour en doter la théorie originale dans laquelle elles ont été élevées. C'est ainsi, par ce procédé général, qu'elles sont encore les disciples des opinions régnantes, même lorsqu'elles s'en séparent sur un point particulier (1).
21 . Je puis faire encore quelques remarques sur le sentiment
(1) Un homme peut, dans, l'exercice de son jugement indépendant, adopter des vues sur le devoir qui diffèrent profondément de celles de la société dans laquelle il vit, et se les imposer à lui-même, sans pourtant parvenir à les faire accepter par d'autres. C'est là le seul cas où la conscience soit entièrement détachée de la sanction de la communauté ou de quelque autre pouvoir étranger à l'individu. Même dans ce cas, la notion, le sentiment, ou la forme du devoir dépend, est tiré de ce qu'impose la société, bien que le fond soit très différent. L'obéissance sociale développe dans l'esprit le sentiment et l'habitude de l'obligation, et cela subsiste même lorsque la loi individuelle change. Lorsque les obligations sont imposées par la personne, elle ne craint plus la censure publique, mais elle a si bien assimilé dans son esprit les lois
abstrait du devoir qui fait que chaque homme accomplit ce qu'il reconnaît comme obligatoire , sans être mu par les motifs ci-dessus cités. Il agit alors sans être poussé par la crainte d'une punition, par le respect d'une autorité supérieure, par l'affection ou la sympathie envers des personnes pour lesquelles on accomplit son devoir, sans penser à son propre avantage indirectement intéressé à ses sentiments rehgieux, à ses sentiments individuels. De même lorsqu'on aime l'argent pour lui-même, on peut arriver à prendre l'habitude d'agir d'une certaine façon lorsque les impulsions spéciales qui étaient les causes motrices originales, ne renaissent plus dans l'esprit. Ceci ne prouve pas qu'il existe un sentiment primitif, abstrait du devoir, pas plus que la conduite de l'avare ne prouve que nous sommes nés avec l'amour abstrait de l'or. C'est une tendance due aux associations que celle de fonder de nouveaux centres de force, indépendants des centres particuhers qui leur ont d'abord donné un<3 signification ; ces nouvelles créations réunissent souvent autour d'elles un ensemble de sentiments ayant plus de puissance qu'aucune des réalités constituantes. Rien de ce que peut payer l'argent n'affectera l'esprit de l'avare comme l'énumération arithmétique de ses gains. Pour certains esprits on arrive à des résultats semblables, au point de vue du sentiment habituel du devoir, avec les grandes abstractions, vérité, justice, innocence, etc. On ne peut prouver que ceux-ci soient des sentiments primordiaux ; cependant nous les trouvons très prédominants dans certains cas ; et les personnes qui n'ont pas l'habitude de l'analyse mentale peuvent facilement supposer qu'ils sont, dès l'origine, implantés dans notre constitution. La rareté comparative de tels sentiments moraux abstraits, si l'on y réfléchissait bien, prouverait au chercheur consciencieux qu'ils n'ont pas leur place marquée dans le.plan original de l'esprit ; en même temps la.possibilité d'expliquer leur développement rend l'appel à cette hypothèse bien peu philosophique.
de sa propre invention aux règles impératives de la société, qu'elle leur reconnaît une force égale à celle du devoir, et ressent les mêmes remords lorsqu'elle les enfreint. Elle éprouve, lorsqu'elle a fait vœu de ne vivre que de légumes, et qu'elle a trahi son vœu en mangeant de la viande, la même espèce de remords que celui qui suivrait une profanation ouverte, la violation d'un serment solennel.