DÉSAPPROBATION MORALE
2'2. — Juisqu'ici j'ai sui)i)()sc la coiiscieiice n'opérant quo sur la propre personne de l'individu, excitant à agir, punissant la iH'gligence. Mais l'exposition ne serait pas complète si je ne montrais pas la conscience prononçant des jugements moraux sur la conduite des autres ; ce côté nouveau de la question ne renferme ni difficultés ni obscurités. Je dois cependant dire d'avance qu'ici, comme lorsqu'il s'agissait du sentiment moral, je chercherai ce qu'est la désapprobation et non l'approbation morale. J'ai déjà dit qu'une loi morale n'était pas une loi permettant d'opter entre plusieurs choses, et qu'elle était renforcée par une certaine pénalité comme sanction. Il est vrai que la morale pratique est faite pour réunir tous les préceptes vertueux et nobles qui sans doute ont besoin d'être inculqués ; mais l'accomplissement de ces préceptes constitue le mérite et donne lieu à des récompenses, tandis que le non-accomplissement n'entraine pas punition ou censure. La question, quant à la moralité de quelque ligne de conduite, est celle-ci : inspiret-elle un sentiment de désapprobation comme violant des maximes que l'on reconnait obligatoires ? S'il en est ainsi, on suppose que le même sentiment du devoir qui opérait sur le moi d'un individu, le faisait frémir de remords et de crainte en cas de désobéissance, se^ fait jour quand c'est une autre personne qui est l'agent coupable. Le sentiment qui s'élève contre cette personne est un fort déplaisir, peut-être de l'aversion, suivant que nous avons plus ou
! moins de respect pour le devoir violé. C'est un ressentiment moral, une disposition à infliger une punition au coupable, qui naît ici. C'est la promptitude à punir qui forme le critérium de la désapprobation morale, ou marque la limite entre un sentiment moral et une simple et permise diffé-
I rence d'opinion.
Ceci nous ramène de nouveau à l'imposition primitive des règles morales. Nous détestons si franchement, avec ou sans raison une certaine ligne de conduite que nous sommes tout préparés à empêcher de tout notre pouvoir, qu'on la suive. La majorité de nos concitoyens ont la même aversion, et en tant que majorité, ils emploient toute leur
I puissance à prévenir absolument cette conduite ; voilà un
: nouvel article ajouté au code moral de la communauté.
I Naturellement quiconque commet l'action défendue est
blâmé et puni. Tout homme dont la propre conscience s'accorde avec les lois morales dominantes, répand son indignation sur les violations de ces lois, au lieu que celui dont la conscience est indépendante juge d'après ses propres et spéciales convictions, qu'il s'agisse de lui ou des autres ; seulement, n'ayant aucune communauté morale avec le coupable il est sans pouvoir sur lui, le sentiment individuel quelque bien fondé qu'il soit, ne peut avoir la force de la loi.
23. — Les termes « approbation morale» sont, strictement parlant, dépourvus de signification. Nous pourrions dire la même chose si l'on parlait « d'approbation légale» ; nous savons bien que la loi n'approuve jamais, elle condamne seulement. Quand un homme fait son devoir, il échappe au châtiment ; affirmer autre chose, c'est effacer la distinction radicale entre le mérite et le devoir. Il est admis qu'il peut y avoir du mérite dans l'accomplissement du devoir, quand les circonstances rendent cet accomplissement si difficile que la plupart des gens n'y arrivent pas. Un homme peut arriver par là à se distinguer et à s'élever dans l'ordre du mérite, mais ici l'exception confirme la règle en montrant que nous louons ce que nous considérons comme peu raisonnable d'attendre et de requérir de tout le monde. Le mérite s'attache à quelque chose qui n'est pas notre devoir, mais qui rend grand service aux autres êtres. La bienfaisance positive est un mérite. Il en de même des bons services rendus, de tous les travaux gratuits faits en vue d'un but de bienfaisance. Nous les estimons, les honorons, les récompensons, mais nous ne leur donnons pas notre approbation morale. Les bonnes actions, le sacrifice de soi-même, sont l'essence de la vie noble de l'homme, mais dépassent la sphère de la morale proprement dite pour occuper une région spéciale. Ce que la société a jugé nécessaire d'imposer à l'aide d'inffictions positives et rigoureuses, n'a rien d'absolument commun avec les efforts volontaires de l'homme désintéressé et généreux, efforts qui prennent le nom de conduite vertueuse et noble et que nous récompensons par des éloges, des souvenirs, et des monuments (1).
(1) Il semble. qu'il y ait conflit entre la définition du devoir telle que nous l'avons ici adoptée, et la distinction établie entre les devoirs d'obli-